Coup de force à Asmara

EriTV - official LIVE stream 2

21 janvier 2013, Paris – Un groupe d’une centaine de soldats sous les ordres d’un colonel et d’officiers de l’armée érythréenne a pris le contrôle du ministère de l’Information, lundi 21 janvier 2013 peu avant dix heures du matin.

Appuyés par au moins trois chars et plusieurs véhicules blindés, les militaires ont pris possession sans violence du complexe abritant la chaîne d’Etat Eri-TV et la radio publique Dimtsi Hafash, sur les hauteurs dominant Asmara. Ne portant pas d’uniformes distinctifs, plusieurs officiers ont été repérés parmi la troupe en raison de leur utilisation d’appareils de communication.

Après avoir rassemblé les cadres du ministère dans une pièce du deuxième étage, dont la propre fille du président Issayas Afeworki, présente ce matin-là dans le bâtiment, les mutins ont contraint le directeur d’Eri-TV, Asmelash Abreha, à lire un bref communiqué à l’antenne, interrompant les programmes habituels. « Nous allons libérer les prisonniers politiques et les fugitifs », c’est-à-dire les personnes capturées alors qu’elles tentaient de passer clandestinement la frontière avec le Soudan ou l’Ethiopie. « Nous allons mettre en application la Constitution » de 1997, adoptée par le défunt Parlement et jamais ratifiée par le chef de l’Etat. Le signal de la télévision d’Etat et de la radio a ensuite été coupé. A l’intérieur du pays, une mire a été diffusée toute la journée, tandis que le signal par satellite diffusait des programmes d’archives.

Plusieurs témoins ont affirmé dans la journée que la situation était calme à Asmara. Aucun coup de feu n’a été signalé. Des militaires ont pris position à l’aéroport international et autour de la Banque centrale d’Erythrée, sans qu’il soit établi qu’ils étaient loyaux à la junte militaire dirigée par Issayas Afeworki ou non.

Dénouement incertain

A neuf heures du soir, le programme d’information n’a pas été diffusé, pour la première fois depuis la création de la télévision érythréenne, il y a plus de vingt ans. C’est peu après neuf heures trente que les programmes ont repris. Présentés par un employé du ministère de l’Information, un court bulletin d’information a commencé par des excuses pour le retard, puis a proposé des sujets de la veille. Au même moment, les employés du ministère de l’Information ont été informés qu’ils étaient libres de rentrer chez eux. Tandis qu’ils quittaient la colline de Forto, siège du ministère et des médias d’Etat, certains ont indiqué que les soldats mutins se repliaient sur leur base, qui se trouverait dans le sud-est du pays.

Ce soir, la situation est toujours calme dans la capitale, plongée dans la nuit. Il n’est pas certain que les unités rebelles se soient repliées dans leurs casernes. Une source affirme que des unités rebelles auraient pris position autour de la capitale et qu’elles auraient conservé le contrôle de la ville. A leur habitude, les ambassadeurs d’Erythrée affirment que la situation est sous contrôle. Le gouvernement n’a fait aucune déclaration.

Le leader des mutins serait le colonel Saleh Osman, célèbre commandant à forte tête d’une unité basée à Assab. Il a été vu à Enda Zena aujourd’hui, ainsi que quatre officiers qui communiquaient par radio avec une ou plusieurs autres unités ailleurs en ville. Leur sort est inconnu ce soir, ainsi que celui de leurs soldats. J’ignore toujours s’il s’agit du coup de force spectaculaire de quelques officiers et de leurs hommes de troupe ayant des revendications mineures. Ou si, aujourd’hui à Asmara, une tentative de coup d’Etat a eu lieu.

Publicités

Ali ne reviendra pas

16 décembre 2012, Paris – Ali Abdou est parti, c’est désormais un fait. Sa fille aînée a quitté clandestinement l’Erythrée et son domicile d’Asmara a été perquisitionné par la Sécurité d’Etat. Lui est toujours introuvable, ainsi que je l’expliquais l’autre jour sur Slate Afrique. Tout cela ressemble à une fuite organisée et à la mise en sécurité de sa famille, qui pourrait être le motif principal de la défection du ministre érythréen de l’Information.

Ces révélations, publiées d’abord par le site d’opposition Assenna, m’ont été confirmées par des sources indépendantes et fiables, c’est-à-dire qui n’ont aucun lien avec une organisation politique quelconque et qui m’ont déjà informé correctement de faits plus tard vérifiés.

L’ancien opérateur radio d’Issayas Afeworki a donc disparu, en sous-marin. Sans doute pour s’occuper de ses enfants, qui connaissent d’importants problèmes de santé. Mais aussi peut-être pour s’affranchir définitivement de ce régime décadent dont il a été le grand chambellan pendant des années. Et de cet homme reptilien et narcissique qu’il servait depuis son adolescence.

Il le servait tant qu’en octobre 2001, il avait accepté sans mot dire l’incarcération de son propre père âgé de 72 ans, Abdou Ahmed Younis. Le vieil homme avait eu l’impudence d’être allé demander au président Issayas, avec d’autres honorables vieillards du Front de libération, de libérer et de transiger avec les réformistes du G-15, raflés quelques semaines plus tôt et porté disparu depuis. Trois ans de cellule. L’un de ses anciens collaborateurs m’a avoué qu’Ali, tout en bravades et en dénis verbeux en public, lui avait dit en privé combien « la lutte » pouvait être « dure parfois ». On voit pourquoi.

Traité avec condescendance

Pendant longtemps, d’ailleurs, Issayas avait traité son subordonné avec un rien de condescendance, comme à l’époque du maquis il commandait cet adolescent idéaliste qui le flanquait jour et nuit. Certes, il lui avait confié la succession du « boucher » Naizghi Kiflu à la tête du ministère de l’Information une fois les journalistes indociles éliminés en 2001 et 2002. Mais jusqu’à peu, il lui interdisait, à coups de colères froides, d’utiliser le titre de « ministre de l’Information », le contraignant à y adjoindre le terme « par intérim » (« acting Information Minister »).

On ignore ce qu’Ali faisait en revanche de l’exil militant de son frère, qui anime le célèbre site Awate, et dont les informations sont toujours justes. Mais qui, là, se tait.

Silence dans les rangs

Je m’étonne que cette disparition de haut vol n’ait fait l’objet d’aucune sorte de curiosité de la part des médias internationaux, d’aucun coup de fil, d’aucun message. Contrairement à la défection de la quasi-totalité de l’équipe nationale de football d’Erythrée en Ouganda, au début du mois. Mais je sais que j’ai besoin certaines fois que l’on m’explique comment fonctionnent mes contemporains.

Et il m’est difficile en outre de ne pas penser à la réaction d’Issayas, à sa probable furie, à l’aggravation de son isolement, entouré seulement de « Charlie » et « Monkey », ses deux fidèles Yemane, et du redouté Colonel Tesfalidet Habteselassié, à qui il confie la sécurité du pays, m’a dit l’un de ses anciens collaborateurs, lorsqu’il n’est pas en état de le conduire. Lorsqu’il s’isole, par exemple, pour de longues retraites alcooliques dont il ressort deux fois plus malade et deux fois plus furieux.

Aster

aster yohannes

11 décembre 2012, Paris — Cette femme est-elle morte ? Est-elle vivante ? Et où ? Dans quel état ? Comment peut-on simplement se poser la question ? Comment peut-on simplement tolérer de devoir se poser la question ? Il y a neuf ans exactement, le 11 décembre 2003, Aster Yohannes était arrêtée par les hommes de la Sécurité d’Etat, à sa descente d’avion à l’aéroport international d’Asmara. Bras empoigné, protestations, cris. On l’avait jetée dans un Land Rover et elle n’a plus été revue depuis.

Elle était accourue de Phoenix, Arizona, où elle terminait un cursus de trois années d’études grâce à une bourse de l’ONU, après deux ans d’angoisse et de coups de téléphone déchirants. L’ambassadeur d’Erythrée aux Etats-Unis, Monsieur Son Excellence Girma Asmerom, avait diligemment fait renouveler son passeport périmé, en lui susurrant des assurances selon lesquelles elle pourrait voyager librement partout, mais bien sûr, ne t’inquiète pas. « Si je suis arrêtée, dis-le au monde entier », avait-elle pourtant dit à ses amis avant de quitter l’Amérique. Elle connaissait bien les psychotiques du parti unique : en 1979, elle avait pris le maquis avec eux.

Le Nelson Mandela érythréen

Mais Aster voulait retrouver ses quatre enfants, âgés à l’époque de six à treize ans. Le 18 septembre 2001, son mari avait été arrêté par les hommes du colonel Simon Ghebredingel, l’homme des sales boulots de la présidence. Petros Solomon, héros de la révolution du maquis et ancien ministre, avait lui aussi été embarqué de force, au réveil, avec les réformistes du Groupe des Quinze. Jeté dans une cellule sinistre sur ordre de celui qui fut son frère d’armes et qui refusait de céder le pouvoir : Issayas Afeworki et son narcissisme de cow-boy… Personne n’avait le droit de rivaliser avec lui et surtout pas le très aimé Petros Solomon, ce Nelson Mandela érythréen. Question de « sécurité nationale », a-t-il osé clamer, ce trouillard.

En avril 2002, Petros et ses co-détenus avaient finalement été envoyés dans un pénitencier dans les montagnes, vers Embatikala, le long de la somptueuse route panoramique menant à Massaoua qu’empruntent les rares touristes qui vont en Erythrée. On attendait la fin de la construction du bagne d’EiraEiro, perdu dans les cactus et les champs de mines, où il croupit toujours aujourd’hui, dit-on, avec quelques survivants. Le lieu de détention d’Aster, lui, est inconnu. Il fallait qu’on les oublie.

La somme de l’épouvante

Au bout d’un moment, la somme de l’épouvante est trop lourde, dans cette histoire. Tout ce que j’ai à raconter d’autre est ignoble. Les enfants de Petros et Aster qui tentent de fuir le pays par deux fois et se font rattraper par les Mktital Dobat du général Manjus… Sa mère qui parvient finalement à s’échapper et dont la voix enregistrée, le week-end dernier, a retenti dans les combinés téléphoniques de dix mille compatriotes, grâce aux formidables campagnes d’agit-prop du mouvement ArbiHarnet, « Vendredi de la liberté »… Je m’arrête là. Nous n’y pouvons rien, paraît-il.

Les Red Sea Boys en lieu sûr

Les Red Sea Boys à Kampala.

Les Red Sea Boys à Kampala.

5 décembre 2012, Paris – Les dix-huit membres de l’équipe nationale érythréenne de football qui ont fait défection le week-end dernier ont officiellement demandé l’asile à l’Ouganda ce mercredi, après quatre jours passés dans la clandestinité.

Discrètement regroupés dans la capitale ce matin, ils se sont d’abord rendus en groupe au Directorat des réfugiés de la Primature, à Kampala, où ils ont été interrogés sur les raisons de leur défection. Après quoi ils se sont rendus dans un commissariat de police, pour remplir une déclaration officielle de demande d’asile, sur les instructions du bureau local du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR).

Dès leur sortie du commissariat, les dix-sept joueurs et le soigneur des Red Sea Boys ont exprimé leur soulagement. « Depuis que nous avons décidé de quitter notre hôtel, nous avons été traqués où que nous allions, y compris par des employés de l’ambassade d’Erythrée », m’a déclaré à la mi-journée l’un d’eux par téléphone, sous couvert de l’anonymat. « Maintenant, nous sommes dans un endroit sûr et nous attendons patiemment la décision du gouvernement ougandais sur notre demande d’asile. Nous avons clairement expliqué que nous nous sommes échappés pour des raisons politiques, en raison de la situation dans notre pays. »

« Les retrouver où qu’ils se cachent »

Il faut dire que, plombée par le silence habituel des autorités érythréennes, l’annonce de leur fuite a été accueillie avec beaucoup d’hostilité par les autorités sportives africaines. La Fédération ougandaise des associations de football a juré ses grands dieux de les « retrouver où qu’ils se cachent » et annoncé la distribution de leur photographie aux quotidiens de la ville, les traitant dès leur disparition comme des criminels ou des gamins irresponsables.

Nicholas Musonye, le secrétaire général de l’organisation régionale du football, la CECAFA, a d’ailleurs fait savoir sans honte qu’il avait pourtant « prévenu les Ougandais de faire surveiller les Erythréens par la police », ce qui est une bien élégante manière de gérer les affaires sportives. Mais rien d’étonnant. C’est déjà lui qui, en 2009, lorsque les Red Sea Boys d’alors avait fait défection au Kenya, avait déploré ce « mauvais coup » porté à « l’image de la région », le pauvre homme. Son branding est piétiné par des mômes avides de liberté.

La cour du négus

Cet épisode à rebondissements est le dernier avatar d’une bien étrange période, où les signes d’effritement de la junte dirigée par Issayas Afeworki se multiplient. Toutes sortes de rumeurs tournent autour de plusieurs hautes personnalités du régime, depuis quelques semaines. On se cache, on disparaît, on réapparaît. Seules deux ou trois personnes sont dans la confidence, les autres s’interrogent mais n’osent pas parler à voix haute. Je ne peux donc rien dire encore, rien écrire. C’est la cour du négus. La paranoïa d’Etat a gangréné jusqu’aux cœur des évadés, qu’ils soient ministres, trouffions ou footballeurs.

A la source de Mao

23 novembre, Paris – Que l’on me permette de faire l’Erythréen aujourd’hui. Les sites d’opposition de la diapora sont en effet familiers de la publication d’interminables dissertations théoriques sur l’histoire du pays ou de sa révolution, des rapports entre ses peuples, des équilibres précaires de ses guérillas ou de ses partis politiques, querelles, chicayas, procès d’intention, mises en garde et chamailleries constituant l’essentiel des articles que l’on peut y lire. Parfois, une information spectaculaire et fondée. Parfois, des rumeurs sans consistance.

Depuis quelques semaines, ils sont inondés par d’improbables scoops, sur la défection de tel ministre ou de tel haut fonctionnaire, prétendument révélés par des sources évidemment anonymes. On a même parlé d’un projet de démission prochaine du président Issayas Afeworki. La plupart des lecteurs érythréens n’y croient pas. Beaucoup aimeraient y croire. Mais un mot revient souvient, ou plutôt un signe : 03, le surnom de la brigade de propagande du régime, le moulin à racontars.

Dans l’habituel silence qui prévaut autour de la petite Erythrée malade, la raison pour laquelle ces sondes intoxicatrices sont lancées par on-ne-sait-qui me laissent perplexe. Pour qui, pour quoi ? La confusion est totale.

Mais justement. Je veux m’autoriser une théorie, qui vaut ce qu’elle vaut mais qui a le mérite de chercher à remettre un peu de cohérence dans tout ce désordre. Elle a été le fruit d’une discussion, l’autre jour, avec Biniam, et je la crois utile à ceux qui cherchent à comprendre, à défaut de connaître. Qu’on m’autorise une introspection à haute voix. J’ai peut-être tort : alors cela voudra dire que j’ai été intoxiqué comme un Erythréen, moi aussi. C’est peut-être le prix à payer.

Retour aux bases du maoïsme

On croirait que, ces derniers temps, le président Issayas Afeworki revient aux bases scolaires du maoïsme, celui qu’on lui a enseigné à l’Académie militaire de Nankin, entre 1966 et 1967. C’était au temps où, embarqués dans une délirante révolution culturelle, les Gardes rouges de Mao Tsé-toung terrorisaient la Chine.

La campagne de distribution d’armes aux civils… Le perpétuel jeu de divisions, de révocations et de promotions de ses généraux… Les efforts diplomatiques contradictoires pour réintégrer le concert des nations, cherchant à redevenir fréquentable d’un côté et couvrant d’injures ses adversaires de l’autre…

Tout cela ressemble à la façon dont Mao et ses suiveurs, comme Hô Chi Minh par exemple, organisaient leur société rêvée : dans le Vietnam du Nord d’avant 1975, les ouvriers et les paysans étaient eux aussi formés au maniement des armes après le travail, éduqués à la rhétorique révolutionnaire au sein des usines et des fermes collectives, constitués en milices destinées à combattre un ennemi américain invisible. On sait également aujourd’hui que la révolution culturelle chinoise a été le fruit d’une longue et complexe manœuvre de Mao visant à reprendre le pouvoir et éliminer ses ennemis, en manipulant une jeunesse fanatique, en divisant les clans au sein du Parti pour que lui seul soit perçu comme le sauveur de la révolution. Et jamais il n’a cessé de vouloir parallèlement jouer le jeu diplomatique académique, envoyant des ambassadeurs policés à travers le monde représenter une nation qui devait être perçue comme « un pays comme un autre ». Il fallait que le monde se fasse à l’idée qu’une Chine nouvelle était née et que l’ancienne était morte.

Celui qui détient la clé

De même en Erythrée, depuis le printemps dernier, la confusion générale, l’apparente incohérence des décisions gouvernementales, le désordre, l’incompréhensibilité de surface ne trouvent finalement leur explication qu’en un point de l’univers : l’esprit tourmenté d’Issayas Afeworki, le « conducteur du peuple », la clé du mystère. Pour tous les Erythréens, qu’ils en soient conscients ou non, lui seul détient l’explication, le secret de la mécanique générale de l’Erythrée d’aujourd’hui. Il est le centre, le dénouement, le secret. Ainsi, il est indispensable. Il est le cœur battant d’une nation psychotique.

Ces calculs glaçant me rappellent Le Concert, l’extraordinaire bouquin d’Ismaël Kadaré, dans lequel le romancier albanais raconte la virée paranoïaque d’un petit bourgeois fonctionnaire d’Enver Hodxa dans la Chine du Grand Timonier, roman fleuve et psychédélique entrecoupé d’introspections imaginaires sur le destin de la Chine d’un Mao Tsé-toung se promenant dans des campagnes apparemment solitaires, mais où derrière chaque arbre se cachent un Garde rouge.

Je garde néanmoins à l’esprit le fait que Mao avait manigancé tout cela, alors qu’il se sentait vieillir et perdre son emprise sur son empire rouge. La Chine s’est enfoncée dans la folie totalitaire avec son agonie. Or, je vois Issayas maigrir, perdre ses cheveux, le teint jaunissant, ainsi que le montrerait cette photo que tout le monde s’échange depuis des semaines. On le sait malade, du foie c’est certain, maintenant de l’estomac, me dit-on. Repense-t-il à l’enseignement de ses maîtres chinois ? Ou est-ce moi qui, comme le fonctionnaire d’Ismaël Kadaré, devient fou dans un monde délirant ?

Ces incorrigibles maquisards

11 novembre 2012, Paris — Nous y revoilà. Un site d’opposition a publié, voici quelques jours, des informations invérifiables sur une prétendue crise au sommet de l’État érythréen : un président de plus en plus incontrôlable, des batailles de généraux, des incarcérations soudaines, des limogeages spectaculaires, des défections… De l’agit-prop, des rumeurs, des hypothèses, des scoops jetés en l’air et qui retombent en poudre, sans qu’on n’y puisse rien.

Pour ma part, avec quelque raison, j’ai tendance à ne pas croire à ces « unconfirmed reports ». Du temps de la révolution, le Front populaire de libération de l’Erythrée maniait déjà avec maestria les diversions de sa célèbre « Brigade 72 », l’unité des renseignements militaires de la guérilla, dirigée par le brillant Petros Solomon, l’un des réformistes agonisant dans le donjon d’EiraEiro depuis dix ans. Depuis l’indépendance, l’intoxication et les calculs à trois bandes sont une seconde nature des vétérans du FPLE, qu’ils aient fait défection ou qu’ils soient restés fidèles à leurs chefs.

Épisode traumatisant

La machine à fabriquer des paniques et des espoirs est donc repartie. On croirait que la folle semaine du printemps dernier, lorsque tout le monde a réellement cru que le président Issayas Afeworki était à l’article de la mort, recommence.

Cet épisode a durablement traumatisé nombre de mes amis. J’en connais au moins deux, et de bons gaillards qui en ont vu d’autres, à avoir sombré dans une noire déprime. L’un d’eux a littéralement disparu, dans son exil américain. Je suis sincèrement inquiet. L’autre ne veut plus parler de son pays ou alors avec colère.

Retour dans les cachettes

Du coup, ils ont regagné leurs collines, leurs refuges de montagne, leurs cachettes, tous. Tous ces éternels maquisards, dont je dois parler vendredi prochain à l’université d’Avignon. Tous les Érythréens que je connais et qui sont un peu informés se cachent depuis deux jours. Ils ne répondent plus au téléphone, ni à leurs e-mails. Les seuls qui répondent disent qu’ils ne savent rien. Ou pas grand chose. Ou qu’ils me rappelleront, ce qu’ils ne feront jamais.

Me voici avec mes questions et mes déductions. On me dit que la présidence de la République s’écroule, mais ce pourrait être une tactique d’intoxication pour déstabiliser le régime. Ce n’est pas nouveau, mais on dit que la « bande des cinq » — ces généraux qui se partagent le pays — sont au bord de la mutinerie, mais ce pourrait être un signal pour semer la confusion et pousser au coup de force. Et avec tout cela, des kalachnikov sont planquées dans tous les appartements ! Pauvre pays, pauvre peuple, pauvre de nous.

Alemayo le fugitif

16 octobre 2012, Paris – Comme beaucoup de jeunes Erythréens, Alemayo Kebede est timide, agile et prodigue. Son talent à lui, c’est le football. Visage ovale, chevelure de lionceau, sourire désarmant. Dans l’escadron des Croydon Kings d’Adelaide, il est milieu de terrain. Avec ses grandes jambes et ses longs bras, il protège son ballon avec souplesse, ramène le jeu vers le camp adverse, glisse des passes de géomètre.

De retour d’un week-end aux Rencontres de Bayeux, je me convaincs de raconter son histoire. La semaine dernière, il a reçu la médaille Sergio Melta décernée par la Super Ligue de la Fédération de football d’Australie du sud, couronnant le meilleur joueur de l’année pour sa remarquable saison. D’abord, bien sûr, il n’y a pas cru. « J’étais nerveux. Je ne marchais plus droit », a-t-il raconté en se moquant un peu de lui-même. Sa médaille autour du cou, d’une voix douce, Alemayo Kebede a raconté qu’il a aussitôt téléphoné à sa famille restée en Erythrée. « Ils étaient très heureux. » Sans doute.

Je me souviens de lui. Alemayo revient de loin. Il y a trois ans, avec quelques-uns de ses co-équipiers de l’équipe nationale d’Erythrée dont il était un pilier, il avait disparu avant d’être contraint de rentrer à Asmara, quelque part dans un quartier de Nairobi, capitale tentaculaire du Kenya. Une semaine plus tard, il était réapparu avec ses potes, sombre et droit, impérial, zippé dans son survêtement aux couleurs nationales, pour s’engouffrer dans les bureaux du HCR et demander l’asile politique. Son silence, alors, était drapé dans le panache.

Une défection rocambolesque

Ils avaient pourtant l’air heureux de porter le survêtement de l’équipe nationale, les Read Sea Boys d’Erythrée, à leur arrivée à l’aéroport de la capitale kényane, le 27 novembre 2009. Un à un, devant les caméras des télévisions, les manches retroussées ou le blouson ouvert, ils poussaient leur chariot avec un grand sourire. Venus participer au tournoi régional de la CECAFA, le très jeune escadron venu d’Asmara était formé d’adolescents, pour l’essentiel, dont les familles avaient dû réunir 100.000 nakfas de caution (environ 5.000 euros), pour permettre à leurs enfants de quitter le pays. Malgré tout, en descendant de l’avion, ils paraissaient décontractés. Les agents de sécurité du parti unique, surnommés « les moustiques », étaient là aussi, ne les lâchant pas d’une semelle.

Vingt-quatre heures plus tard, 0-0, match nul contre les Warriors zimbabwéens, vainqueurs de la compétition en 2001. Les chances de l’Érythrée étaient intactes. Deux jours plus tard, défaite 2-1 contre les redoutables Amuvabi du Rwanda. Le 5 décembre, la large victoire contre les Ocean Stars de Somalie, 3-1, leur avait toutefois permis de se qualifier pour les quarts de finale, battant sur le fil au classement le Zimbabwe qui avait marqué un but de moins qu’eux.

Les Red Sea Boys s’étaient donc présentés contre la Tanzanie, au grand stade Nyayo de Nairobi, le 8 décembre, dans leurs maillots et shorts verts. Résistants en première mi-temps, les Érythréens avaient fini par craquer. Plus vifs, techniquement plus habiles, sans doute plus motivés, les Tanzaniens leur ont infligé quatre buts, dont trois de leur terrible petit numéro 8, Mrisho Ngassa. Ainsi les Red Sea Boys avaient-ils quitté la compétition après un parcours honorable, pour une équipe classée 165ème sur 203 par la FIFA, entre le Swaziland et le Pakistan.

Le samedi suivant, le coach, les joueurs et les « moustiques » devaient prendre l’avion pour rentrer à Asmara. Mais il avait bien vite fallu se rendre à l’évidence : douze joueurs avaient quitté le groupe en secret.

Chasse à l’homme

La direction de la CECAFA avait prévenu la police kenyane. Une chasse à l’homme avait alors été engagée dans les quartiers périphériques de la capitale, à la recherche des douze joueurs de football manquants. Durant plusieurs jours, sur les chaînes de télévision, les autorités kenyanes avaient prévenu : nul ne pouvait rester dans le pays sans des papiers en règle. Des articles s’étaient mis à fleurir dans les quotidiens du monde entier. The Guardian, CNN, Libération, le prestigieux Times même avaient accordé une petite colonne à la disparition de l’équipe érythréenne.

Pendant ce temps, les brutes d’Asmara avaient tout d’abord nié que l’équipe de football nationale avait fait défection. Harcelés par la presse internationale, le ministre de l’Information et l’ambassadeur à Nairobi s’étaient tournés en ridicule. Embarrassé, le secrétaire général de la CECAFA, Nicholas Musonye, avait pour sa part fait part à la presse de sa déception, le pauvre homme : « Ce n’est pas une bonne chose pour les joueurs de disparaître, cela donne une mauvaise image de la région. » Face à l’évidence, Ali Abdou, le chorégraphe des visions d’Issayas, avait finalement dû convenir que quelque chose s’était bien passé, invitant les joueurs disparus à rentrer à Asmara où ils étaient « les bienvenus », en dépit du fait qu’ils avaient « trahi leur pays ». Fumerolle méphitique, s’il en est.

Fuir, fuir

Non, avant de trouver refuge en Australie, Alemayo et ses amis avaient choisi la défection, comme après les JO de Londres, quatre athlètes érythréens qui ont demandé l’asile politique au Royaume-Uni, dont le porte-drapeau de la délégation, Weynay Ghebreselassié. Comme en 2006, quatre joueurs de l’équipe d’Asmara, le Red Sea Football Club, qui avaient demandé l’asile au Kenya après un match de Ligue des champions de la CAF. Comme en 2007, douze joueurs de l’équipe nationale qui avaient fait défection en Tanzanie, quelques mois avant que six équipiers demandent à leur tour l’asile à l’Angola après un match qualificatif.

Comme les deux pilotes de la présidence, dont on est encore sans nouvelles, depuis qu’ils ont fui l’Erythrée début octobre à bord d’un jet en direction de l’Arabie saoudite, et qui paraît-il sont aujourd’hui au cœur des conversations crispées engagées entre Riyadh et Asmara.

Comme enfin entre mille et trois mille jeunes Erythréens fuyant le pays à pied, chaque mois, vers l’Ethiopie et le Soudan, et dont beaucoup de rédacteurs en chef de la presse française, mes employeurs, me disent qu’ils ne nous concernent pas.