La raison d’être

6 mai 2011, Paris. Et puis j’ai décidé de revenir… L’agitation du quotidien m’avait contraint à m’éloigner aussi d’Asmara-sur-Seine, avec pas mal de culpabilité, c’est vrai. Mais comme il est désormais acquis que « Les Erythréens », dont la rédaction a été laborieusement terminée cet hiver, paraîtront en janvier 2012 sous le label d’une belle maison parisienne, je me dit que ce lavoir collectif, cette margelle, ce blog discret, caché dans le brouillard d’Internet, cercle intime qui n’a aucune ambition particulière, retrouve une raison d’être. Je vais m’efforcer de reprendre ici le journal de sa publication.

Si j’ai raison et que je suis juste, vous viendrez.

Déménagement

3 décembre 2009, Paris. Grâce à l’amitié de Jean-Paul Mari, grand reporter au Nouvel Observateur, le « Journal des Erythréens » déménage vers l’excellent site qu’il anime depuis plusieurs années, grands-reporters.com. De carnet de bord de l’écriture d’un essai, le blog évolue vers une chronique de l’actualité de l’Erythrée, le seul de son genre dans le monde francophone. Merci à tous ceux qui sont venus ici. Retrouvons-nous là-bas.

Cliquez ici pour accéder à « Asmara-sur-Seine, l’Erythrée vue de Paris »

Un cas d’école

24 novembre 2009, Paris. L’Erythrée pose actuellement au monde un problème de géostratégie d’école. Les manigances du gouvernement d’Asmara avec les « mad mollah » de Téhéran, notamment, agitent toutes sortes de spéculations depuis plusieurs mois, dont je suis étonné de trouver si peu de traces dans la presse. Posons les faits.

Isolé depuis plusieurs années, le régime érythréen s’est appuyé, pour sa survie, sur plusieurs alliés dont les intérêts convergent avec les siens. La Chine, d’abord, qui ne manque aucune occasion de planter un petit drapeau rouge sur le continent africain et qui a formé le président Issaias Afeworki, au temps de la révolution culturelle. Le Qatar, ensuite, soucieux d’être le point d’équilibre entre le jihadisme armé et la realpolitik occidentale, qui a bien perçu dans le pouvoir de nuisance d’Asmara autour de la mer Rouge et en Afrique orientale tout l’intérêt de lui conserver son amitié et de lui accorder ses pétrodollars. L’Italie, ancienne puissance coloniale, où quelques hommes d’affaires cupides proches de la Ligue du Nord et leurs alliés au gouvernement protègent le pouvoir érythréen de toute sanction européenne, sous le prétexte de lutter contre l’immigration clandestine. L’Iran, enfin.

Rencontres bilatérales, échanges ministériels, déclarations publiques d’amitié, contrats commerciaux portant sur les télécommunications et le développement… Les deux gouvernements n’ont pas ménagé leurs efforts ces dix-huit derniers mois pour montrer au monde qu’ils ne sont pas si isolés qu’on le dit et que leur pouvoir d’influence respectif s’étend bien au-delà de leur sphère géographique naturelle. Pour les Iraniens, le prix de cet échange est la réhabilitation, à ses frais, de la raffinerie d’Assab, un port industriel situé à une quarantaine de kilomètres au nord de Djibouti, sur les rives du Bab-el-Mandeb, un goulet d’étranglement naturel qui marque la frontière entre la mer Rouge et le golfe d’Aden. Or, les contrats commerciaux stratégiques passés par l’Iran avec des pays étrangers sont honorés par une branche des Gardiens de la révolution comprenant des ingénieurs et des spécialistes du génie militaire.

On comprend dès lors que la présence de pasdarans iraniens sur les rives du point de passage des supertankers transitant entre l’océan Indien et le canal de Suez a de quoi donner quelques sueurs froides à une communauté internationale déjà aux prises avec Téhéran sur la question nucléaire. L’Iran perturbant déjà le détroit d’Ormuz par où transite le pétrole du Chatt-el-Arab irakien et du Koweit, une présence iranienne à l’ouest de la péninsule arabique fait de Mahmoud Ahmadinejad le Cerbère du pétrole moyen-oriental. Et offre un appui logistique inédit pour un pays sous pression, qui a besoin de nouvelles leviers pour tenir l’Occident et l’ONU à distance. Un premier bras de fer silencieux a eu lieu début novembre, après qu’un bateau iranien chargé d’armes à destination des insurgés chiites du Yémen et en provenance d’Erythrée a été intercepté sur un plage proche de Medi, non loin du bastion rebelle d’Al-Houthis. Le quotidien yéménite indépendant Al-Ahali, citant des sources sécuritaires yéménites, a même affirmé que les rebelles chiites du nord-ouest étaient entraînés par les Pasdarans sur le sol érythréen. Malgré les démentis de circonstance, l’ambassadeur d’Asmara à Sanaa a été convoqué et sermonné.

Alors qu’une résolution décidant de lourdes sanctions contre l’Erythrée est en cours d’examen au sein du Conseil de sécurité de l’ONU, en raison de son rôle dans l’armement et le financement des taliban noirs de Somalie, l’Erythrée ne peut manquer d’être perçue comme une pièce maîtresse du « Grand jeu » que se livrent les puissances régionales et internationales dans la Corne de l’Afrique. C’est du reste, de l’aveu même de diplomates occidentaux, en raison de cette peur du pouvoir de nuisance d’Issaias Afeworki et son clan que les grandes puissances ont tant hésité à concéder à l’Ouganda, qui perd régulièrement des Casques verts dans la sale guerre de Mogadiscio, le droit de rédiger la résolution imposant un quasi embargo sur l’Erythrée. Mais enfin, le texte devrait être soumis au vote en décembre et représenterait, en raison de l’interdiction de voyager qui serait imposé au leadership érythréen, une avancée majeure dans la déstabilisation du régime. Son apport en devises est en effet essentiellement alimenté par la « taxe » obligatoire que verse la diaspora au gouvernement, sous peine de représailles envers les familles restées au pays.

C’est dans ce contexte que la « disparition » mystérieuse du ministre érythréen de la Défense, Sebhat Ephrem, du 11 au 17 novembre, en compagnie d’un cartographe et d’un opérateur radio, est interprété par certains comme la preuve que la coopération militaire, dans cette région du monde, prend des formes de plus en plus clandestines. Et de plus en plus dangereuses pour nombre de pays, et pas seulement africains.

Combat solitaire

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22 octobre 2009, Paris. Je reprends de force le fil de ce blog et de mon essai après des mois de distraction et d’obligations et, entre-temps, l’Erythrée a commencé à changer de visage. Plusieurs amis journalistes m’ont appelé pour connaître mon sentiment, d’autres veulent enfin couvrir la situation dans le pays sans rien y connaître, d’autres encore reviennent après m’avoir poliment écouté, il y a de cela des semaines, finalement convaincus que quelque chose se trame sur les bords de la mer Rouge. Et moi, je réponds méthodiquement, en me répétant, alors même que je sens que leur curiosité et les moyens dont ils disposent fait filer mon livre entre mes doigts. Mais enfin, je réponds.

Des graffitis, dit-on, ont fait leur apparition sur les murs d’Asmara. « Issaias kidnappeur », « Issaias assassin » : ce qui aurait été inimaginable cet hiver encore est devenu une réalité. Des réfugiés retour du pays m’en avaient déjà parlé, au printemps, en Sicile. Des ministres expriment leur lassitude en privé. Des militaires de haut rang font défection à l’étranger. Un groupe clandestin extrêmement bien organisé, sans doute des officiers et quelques fonctionnaires, ont tenté d’assassiner le président cet été, après avoir volé son ordinateur portable dans son bureau. La présidence n’est plus inviolable. Des discussions avancées au sein du Conseil de sécurité de l’ONU évoquent des sanctions individuelles, après des semaines d’obstruction de quelques grands pays qui n’étaient convaincus par rien d’autre que l’utilité de leur indifférence. Je me suis du reste affronté verbalement, l’autre jour, à un fonctionnaire du ministère de la Défense qui s’obstinait à me soutenir qu’Issaias ne pensait pas ce qu’il dit, qu’il rêvait encore d’être ce grand Négus régnant sur l’Ethiopie et l’Erythrée que Meles Zenawi l’aurait empêché de devenir en 1991 et qu’il était protégé par son pouvoir de nuisance. Erreur d’analyse paralysante sur lequel le garçon semble revenir.

Je reviens, au fond, pour dire que le régime d’Issaias montre enfin de la faiblesse. Une fois de plus, les Erythréens libres auront mené leur combat seuls, oubliés de tous, comme ces desperados en sandales de l’ELF et l’EPLF qui ont écrit leur légende en souffrant mille morts.

Dans l’absence

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10 juin 2009, Paris. La vie ordinaire, les contraintes du travail quotidien et de l’argent, mon inaptitude à la discipline aussi, m’ont tenu éloigné de mes « Erythréens » depuis quelques semaines. Ils se tiennent à distance, dans l’ombre, comme ces deuils qui ne se font pas et qui peuplent de fantômes les coins obscurs de la chambre vide. Le ciel de Paris est triste et menaçant comme cette absence.

Maoïste et psychédélique

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29 mai 2009, Paris. Issaias Afeworki a ouvert le mois dernier les portes du palais présidentiel d’Asmara à la presse étrangère pour de grands entretiens. En chemise de coton et sandales, devant le jardin de palmiers et de fleurs de l’ancien palais du gouverneur impérial, où pourtant il ne siège jamais, privilégiant la réclusion du port désert de Massaoua d’où il est plus facile de fuir, il se dévoile. Je regardais l’interview qu’il a accordée à la chaîne suédoise TV4 hier et les quelques doutes que j’entretenais encore sur le personnage se sont écroulés, comme si nous étions définitivement devenus des adversaires. Sur le coup, je n’ai presque rien ressenti, à part une terrible lassitude devant cette langue de bois maoïste qu’il utilise dès qu’il parle d’économie. Et puis, avec le recul, je mesure l’ampleur du psychédélisme de sa pensée.

Pour lui, le système économique érythréen est « meilleur que celui de Suède », dont le gouvernement du reste n’est qu’une « marionnette des Etats-Unis, de ses agences de renseignements et des groupes d’intérêts spéciaux ». La Suède est d’ailleurs un pays avec qui il « ne voit pas l’intérêt d’avoir des relations diplomatiques ». Quant aux prisonniers politiques érythréens, dont le journaliste érythréo-suédois Dawit Isaac, ils « ne seront jamais jugés » et Issaias se « fout même de savoir où ils sont », confiant au moins dans le fait qu’ils sont traités « à notre manière ».

Malgré le malaise grandissant de son interlocuteur suédois, Issaias nous fait entrer dans son monde. Sa bouche est dure, ses yeux froids. Ses éclats de rire sont ambigus. Il y a quelques semaines, je me posais la question de savoir s’il était fou ou, plus simplement, malade. Mais non. Il est certain d’être dans le vrai, contre tous. Issaias est convaincu, au-delà de la raison.

Deux bières, deux amis et une idée

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19 mai 2009, Paris. Visite des locaux de « Radio Erena » hier, la petite station érythréenne que Biniam et moi avons mis sur pied, laborieusement, depuis un an. Une petite maison dans le 13ème, un studio, une cuisine, un rez-de-chaussée vide. Le sourire de Biniam, sa fierté lorsqu’il s’assied devant le micro. Je le prends en photo, le casque sur les oreilles et nous restons deux heures à la fenêtre, dans la brise de printemps, à écoutant les oiseaux chanter dans les arbres et fumer des cigarettes.

C’est un beau projet, me dit-il.

— Deux bières, deux amis, une table et une idée : ce n’est que ça, un projet, je lui réponds.

Je me sens bien là, avec lui, dans ce petit endroit qui va devenir son bureau, lui dont j’ai quasiment organisé le kidnapping au Japon, où il avait décidé de faire défection, il y a plus de deux ans. Je ne suis pas encore prêt à mettre des mots, des adjectifs, des introspections dans tout cela. Je veux juste dire que je suis fier, heureux pendant deux heures et un peu triste aussi d’être aussi seul et paresseux.

Le désert, la tendresse

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Nuit du 11 au 12 mai 2009, Paris. En parcourant de nouveau les billets de ce blog, par cette nuit d’insomnie, je me dis que tout ce qui est entré dans « Les Erythréens » jusque-là est bel et bien présent, sous une forme ou une autre. Le mystère de mon attachement pour ce peuple et cette terre de malheur, ma blessure devant sa tragédie silencieuse, mon amitié pour quelques-uns, mon amour de conteur pour les histoires oubliées, la torpeur de la côte orientale de l’Afrique et sa férocité, la sidération des hauts-plateaux… J’explore depuis des mois le fond de ma sensibilité et de ma mémoire, en même temps que les limites de mes connaissances et de mes investigations. Autant que de pudeur, je suppose que la littérature a besoin de ces efforts d’introspection. Mais je sais aussi que je tiens respectueusement à distance, pour moi-même et pour les autres, l’ampleur de la destruction, du profond travail de sape, du piétinement méthodique que j’ai subi durant cet épouvantable hiver et qui m’a tellement transformé durant ces derniers mois. Quel massacre ! Je pensais à tout cela, assis contre un pilier, le soir de mon retour en France, dans la grande salle de transit de l’aéroport international Bole d’Addis-Abéba, alors que j’étais impatient de rentrer en France pour retrouver Paris et ses duretés.

Où est la place des aveux ? Certainement pas en littérature, manifestement. Et même ici, je pense qu’il vaut mieux n’évoquer qu’une seule fois cette question. Finissons-en. Je rêve, au fond, que l’on me pose cette question : « Oui, l’Afrique, les drames, l’Erythrée, tout cela c’est très bien, d’accord. Mais sinon ? » Sinon ?… Pour l’avenir, il me reste quelques alliés qui me procurent une force têtue. Le désert, le silence, la résistance, la ruine, la solitude, la rage, la soif, la peur, la pitié, l’entêtement, l’aveuglement, le désir, la tendresse, l’amour, la pensée, le rire. C’est peu, en fin de compte. Mais cela suffit. Je vis sur le feu d’une bougie, belle et pauvre comme une prière.

Le « Je sais » de Pasolini

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10 mai 2009, Paris. Ce qui se dessine, au fur et à mesure que j’avance dans ce livre, c’est mon assurance que j’ai gagné de la force et de l’endurance depuis que je l’ai commencé. Ma résistance devant les révélations difficiles. Cette patience que j’éprouve enfin, même dans le tourment et le doute. Le calme d’un fond marin, sous la houle dangereuse du quotidien. Mes certitudes devant ce qu’il reste à accomplir.

Illustration de cette nouvelle et calme dureté que j’ai conquise : j’ai mis en exergue des « Erythréens » cet extrait d’une tribune de Pier-Paolo Pasolini, publié dans le Corriere della Sera le 14 novembre 1974, et qui dit assez bien combien rien ne sert de se cacher derrière son petit doigt :

Je sais. Mais je n’ai pas de preuves. Ni même d’indices. Je sais parce que je suis un intellectuel, un écrivain, qui s’efforce de s’intéresser à tout ce qui se passe, qui tente de connaître tout ce qui s’écrit, d’imaginer tout ce qui ne se sait pas ou qui se tait, qui recherche les faits même les plus lointains, qui rassemble les morceaux désorganisés et fragmentaires de toute une situation politique cohérente et qui rétablit la logique là où semblent régner l’arbitraire, la folie et le mystère. Tout cela fait partie de mon métier et de l’instinct de mon métier.

Vivre avec lui

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7 mai 2009, Paris. Je vis une étrange cohabitation depuis mon retour de Djibouti. Ma vie parisienne est parfois visitée par la présence méphistophélique d’Issaias Afeworki, avec qui je me suis mis à parler l’autre soir, comme pour le raisonner. Je l’interroge, je regarde des films sur la guerre d’indépendance, j’écoute sa voix feutrée. Depuis le maquis, son discours est parfaitement calibré : autosuffisance, « éducation des masses », marxisme ouvriers-et-paysans. Parole chinoise, mâtinée de maoïsme tiers-mondiste, apprise au collège militaire de Nanjing où il a passé deux ans, entre 1966 et 1967. Ces mots-là avaient quelque succès, chez les aventuriers des années 70 qu’il a séduit.

Je lis aussi les témoignages de ceux qui l’ont rencontré après l’indépendance. Leur stupéfaction devant le monstre froid qu’il est devenu, devant ses contradictions, le retournement de celui que beaucoup d’Erythréens en exil surnomment « DIA » (Dictator Issaias Afeworki). Peu de ses anciens amis croient réellement que sa crise de malaria cérébrale de 1998 soit à l’origine de sa métamorphose, mais tous évoquent cet épisode, ne serait-ce que pour le disqualifier. Il avait alors été transféré d’urgence dans un hôpital israélien, lui qui aujourd’hui s’est allié aux « mad mollahs » iraniens, à qui il a offert une base militaire à quarante kilomètres de la frontière de Djibouti et à l’entrée du Bab-el-Mandeb.

Je cherche, encore en vain pour l’instant, son « Rosebud ».