A la source de Mao

23 novembre, Paris – Que l’on me permette de faire l’Erythréen aujourd’hui. Les sites d’opposition de la diapora sont en effet familiers de la publication d’interminables dissertations théoriques sur l’histoire du pays ou de sa révolution, des rapports entre ses peuples, des équilibres précaires de ses guérillas ou de ses partis politiques, querelles, chicayas, procès d’intention, mises en garde et chamailleries constituant l’essentiel des articles que l’on peut y lire. Parfois, une information spectaculaire et fondée. Parfois, des rumeurs sans consistance.

Depuis quelques semaines, ils sont inondés par d’improbables scoops, sur la défection de tel ministre ou de tel haut fonctionnaire, prétendument révélés par des sources évidemment anonymes. On a même parlé d’un projet de démission prochaine du président Issayas Afeworki. La plupart des lecteurs érythréens n’y croient pas. Beaucoup aimeraient y croire. Mais un mot revient souvient, ou plutôt un signe : 03, le surnom de la brigade de propagande du régime, le moulin à racontars.

Dans l’habituel silence qui prévaut autour de la petite Erythrée malade, la raison pour laquelle ces sondes intoxicatrices sont lancées par on-ne-sait-qui me laissent perplexe. Pour qui, pour quoi ? La confusion est totale.

Mais justement. Je veux m’autoriser une théorie, qui vaut ce qu’elle vaut mais qui a le mérite de chercher à remettre un peu de cohérence dans tout ce désordre. Elle a été le fruit d’une discussion, l’autre jour, avec Biniam, et je la crois utile à ceux qui cherchent à comprendre, à défaut de connaître. Qu’on m’autorise une introspection à haute voix. J’ai peut-être tort : alors cela voudra dire que j’ai été intoxiqué comme un Erythréen, moi aussi. C’est peut-être le prix à payer.

Retour aux bases du maoïsme

On croirait que, ces derniers temps, le président Issayas Afeworki revient aux bases scolaires du maoïsme, celui qu’on lui a enseigné à l’Académie militaire de Nankin, entre 1966 et 1967. C’était au temps où, embarqués dans une délirante révolution culturelle, les Gardes rouges de Mao Tsé-toung terrorisaient la Chine.

La campagne de distribution d’armes aux civils… Le perpétuel jeu de divisions, de révocations et de promotions de ses généraux… Les efforts diplomatiques contradictoires pour réintégrer le concert des nations, cherchant à redevenir fréquentable d’un côté et couvrant d’injures ses adversaires de l’autre…

Tout cela ressemble à la façon dont Mao et ses suiveurs, comme Hô Chi Minh par exemple, organisaient leur société rêvée : dans le Vietnam du Nord d’avant 1975, les ouvriers et les paysans étaient eux aussi formés au maniement des armes après le travail, éduqués à la rhétorique révolutionnaire au sein des usines et des fermes collectives, constitués en milices destinées à combattre un ennemi américain invisible. On sait également aujourd’hui que la révolution culturelle chinoise a été le fruit d’une longue et complexe manœuvre de Mao visant à reprendre le pouvoir et éliminer ses ennemis, en manipulant une jeunesse fanatique, en divisant les clans au sein du Parti pour que lui seul soit perçu comme le sauveur de la révolution. Et jamais il n’a cessé de vouloir parallèlement jouer le jeu diplomatique académique, envoyant des ambassadeurs policés à travers le monde représenter une nation qui devait être perçue comme « un pays comme un autre ». Il fallait que le monde se fasse à l’idée qu’une Chine nouvelle était née et que l’ancienne était morte.

Celui qui détient la clé

De même en Erythrée, depuis le printemps dernier, la confusion générale, l’apparente incohérence des décisions gouvernementales, le désordre, l’incompréhensibilité de surface ne trouvent finalement leur explication qu’en un point de l’univers : l’esprit tourmenté d’Issayas Afeworki, le « conducteur du peuple », la clé du mystère. Pour tous les Erythréens, qu’ils en soient conscients ou non, lui seul détient l’explication, le secret de la mécanique générale de l’Erythrée d’aujourd’hui. Il est le centre, le dénouement, le secret. Ainsi, il est indispensable. Il est le cœur battant d’une nation psychotique.

Ces calculs glaçant me rappellent Le Concert, l’extraordinaire bouquin d’Ismaël Kadaré, dans lequel le romancier albanais raconte la virée paranoïaque d’un petit bourgeois fonctionnaire d’Enver Hodxa dans la Chine du Grand Timonier, roman fleuve et psychédélique entrecoupé d’introspections imaginaires sur le destin de la Chine d’un Mao Tsé-toung se promenant dans des campagnes apparemment solitaires, mais où derrière chaque arbre se cachent un Garde rouge.

Je garde néanmoins à l’esprit le fait que Mao avait manigancé tout cela, alors qu’il se sentait vieillir et perdre son emprise sur son empire rouge. La Chine s’est enfoncée dans la folie totalitaire avec son agonie. Or, je vois Issayas maigrir, perdre ses cheveux, le teint jaunissant, ainsi que le montrerait cette photo que tout le monde s’échange depuis des semaines. On le sait malade, du foie c’est certain, maintenant de l’estomac, me dit-on. Repense-t-il à l’enseignement de ses maîtres chinois ? Ou est-ce moi qui, comme le fonctionnaire d’Ismaël Kadaré, devient fou dans un monde délirant ?

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Ces incorrigibles maquisards

11 novembre 2012, Paris — Nous y revoilà. Un site d’opposition a publié, voici quelques jours, des informations invérifiables sur une prétendue crise au sommet de l’État érythréen : un président de plus en plus incontrôlable, des batailles de généraux, des incarcérations soudaines, des limogeages spectaculaires, des défections… De l’agit-prop, des rumeurs, des hypothèses, des scoops jetés en l’air et qui retombent en poudre, sans qu’on n’y puisse rien.

Pour ma part, avec quelque raison, j’ai tendance à ne pas croire à ces « unconfirmed reports ». Du temps de la révolution, le Front populaire de libération de l’Erythrée maniait déjà avec maestria les diversions de sa célèbre « Brigade 72 », l’unité des renseignements militaires de la guérilla, dirigée par le brillant Petros Solomon, l’un des réformistes agonisant dans le donjon d’EiraEiro depuis dix ans. Depuis l’indépendance, l’intoxication et les calculs à trois bandes sont une seconde nature des vétérans du FPLE, qu’ils aient fait défection ou qu’ils soient restés fidèles à leurs chefs.

Épisode traumatisant

La machine à fabriquer des paniques et des espoirs est donc repartie. On croirait que la folle semaine du printemps dernier, lorsque tout le monde a réellement cru que le président Issayas Afeworki était à l’article de la mort, recommence.

Cet épisode a durablement traumatisé nombre de mes amis. J’en connais au moins deux, et de bons gaillards qui en ont vu d’autres, à avoir sombré dans une noire déprime. L’un d’eux a littéralement disparu, dans son exil américain. Je suis sincèrement inquiet. L’autre ne veut plus parler de son pays ou alors avec colère.

Retour dans les cachettes

Du coup, ils ont regagné leurs collines, leurs refuges de montagne, leurs cachettes, tous. Tous ces éternels maquisards, dont je dois parler vendredi prochain à l’université d’Avignon. Tous les Érythréens que je connais et qui sont un peu informés se cachent depuis deux jours. Ils ne répondent plus au téléphone, ni à leurs e-mails. Les seuls qui répondent disent qu’ils ne savent rien. Ou pas grand chose. Ou qu’ils me rappelleront, ce qu’ils ne feront jamais.

Me voici avec mes questions et mes déductions. On me dit que la présidence de la République s’écroule, mais ce pourrait être une tactique d’intoxication pour déstabiliser le régime. Ce n’est pas nouveau, mais on dit que la « bande des cinq » — ces généraux qui se partagent le pays — sont au bord de la mutinerie, mais ce pourrait être un signal pour semer la confusion et pousser au coup de force. Et avec tout cela, des kalachnikov sont planquées dans tous les appartements ! Pauvre pays, pauvre peuple, pauvre de nous.