Un petit héros

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8 septembre, Paris — Mon retour en France, fatalement, me fait voir les choses de plus près. Et notamment les choses érythréennes. Alors que les télévisions françaises commencent à se pousser du coude pour diffuser des films autour de la question, les Erythréens continuent d’avancer dans le noir, en découvrant au fil du chemin le spectacle de désolation laissé par le parti unique et ses serviteurs.

Ils ont ainsi découvert, avec effarement, la mort en détention d’Ahmed Sheikh Feres, une figure des premières formes de l’insurrection indépendantiste contre l’occupation éthiopienne. Qu’un détenu politique disparaisse dans le système des goulags d’Issayas, et qu’on le présume mort, n’est pas nouveau. On dit que la plupart des membres du groupe des réformistes du G15, raflés en septembre 2001, ont perdu la vie ou sombré dans la folie, de même qu’au moins cinq des intellectuels et journalistes emportés dans leur chute. Mais Ahmed Feres était âgé de plus de 80 ans. Et la nouvelle de son décès n’est parvenu au monde extérieur qu’après quatre ans de silence, comme ce fut le cas pour Fessehaye Yohannes dit « Joshua », le génial officier guérillero devenu directeur de cirque et le chroniqueur lucide de l’indépendance. Pour un peuple comme les Erythréens, pour qui le culte des anciens est si précieux, la nouvelle est particulièrement choquante.

De matelot à chef rebelle

Matelot puis officier de la marine marchande, Ahmed Sheikh Feres s’était engagé dès les années 50 dans la lutte clandestine, notamment en cachant et exfiltrant vers le Yemen le futur leader du Front populaire de libération (FPL) Osman Saleh Sabbe, dans sa ville natale de Hirgigo. Arrêté par les agents du Négus, puis condamné à 20 ans de prison, il continue le militantisme en cellule et, à sa libération en 1975, rejoint la rébellion de son camarade Sabbe. Il sert d’agent de liaison pour des négociations avec le groupe d’Issayas Afeworki, le Front populaire de libération de l’Erythrée (FPLE), en vue de la réunion des groupes armés disparates. Mais les pourparlers échouent.

Feres prend alors le commandement de l’unique navire des guérilleros, avant de finalement retourner à la vie civile, en exil, dans les années 80. De retour en Erythrée après l’indépendance, il s’engage dans sa communauté de Hirgigo et assume des responsabilités politiques, après avoir publié ses mémoires. Mais en mars 2007, à l’âge de 80 ans, il est arrêté par la sécurité d’Etat et disparaît dans le système pénitentiaire d’Issayas et ses généraux. Son crime était d’avoir abordé devant le chef de l’Etat, lors d’une visite à Massaoua, la question du retour des restes d’Oman Sabbe en Erythrée, mais aussi la libération de son ami Haile « Durue » Woldetensae, le copain de lycée du président, et des membres du G15, bouclés alors depuis six ans dans le bagne d’EiraEiro. Il a finalement subi le même sort qu’eux.

Quatorze ans d’oubli

La date du 18 septembre approche. Cela marquera le début de la quatorzième année d’oubli pour les raflés de 2001. Il est probable que d’autres, jeunes et vieux, seront d’ici là aspirés dans les oubliettes du FPDJ, ce Front ni populaire ni démocratique ni juste qui fait mine de gouverner le pays. Entre-temps, le régime érythréen fait ce qu’il a à faire : survivre encore, dans le médiocre mic-mac dans lequel il s’est empêtré avec tant de prétention. Issayas Afeworki s’est embarqué aujourd’hui dans une rare et périlleuse visite de trois jours à son ami égyptien le maréchal al-Sissi, dans le but de séduire de nouveaux complices. En Suède, le premier secrétaire de l’ambassade d’Erythrée a été expulsé, après une sombre histoire de revente illicite d’alcool et plusieurs années de mauvaise humeur des autorités de Stockholm. Et le mouvement d’agit-prop Arbi Harnet revendique une nouvelle campagne à l’intérieur du territoire : ses membres font circuler des billets de banque marqués par des slogans appelant à la révolte.

Mais le système qui a fait mourir Ahmed Sheikh Feres, et tant d’autres vaillants bonshommes, tient encore debout, stupidement convaincu comme tous les régimes totalitaires qu’il est le bout de la route, la fin de l’histoire, qu’il n’y aura pas d’après. C’est toujours une erreur.

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Tout le monde fait semblant

Issayas Afeworki présente sa fille au camp militaire de Sawa

23 mai 2013, Paris — Demain, 24 mai, l’Erythrée sera juridiquement indépendante depuis vingt ans, jour pour jour. Sombre anniversaire. Chacun s’attend à ce que le président Issayas Afeworki, cowboy en chef qui sait tout mieux que tout le monde, montre son visage émacié et sa grande stature à un moment dans la journée, pour bénir ses enfants-soldats et ses esclaves-comédiens, sous les drapeaux qui flottent. Nous compterons tous le nombre de ses gardes-du-corps, l’économie de son souffle, d’éventuelles faiblesses, puisque l’espoir ne repose plus que là-dessus. On a parlé d’une tentative d’assassinat manquée, le 6 avril dernier, par l’utilisation d’une voiture piégée qui auraient tué quelques sbires, mais pas leur chef. Mais comment savoir si ce n’est pas encore un mirage dans le désert ?

En cette veille de célébrations patriotiques, je ne peux m’empêcher de penser à ce que me disait récemment un ancien haut fonctionnaire érythréen, qui a fait défection l’année dernière : « En Erythrée, tout le monde fait semblant. » Oui, apparemment, ces fonctionnaires zélés, ces jeunes qui marchent au pas, ces anciens combattants au garde-à-vous, tout le monde prétend que ce cauchemar est normal. La crainte est de réveiller la bête, le caïd Issayas et sa bande de brutes.

Des manifestations à Mendefera, des tracts à Asmara

Certains pourtant ne s’en accomodent pas. On m’a dit que des rassemblement de mécontentement ont eu lieu le week-end dernier à Mendefera, une importante ville du sud. Des jeunes se seraient groupés pour montrer leur rage. Les services de sécurité auraient opéré des rafles punitives dans les jours qui ont suivi. Les gamins lumineux du mouvement de la diaspora Arbi Harnet ont alors arrosé Mendefera de « robocalls » de soutien à la ville, puis ont criblé les téléphones d’Asmara de messages subversifs. Ils auraient même distribué des tracts barrés d’un « assez ! » tonitruant en ville, entre Adi Abeyto, Piazza Michael et Mai Abashawel.

Où iront-ils ? Où vont-ils tous ? Ce sont bien là des questions de fête nationale !

Rien ne change

Une « giffa » dans une rue d’Asmara (Photo fournie par le mouvement de jeunesse en exil Eritrean Youth Solidarity for Change, EYSC).

10 mai 2012, Paris. Elle est bien étrange, cette atonie, cette résignation au retour à la normale que propose la dictature érythréenne depuis le psychodrame du mois dernier. Dans la diaspora comme dans le pays, chacun a retrouvé sa routine, verbiage et aquoibonisme pour les uns, rafles et pénuries pour les autres.

Que me dit-on ? Que le régime est toujours aussi nerveux. Que les giffa se multiplient en ville pour enrôler de force les citoyens dans l’armée, même les plus âgés. Que quelques colonels sans envergure ont été arrêtés. Que les barons du Parti unique craignent plus que tout un raid de l’armée éthiopienne, qui renifle aux frontières depuis qu’elle sent que l’Erythrée est vulnérable. Qu’Issaias Afeworki n’est plus réapparu à la télévision depuis son interview spectaculaire du 28 avril. La chaîne a bien montré des images d’un conseil des ministres réuni au complet, le 30 avril à la présidence, mais sans le chef de l’Etat. Rien d’autre.

C’est déjà beaucoup, cela dit. Mais la nuisance sonore sucrée de la propagande gouvernementale fait passer le poison, en annihilant son amertume. Sur Eri-TV et sur le site du ministère de l’Information, on bavarde. Des sous-ministres promeuvent les chantiers ministériels dans les provinces. On exhorte le Département des systèmes d’information et de statistique de la région méridionale à « redoubler d’effort pour assurer un service efficace ». A vue de nez, l’Erythrée tourne à plein régime. Tout va bien, la folie est parfaitement intériorisée.

De leur côté, mes amis de la diaspora sont tous rentrés dans leur tanière. Ils se taisent et me disent qu’ils attendent les célébrations du 24 mai, le jour de l’indépendance. Issaias sera obligé de se montrer. Les familles des prisonniers n’osent pourtant pas rêver d’une amnistie, dont on avait entendu parler pendant le drôle de putsch de fin avril. Un mouvement de la jeunesse en exil a promis des manifestations. Ou bien alors rien ne changera. On attendra encore.