Le désert, la tendresse

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Nuit du 11 au 12 mai 2009, Paris. En parcourant de nouveau les billets de ce blog, par cette nuit d’insomnie, je me dis que tout ce qui est entré dans « Les Erythréens » jusque-là est bel et bien présent, sous une forme ou une autre. Le mystère de mon attachement pour ce peuple et cette terre de malheur, ma blessure devant sa tragédie silencieuse, mon amitié pour quelques-uns, mon amour de conteur pour les histoires oubliées, la torpeur de la côte orientale de l’Afrique et sa férocité, la sidération des hauts-plateaux… J’explore depuis des mois le fond de ma sensibilité et de ma mémoire, en même temps que les limites de mes connaissances et de mes investigations. Autant que de pudeur, je suppose que la littérature a besoin de ces efforts d’introspection. Mais je sais aussi que je tiens respectueusement à distance, pour moi-même et pour les autres, l’ampleur de la destruction, du profond travail de sape, du piétinement méthodique que j’ai subi durant cet épouvantable hiver et qui m’a tellement transformé durant ces derniers mois. Quel massacre ! Je pensais à tout cela, assis contre un pilier, le soir de mon retour en France, dans la grande salle de transit de l’aéroport international Bole d’Addis-Abéba, alors que j’étais impatient de rentrer en France pour retrouver Paris et ses duretés.

Où est la place des aveux ? Certainement pas en littérature, manifestement. Et même ici, je pense qu’il vaut mieux n’évoquer qu’une seule fois cette question. Finissons-en. Je rêve, au fond, que l’on me pose cette question : « Oui, l’Afrique, les drames, l’Erythrée, tout cela c’est très bien, d’accord. Mais sinon ? » Sinon ?… Pour l’avenir, il me reste quelques alliés qui me procurent une force têtue. Le désert, le silence, la résistance, la ruine, la solitude, la rage, la soif, la peur, la pitié, l’entêtement, l’aveuglement, le désir, la tendresse, l’amour, la pensée, le rire. C’est peu, en fin de compte. Mais cela suffit. Je vis sur le feu d’une bougie, belle et pauvre comme une prière.

Le « Je sais » de Pasolini

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10 mai 2009, Paris. Ce qui se dessine, au fur et à mesure que j’avance dans ce livre, c’est mon assurance que j’ai gagné de la force et de l’endurance depuis que je l’ai commencé. Ma résistance devant les révélations difficiles. Cette patience que j’éprouve enfin, même dans le tourment et le doute. Le calme d’un fond marin, sous la houle dangereuse du quotidien. Mes certitudes devant ce qu’il reste à accomplir.

Illustration de cette nouvelle et calme dureté que j’ai conquise : j’ai mis en exergue des « Erythréens » cet extrait d’une tribune de Pier-Paolo Pasolini, publié dans le Corriere della Sera le 14 novembre 1974, et qui dit assez bien combien rien ne sert de se cacher derrière son petit doigt :

Je sais. Mais je n’ai pas de preuves. Ni même d’indices. Je sais parce que je suis un intellectuel, un écrivain, qui s’efforce de s’intéresser à tout ce qui se passe, qui tente de connaître tout ce qui s’écrit, d’imaginer tout ce qui ne se sait pas ou qui se tait, qui recherche les faits même les plus lointains, qui rassemble les morceaux désorganisés et fragmentaires de toute une situation politique cohérente et qui rétablit la logique là où semblent régner l’arbitraire, la folie et le mystère. Tout cela fait partie de mon métier et de l’instinct de mon métier.

Vivre avec lui

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7 mai 2009, Paris. Je vis une étrange cohabitation depuis mon retour de Djibouti. Ma vie parisienne est parfois visitée par la présence méphistophélique d’Issaias Afeworki, avec qui je me suis mis à parler l’autre soir, comme pour le raisonner. Je l’interroge, je regarde des films sur la guerre d’indépendance, j’écoute sa voix feutrée. Depuis le maquis, son discours est parfaitement calibré : autosuffisance, « éducation des masses », marxisme ouvriers-et-paysans. Parole chinoise, mâtinée de maoïsme tiers-mondiste, apprise au collège militaire de Nanjing où il a passé deux ans, entre 1966 et 1967. Ces mots-là avaient quelque succès, chez les aventuriers des années 70 qu’il a séduit.

Je lis aussi les témoignages de ceux qui l’ont rencontré après l’indépendance. Leur stupéfaction devant le monstre froid qu’il est devenu, devant ses contradictions, le retournement de celui que beaucoup d’Erythréens en exil surnomment « DIA » (Dictator Issaias Afeworki). Peu de ses anciens amis croient réellement que sa crise de malaria cérébrale de 1998 soit à l’origine de sa métamorphose, mais tous évoquent cet épisode, ne serait-ce que pour le disqualifier. Il avait alors été transféré d’urgence dans un hôpital israélien, lui qui aujourd’hui s’est allié aux « mad mollahs » iraniens, à qui il a offert une base militaire à quarante kilomètres de la frontière de Djibouti et à l’entrée du Bab-el-Mandeb.

Je cherche, encore en vain pour l’instant, son « Rosebud ».

Des hommes opaques

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1er mai 2009, Paris. Dans l’intervalle, ce regard est devenu glacial. Revenu en France, je tourne autour du deuxième chapitre des « Erythréens », qui doit être un portrait du président érythréen Issaias Afeworki, comme on pourrait tourner des années entières autour de ces deux visages, cherchant dans les yeux de cet homme le secret de sa cruauté, de sa métamorphose. J’ai toujours du mal à comprendre comment un être peut devenir aussi reptilien. Lorsque je voyage en Afrique, je pose souvent à mes amis journalistes la question de savoir comment tel chef d’Etat — petit professeur d’histoire ou dissident de toujours — a pu devenir un dictateur ou un assassin. La plupart du temps, leurs réponses ne me satisfont pas. Le pouvoir… L’ivresse du pouvoir… L’argent… Je ne parviens pas à comprendre comment une telle métamorphose, un tel oubli de soi et des autres, une telle négation peut être possible. Je n’éprouve et n’ai jamais rien éprouvé de tel. Je cherche le secret comme si je cherchais à savoir si, au fond, ils n’avaient pas raison, ces tueurs, supposant qu’il doit y avoir un Saint-Just ou un Caligula derrière eux, un rêve meurtrier mais formulable. Or, non, me dit-on. Comme Issaias Afeworki, ces hommes sont des murs noirs et nus pour moi.

Issaias… Il s’agit peut-être, simplement, de raconter sa vie et de dire à quoi il ressemble, ce jeune homme au visage doux et résolu, aux yeux noirs un peu effacés, devenu en trente ans cette brute alcoolique, paranoïaque et sans pitié.

Soudain, le jour

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27 avril 2009, Djibouti. Soudain, le plaisir est venu et, en un instant, la ville a pris un visage fraternel. Dans le hall étouffant de l’aéroport, à l’agence avec les journalistes somaliens devenus des amis, dans la voiture avec Abdi, mon chauffeur-guerrier de Mogadiscio, dans les rues nauséabondes du marché de Djibouti, dans les couloirs de l’immeuble où dorment des vagabonds, mes pas, mon attente, ma patience étaient assurés, élégantes, confortables. Les journées ont pris leur forme. A la fin de la journée, en regardant les supertankers ancrés dans le port et le pont extravagant qui doit relier Djibouti et le Yémen, je me suis rendu compte que mon visage était plus noir et marqué, que je portais une barbe courte et une chemise blanche boutonnée jusqu’aux manches comme les Somaliens. Un ventilateur paresseux brasse l’air moite de ma chambre. Je blague avec le serveur du bar l’Historil, qui me tape sur l’épaule. Les prostituées éthiopiennes me sourient sans m’appeler. Heureux, je me moque de tout. Je suis prêt à rentrer, comme d’habitude, enfin.

Anonyme et féroce

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26 avril 2009, Djibouti. Je travaille dix heures par jour, anonyme et féroce, traversant la ville à pied comme un fantôme sous les grands coups de cymbale du soleil. Le coeur gagne chaque jour un peu plus de force, se lassant sans doute lui-même de toute cette souffrance silencieuse et de cette vilaine petite méchanceté, cette sécheresse, cette froideur venue de France qui, ici, me blesse plus que de raison. Alors, je me suis remis à sourire, cruellement, solitairement. Je mange des sandwiches au poisson et bois des jus de fruits glacés. Il a fallu une semaine de cet enfer étrange et torride pour que l’air revienne dans mes poumons, peu à peu, comme si je sortais enfin la tête de l’eau tiède de la mer Rouge après un long apnée. Et tout cela pourquoi ? Avec tout ce que j’aime, j’ai laissé « Les Erythréens » derrière moi, à Paris. Cette année a été celle de l’arrachement. Les leçons restent à recevoir.

La ville des fous

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25 avril 2009, Djibouti. Mon ami somalien, Omar Faruk, est arrivé hier soir de Kampala, épuisé, traînant un mal de tête qui transformait son éternel bavardage britannique en une longue traînée confuse et polie. Je me suis donc retrouvé au milieu d’un tourbillon de Somaliens de Mogadiscio vêtus de chemises impeccables et me tendant immédiatement une main chaleureuse, chaque fois que mon regard se posait sur eux.

L’air humide et brûlant, porteur de maladies, à peine brassé par l’air marin saturé de sable. Les acacias et les palmiers bruissant de centaines de corneilles braillardes. Le ciel bleu roi où passent des nuages sans conséquence. Les feuilles de qat, les épluchures et les ordures jonchant les rues goudronnées. Les hommes maigres aux yeux jaunes, la bouche pleine d’un mâchouillis hallucinogène. Les jeunes et superbes femmes voilées, marchant par deux, qui lâchent un sourire désarmant. Les soldats tondus et arrogants qui sillonnent la ville, le soir, comme s’ils  étaient venus manger une glace sur le port d’une petite station balnéaire de la Côte d’Azur. Les palais de sultanats disparus criblés d’impacts de mitrailleuse et de léprosités de vieillesse. La chaleur, la nuit, les klaxons. Cette ville rend fou.

Solitude dans la Corne

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24 avril 2009, Djibouti. Il faut bien que j’assume cette solitude, cette très profonde solitude dans laquelle je suis plongé depuis des semaines. Il faut bien que je l’apprivoise, puisqu’elle est le coeur de ma vie désormais. Le soir, sous les arcades, dans la nuit chaude, entre des tablées d’expatriés et de soldats perdus dans ce bout du monde étouffant, et alors même que tous les groupes électrogènes de la ville se sont soudain mis en branle, je me dis qu’au fond, tout cela représente exactement que je voulais. Mais, avec une honte épouvantable, je comprends que je voulais aussi que l’on m’y voie.

Je trimballe partout mes deux téléphones portables, mes cigarettes et mon carnet de notes. Dans les rues infectes, passant entre des palais arabes délabrés et des étals encombrés de bananes odorantes, je croise des imams somaliens à la barbe coquettement teinte en roux et des parachutistes français en short, fraîchement lavés. Au coucher du soleil, hier, sous un ciel rose et le criaillement des dizaines de corneilles qui survolent les acacias, un Djiboutien halluciné de qat, la bouche verte de feuilles, me prend la main et me propose « un massage thaïlandais ». J’éclate de rire, retire ma main et prend congé en lui faisant un signe négatif, de dos. Puis je vais m’asseoir devant une bière glacée, place Ménélik, pendant deux heures. Je n’ai presque plus de voix, à force de ne pas parler.

Incorrigible silence

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21 avril 2009, Addis-Abéba, soir. A midi, nous sommes montés sur la colline de Furi, à la sortie ouest d’Addis-Abéba, dans la grosse berline Toyota de Zerihun, pour inaugurer l’émetteur de sa radio dont l’achat a été rendu possible par l’argent que je lui ai trouvé. Dans la voiture, les deux employées coincées à l’arrière, Zerihun et Nolawi chantent à tour de rôle l’une des chansons de Telahun Gesesse qui hurle dans le poste. Après que nous avons traversé des forêts enchanteresses d’eucalyptus par un pierrier dangereux, nous arrivons sur le terre-plein qui domine la région. Deux soldats m’ordonnent sèchement de ne pas prendre en photo les installations de la radiotélévision et des télécommunications publiques posées sur le sommet de l’immense colline et dont le sabotage couperait le pays du monde.

En devisant, veillant aussi à ce que son photographe nous mitraille, Zerihun me prend par les épaules, me pose la main sur la cuisse et me pose des questions stupéfaites sur Arthur Rimbaud, alors que mon regard se perd tout l’après-midi entre l’immense plaine du pays oromo qui s’étend au nord et les gorges tranchées des deux chèvres qui sont dépecées pour le déjeuner.

J’ai le sentiment que mes « Erythréens » sont loin, très loin, dans une autre vie. Pourtant, je les sens bouger là, quelque part, dans cette fraternité que j’ai du mal à accepter, méfiant, silencieux, dans ces collines paisibles et somptueuses qui se taisent, comme moi, comme cet incorrigible moi.

Deuil national

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21 avril 2009, Addis-Abéba. Telahun Gesesse est mort ce week-end d’un arrêt cardiaque et, depuis dimanche, l’Ethiopie chante ses chansons. Toutes les radios et les deux chaînes de télévision ne diffusent que ses disques, dont la complainte n’est parfois interrompue que par des flashes d’information sur ce deuil national. Des funérailles d’Etat doivent avoir lieu jeudi et tous les Abébans que je croise cherchent un moyen de ne pas aller travailler ce jour-là.