Les « combinazzioni » d’Asmara

UNMG

22 octobre 2015, Paris — Un Etat opaque et combinard, prompt à rendre des services aux puissances du moment, pourvu qu’on lui fasse glisser une petite enveloppe et quitte à renier ses alliances d’hier, exploitant sa population au bénéfice de sa classe dirigeante, menteur et dissimulateur avec les instruments de la sécurité internationale : voilà la triste description que le Groupe de contrôle de l’ONU sur la Somalie fait de l’Erythrée d’aujourd’hui.

Les experts de l’ONU ont publié avant-hier leur rapport annuel, comme chaque année depuis 2009, quand le Conseil de sécurité a décidé d’imposer des sanctions à Asmara, pour sa fraternité un peu trop active avec l’embryon des jihadistes somaliens devenu le groupe al-Shabab. Je rappelle d’ailleurs ce que sont ces sanctions, tant décriées par des esprits qui se font passer pour sérieux : embargo sur les armes, sanctions individuelles contre certains agitateurs, gel de leurs avoirs à l’étranger — ces deux dernières mesures étant inopérantes désormais, puisque plus aucun Erythréen ne figure sur la liste des personnes visées par l’ONU. Il ne s’agit donc ni d’asphyxier l’économie érythréenne ni de « punir injustement » la population, comme les perroquets de la dictature aiment à le répéter jusqu’à l’absurde, pour justifier les pénuries qui épuisent les Erythréens.

Dans la guerre au Yémen

Le rapport du Groupe de contrôle dévoile, avec autant de précision que possible, les manigances de l’Erythrée vis-à-vis des groupes armés et des conflits régionaux. On y apprend ainsi que l’Erythrée s’est bien rangée dans le camp de l’Arabie saoudite et des Emirats arabes unis dans la guerre qui dévaste le Yémen. Après avoir échoué à convaincre Djibouti, les pays du Golfe ont, disent les enquêteurs de l’ONU, « demandé à l’Erythrée l’autorisation d’utiliser les îles Hanish et le port d’Assab dans le cadre de leur campagne militaire contre les houthistes ». Dans le cadre de ce accord, l’Erythrée a de surcroît « loué le port d’Assab, situé à 60 kilomètres de la côte yéménite, pour une période de 30 ans » aux Emirats arabes unis.

Avec quelle contrepartie ? Le Groupe de contrôle est clair : « des indemnités pécuniaires et du carburant ». Mieux encore : les enquêteurs croient savoir que « quelque 400 soldats érythréens auraient été incorporés au contingent des forces des Emirats arabes unis qui combattent sur le territoire yéménite pour la coalition arabe ». Pour autant, l’Erythrée continuerait de donner un coup de pouce aux rebelles houthistes, soutenus par son allié d’hier l’Iran, notamment en facilitant les contacts entre les Yéménites et le groupe armé djiboutien du FRUD-Combattant, en vue de soutenir les opérations coup de poing de ces derniers. La Famiglia reste loyale à ceux qui remplissent ses caisses. Et puis comme le disait Yemane Ghebreab, le directeur des Affaires politiques du parti unique, à la télévision l’autre jour, la position de l’Erythrée sur le Yémen est simple : « Ni d’un côté, ni de l’autre, ni neutre. »

Tuteur des guérilla régionales

On apprend également quelques détails intéressants sur les bases arrière et les ramifications à l’intérieur de l’appareil sécuritaire de l’Erythrée des groupes armés de la région, qui font le coup de feu contre ses voisins. Il s’agit notamment du Ginbot Sebat de l’illuminé « maire d’Addis Abéba » Berhanu Nega, mais aussi du Mouvement démocratique du peuple du Tigré (MDPT), dont le chef historique, le général Mola Asgedom, a fait défection spectaculairement le mois dernier, et du groupuscule afar djiboutien dirigé depuis Paris par Mohamed Kaddami…

On fait également la connaissance des manœuvres de l’Etat érythréen pour faire entrer de la contrebande sur son territoire, qu’il s’agisse d’armes ou non : les enquêteurs de l’ONU racontent ainsi l’histoire mystérieuse du Shaker I, un navire battant pavillon togolais dont une partie de la cargaison a disparu, alors qu’il faisait escale à Massaoua, sur la route d’une foire aux armements à Abu Dhabi.

On renoue enfin avec les vieilles pratiques incessantes du régime : le racket, la surveillance et l’intimidation de la diaspora, la disparition magique et tragique des prisonniers de guerre djiboutiens, qui sont en réalité détenus dans des conditions inhumaines comme l’a raconté un évadé, les ententes louches et secrètes entre l’Etat militarisé et le minier canadien qui exploite la mine de Bisha, la surfacturation des « salaires » des conscrits permettant de juteuses plus-values pour les barons du régime, la mainmise absolue de l’armée et du Parti sur l’économie du pays…

On lit du reste avec plaisir un paragraphe piquant sur les finances du pays, alors que l’Union européenne s’apprête à signer un accord pluriannuel de 200 millions d’euros pour, prétendument, dissuader les migrants de fuir la dictature, et que l’improbable Sommet de La Valette approche. Je cite : « Le Groupe de contrôle est préoccupé par le manque général de transparence des finances publiques de l’Erythrée, en particulier à l’heure où un certain nombre d’organisations internationales se sont engagées à aider le pays. (…) Le Groupe de contrôle encourage les institutions et organisations régionales et internationales à prendre les précautions qui s’imposent, ainsi qu’à suivre et contrôler l’affectation des montants importants alloués à l’Erythrée. Il faut s’assurer qu’il soit rendu compte de l’utilisation de ces fonds et que ceux-ci ne soient pas détournés pour financer des activités susceptibles de contrevenir à la résolution 1907 (2009), en particulier au vu du manque de transparence du Gouvernement en ce qui concerne les finances et la gestion des finances publiques. »

Il serait en effet stupéfiant de voir l’Union européenne engagée dans une violation massive des résolutions du Conseil de sécurité avec de l’argent public, sous prétexte de chercher à arrêter de voir des Africains en détresse au large de ses côtes.

La « personnalité » du régime

Le rapport de l’ONU est également révélateur de la « personnalité » du gouvernement d’Asmara. A toutes ses questions un peu circonstanciées, l’Erythrée fournit certes des démentis, mais tout simplement pas de réponse. En annexe du rapport, on peut lire, avec un peu d’abattement, les longues répliques, au verbe pompeusement chantourné, des diplomates ou des hauts responsables érythréens aux demandes précises du Groupe de contrôle. Les hommes d’Issayas changent de conversation, pinaillent sur des interprétations juridiques, retournent les accusations contre leurs ennemis fantômes, et finalement manient comme toujours l’art de ne jamais répondre aux questions qu’on leur pose.

Bref, ce dernier rapport, comme chaque année, est une saine lecture pour ceux qui cherchent à savoir ce qui se trame dans les parages. Et, pour ne pas être berné par le charabia des conseillers d’Issayas, quelle est la nature des difficiles palabres entre l’Erythrée et le reste du monde.

Célébrer quoi ?

Tesfanews

22 mai 2015, Paris — Le 24 mai marque le jour anniversaire de l’indépendance de l’Erythrée, décrétée en 1993 après une guerre cruelle de trente ans et un referendum. Mais que reste-t-il à fêter après quasiment quinze ans d’enfoncement de ce jeune pays dans l’obscurité totalitaire, le désordre social inhérent à l’autoritarisme, la nécrose économique due à l’incompétence crasse de la junte et de ses serviteurs ?

Je ne vois pas bien en quoi il y a lieu de se réjouir de l’échec de l’aile dure du mouvement politico-militaire dirigé par Issayas Afeworki, qui a pris le pouvoir par un impitoyable coup de force en septembre 2001. La liberté, la justice, la paix, le temps paisible de l’histoire des peuples qui maîtrisent leur destin, rien de tout cela n’est advenu. La médiocrité est la règle, avec l’oppression. On ne se laissera pas bercer de douces illusions par le conte de fées raconté par la dictature et ses mirlitons. Selon eux, la voix autonome et originale empruntée par l’Erythrée serait l’objet d’un complot de prédateurs, tous plus ou moins Américains ou inféodés aux Tigréens cruels et revanchards qui règnent d’une main de fer sur l’Ethiopie.

Mais non, messieurs. L’incompétence notoire des généraux, la désorganisation administrative, la cupidité et la fainéantise des apparatchiks, la paranoïa du directoire à la composition mouvante qui dirige le pays autour d’Issayas et de ses coups de sang, tout cela se voit trop. Les diplomates en poste à Asmara le disent tous. Les fugitifs exaspérés le racontent en détail. L’Erythrée de 2015 n’a pas de colonne vertébrale, elle n’est plus qu’une masse nerveuse et toxique, cherchant de l’air pour sa survie.

Un corps social au bout de ses forces

Non, ce n’est pas la « Corée du Nord de l’Afrique » ni un « bagne à ciel ouvert », ou encore « un camp de travaux forcés », au fond : c’est bien cette « cage suffocante » dont parlait brillamment la journaliste britannique Michela Wrong l’autre jour.

Son organisme est épuisé. Depuis dix ans et plus, elle se vide méthodiquement de sa jeunesse et de ses fonctionnaires les plus doués, de ses pilotes, de ses médecins, de ses ingénieurs, de ses enseignants, tous partis sur les routes infernales de l’exil, vers l’Ethiopie, le Soudan ou le Golfe. Certains de ses diplomates jettent l’éponge, à l’image du deuxième secrétaire de l’ambassade d’Erythrée auprès de l’Union africaine, voici deux semaines. Les fugitifs érythréens se pressent, partout, en colère, aux portes de l’Afrique. Ses gamins enfuis détestent leurs chefs et préfèrent partir à l’aventure vers autre chose — tout, même la mort, mais pas eux.

Ses fonctions vitales sont maintenues par des alliances de circonstance. Le Qatar, exaspéré, s’est éloigné et Al-Jazira a commencé à médire de l’Erythrée : Issayas est allé aussitôt faire des offres de service à l’Arabie saoudite, dans l’espoir de compter de nouveau pour quelque chose dans les affaires régionales. On dit même qu’il aurait proposé d’accueillir en Erythrée une base, notamment maritime, de l’opération militaire saoudienne contre les Houthis au Yémen, ou de fournir des troupes pour faire la guerre. On ne sait pas, d’ailleurs, si ce n’est pas pour parler de cela que le président yéménite semi-déchu a été vu, par un touriste innocent, à l’Asmara Palace, le 14 mai dernier.

La population érythréenne elle-même divorce peu à peu de ses dirigeants. Les « fariboles » du FPDJ doivent désormais faire l’objet d’argumentaires laborieux, d’une propagande de plus en plus consternante. Ses gesticulations sont parfois bouffonnes, comme lorsque la fantomatique ministre de la Justice a solennellement annoncé la mise en place d’un code pénal que personne n’a lu… après plus de vingt ans d’existence de l’Etat et toujours aucune Constitution en vigueur.

Les sanctions de l’ONU (qui je le rappelle ne concerne que quelques affreux de l’appareil sécuritaire et leurs avoirs à l’étranger, et non l’économie érythréenne) ont commencé à gêner les manœuvres tordues des militaires : Issayas et ses séides ont lancé une vaste entreprise de réhabilitation de leur projet échoué, en s’appuyant sur les petits-bourgeois de la diaspora, en faisant croire que les difficultés du pays étaient la conséquence de la méchanceté vénale de forces obscures en Occident. Les slogans accusateurs des ONG ont commencé à polluer ses entreprises de séduction en Occident : les ambassadeurs érythréens sont désormais affairés à animer des séminaires et des festivals pour remobiliser leurs miliciens en t-shirts, qui ne connaissent rien à rien et tomberont peut-être de haut, le jour de la libération venu.

Alors, dans ces conditions, que dire, pour célébrer le 24 mai ? Le fait que la dictature érythréenne est désormais sur la défensive, peut-être, cherchant de l’oxygène dans un monde qu’elle commence à fatiguer.

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Les réalistes

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31 mars 2015, Paris — Ainsi donc, l’incident de Bisha n’était pas une attaque aérienne de l’aviation éthiopienne, comme le laissaient étrangement croire les journaux pro-gouvernementaux à Khartoum et Addis-Abeba. L’espace aérien érythréen n’a en tout cas pas été violé, dans la nuit du vendredi 20 mars. Après plusieurs jours de travail obstiné, mes amis de Radio Erena ont confirmé l’information, dans leur effort constant pour ne diffuser que la vérité, même parcellaire, même ambiguë.

Selon leurs sources des deux côtés de la frontière, deux mines ont été placées autour du site de la mine. L’une a explosé près d’une zone de stockage des déchets, ne provoquant qu’une explosion d’éclats et de poussière. L’autre, proche de l’épaississeur de résidus, a provoqué des « dégâts mineurs ». Ceux-ci ont finalement pu être réparés et qui ont permis le redémarrage de la mine, hier, ainsi que l’a annoncé la société d’exploitation canadienne Nevsun Resources Ltd., toujours aussi sibylline sur l’incident, dont la portée politique est pourtant importante.

Le dépôt militaire de Mai Edaga, près de Dekemhare, a également été touché par une attaque clandestine, a confirmé Radio Erena. On ignore toutefois la portée de l’explosion.

Voilà pour l’information de la semaine. Aucun groupe politique érythréen n’a revendiqué l’opération, même si les soupçons s’orientent bien évidemment sur l’Ethiopie voisine ou les mouvements armés kunama ou afar, seuls à même de mener des raids contre le territoire érythréen.

Mieux vaut Issayas

Entretemps, dans la diaspora érythréenne, on s’inquiète. Il semble désormais évident que, face à la descente aux enfers de la Libye, de la Syrie, de l’Irak et du Yémen, face à l’effondrement des libertés en Egypte, la montée des périls en Tunisie, le calcul des diplomates européens est arrêté : mieux vaut Issayas Afeworki à la tête de l’Erythrée que tout autre dirigeant, et notamment un raïs musulman qui pourrait faire plonger le pays dans le chaos à son tour. L’aide financière et politique, visant à faire sortir le pays de son isolement et détendre ses crispations, est une bouée de sauvetage pour un régime désormais considéré comme la meilleure option sur la table pour l’Erythrée. Peu importe le reste. Les fugitifs, l’oppression, les disparus, les traumatisés, les combines macabres. C’est la victoire des réalistes irresponsables, car un jour nous paierons ce calcul imbécile.

La preuve, pour nous Français, est spectaculaire : témoin cette causerie prévue le 8 avril à Vienne, entre Yemane « Monkey » Ghebreab, le directeur politique du parti unique, et Jean-Christophe Belliarde, directeur Afrique-Océan Indien du Quai d’Orsay.

Pauvres Erythréens ! Ils payent l’incurie de ceux qui les martyrisent depuis si longtemps… Ils savent très bien ce qui leur reste à faire mais sont incapables, encore, de passer à l’acte. Ce n’est pas, comme on dit, dans leur nature. Ils ont été élevés dans l’amour de la loyauté, de la liberté et de l’héroïsme. Autant dire que le monde contemporain ne peut que les dégoûter.

Le mystère de Bisha

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24 mars 2015, Paris — Quelque chose est arrivé à la mine de Bisha, un immense complexe d’extraction d’or et de cuivre situé dans la plaine à 180 kilomètres à l’ouest d’Asmara. Quoi ? On l’ignore encore.

D’un côté, dimanche, une source militaire éthiopienne a fait savoir au quotidien pro-gouvernemental Awramba Times que deux chasseurs-bombardiers éthiopiens auraient frappé vendredi à l’aube deux cibles stratégiques à l’intérieur du territoire érythréen. Une « installation minière près de la capitale » et « le dépôt militaire de Mai Edaga Tikul », dans la région d’Akale Guzai, au sud du pays, précisait la source. Cette information était préalablement parue la veille dans le quotidien soudanais Al-Sahafa, généralement bien informé.

De l’autre, dimanche en fin de journée, Nevsun Resources Ltd., la compagnie canadienne exploitant le complexe minier en joint-venture avec la société publique érythréenne Enamco, publiait un communiqué alambiqué, faisant suite à une première communication une semaine auparavant. La société faisait savoir que son fournisseur était en train de mettre la dernière main à la réparation de la boîte de vitesse d’un broyeur, un problème technique signalé le 13 mars et ayant nécessité l’arrêt temporaire du site. Parallèlement, elle admettait avoir subi un « acte de vandalisme » dans la nuit du 20 mars, sans en préciser la nature ou les responsables. Des « dommages mineurs » auraient été causés « à la base de l’épaississeur de résidus » (la grande cuve où l’on filtre et assèche le matériau brut), avec pour résultat l’inondation d’une partie de l’usine.

Incertitudes sur une frappe aérienne

Ce matin, mon ami le journaliste britannique Martin Plaut a obtenu la confirmation, par l’une de ses sources à Asmara, qu’un bombardement avait bien eu lieu, mais qu’on en ignorait encore les conséquences à ce stade. De mon côté, un ami éthiopien ayant ses entrées dans le commandement militaire m’a affirmé être, « à ce stade, au moins en mesure de confirmer qu’il y a bien eu une opération de l’aviation », suggérant même que l’arrêt temporaire du site offrait une opportunité à l’aviation éthiopienne d’effectuer un tir sans risque de tuer ou blesser un expatrié ou un membre du personnel érythréen.

Dans le Financial Post, « une source proche de Nevsun » (ce qui signifie probablement un off de la société en charge de sa communication ayant exceptionnellement accepté de parler à un média lu par le monde de la finance) affirmait de son côté, lundi matin, que la direction n’était « pas sûre de ce qui s’était déroulé et n’excluait aucune possibilité ».

Entre parenthèses, il est tout de même sidérant, d’un point de vue strictement technique, que depuis vendredi 20 mars on ne puisse pas savoir avec certitude ce qui s’est déroulé dans la mine de Bisha ni quels sont les dégâts de « l’acte de vandalisme » admis par Nevsun Resources. Cotée à la bourse de Toronto et de New York, accusée malgré ses innocentes dénégations d’avoir exploité des travailleurs forcés du service national, mouillé jusqu’au cou dans une complicité toxique avec la Famiglia au pouvoir à Asmara, Nevsun devrait au moins faire preuve de transparence lorsqu’il s’agit de sa production. Mais enfin, voici l’Erythrée, planète lointaine peuplée de fantômes sans voix.

Nevsun doit répondre

Je ne peux pourtant m’empêcher de me poser plusieurs questions. Je les livre telles quelles.

D’abord, bien sûr, un pilote éthiopien a-t-il vraiment pénétré dans l’impunité l’espace aérien érythréen avec son appareil armé et fait feu sur le « joyau de la couronne » de la dictature, qui lui rapporte entre 300 et 400 millions de dollars par an ? Il aurait ensuite bifurqué et frappé un « dépôt militaire » dans la campagne au sud-ouest de Dekemhare, près de la frontière éthiopienne : dans quel but ? Pour détruire quoi et neutraliser qui ?

Si elle a eu lieu, cette opération éclair, et très provocatrice — sans doute l’opération militaire la plus grave depuis la fin de la guerre de 1998-2000 —, était-elle une riposte à l’attaque d’un poste de police dans le Tigré éthiopien, à une date récente indéterminée, par un groupe rebelle éthiopien financé et armé par l’Erythrée et que sa télévision ESAT-TV montre en boucle depuis dimanche ? Etait-ce une manière de mettre à distance un régime hostile, qui soutient et stimule des groupes armés, à quelques semaines d’élections générales, les premières depuis la mort de l’ancien Premier ministre Meles Zenawi ? Si ce n’était pas le cas, pourquoi attaquer cette cible stratégique essentielle pour le pays ? Pour dire quoi ? Et le pilote a-t-il raté sa cible ou simplement envoyé un signal ?

Nevsun en terrain miné

Si ce n’était pas une frappe aérienne, qui donc aurait « saboté » cette installation ultra-sécurisée, peuplée d’expatriés tenus au black-out avec l’extérieur, une usine tellement sensible, l’artère fémorale d’un régime financièrement aux abois ? Et pourquoi ? Et quelles seront alors les conclusions et les conséquences de cette « investigation » ordonnée aux forces de sécurité érythréenne et celles de la mine ? A qui seraient livrés d’éventuels suspects identifiés par les vigiles de Nevsun et selon quelle procédure légale ? Quelles sont, d’ailleurs, ces « garanties de sécurité additionnelles » ordonnées par Nevsun pour préserver l’intégrité du site ? Incluent-elles des gardes armés, qui pourraient par exemple avoir l’ordre d’ouvrir le feu sur d’éventuels intrus, même s’il s’agit d’un mouvement rebelle ? En bref, les vigiles de Nevsun sont-ils désormais les supplétifs de la police du régime ?

Et enfin, ce dernier incident a-t-il un lien avec la multiplication des accrochages entre mouvements rebelles des deux côtés de la frontière ? Les « saboteurs » seraient-il par exemple des membres de l’Eritrean National Salvation Front (ENSF), qui ont fait exploser, le soir du 11 mars, un garage de camions militaires, dans le quartier de Qohawta, au sud-est d’Asmara, une flotte largement exploitée par la compagnie étatique co-gérant la mine de Bisha pour transporter sa production ?

Ah, dans un monde idéal, un responsable de Nevsun répondrait à ces questions, même discrètement ! Ne serait-ce que pour ne pas être complice de ce black-out scandaleux aux yeux des Erythréens, propriétaires ultimes de la terre qui l’enrichit.

Le frère obscur

1er septembre 2012, Paris – Bien malin celui qui, après la mort du Premier ministre éthiopien Meles Zenawi, peut prédire quelle tournure vont prendre les relations entre le nouveau gouvernement d’Addis-Abéba et la junte érythréenne, conduite par le lunatique Issaias Afeworki. On m’a posé la question et je n’en sais rien. Mais contrairement à ce qu’affirme la dépêche de l’AFP que je lis ici et là, après deux semaines de black-out, Issaias a fini par faire sortir ses sbires de leur tanière. Deux petits événements sans envergure, comme d’habitude au pays du secret qu’est l’Abyssinie, me laissent penser que le dictateur trame quelque chose.

L’autre jour, le premier secrétaire de l’ambassade d’Erythrée en Ethiopie, le jeune et inexpérimenté Biniam Berhe, a été dépêché au palais national d’Addis-Abéba, afin de signer le livre de condoléances et saluer respectueusement Azeb Mesfin, la veuve de Meles Zenawi, le dos courbé et la main soutenant le bras comme il est d’usage en Afrique de l’Est. Certes, ni Eri-TV ni les autres machines de propagande du ministère de l’Information n’ont évoqué la mort du chef du gouvernement éthiopien, cet événement pourtant majeur de la Corne de l’Afrique. Certes, Issaias n’a pas envoyé son ambassadeur et ex-consigliere Girma Asmerom, plénipotentiaire auprès de l’Union africaine — dont on dit, du reste, qu’il aurait été « gelé » par le régime en avril dernier, après avoir un peu trop planifié l’après-Issaias lorsque ce dernier était hospitalisé pour son foie malade. Mais enfin…

Hier, Abune Menkarios, un évêque du synode nord-américain de l’église copte orthodoxe, a affirmé auprès d’une radio de l’opposition radicale éthiopienne avoir conduit à Asmara des discussions fécondes « au plus haut niveau de l’Etat », obtenant la promesse que les milliers de prisonniers de guerre éthiopiens encore détenus en Erythrée seraient « bientôt libérés ». Parmi eux, le colonel Bezabih Petros, abattu aux commandes de son Mig-25 durant la guerre de Badmé et dont le destin deux fois fracassé et la haute figure de guerrier sont devenus légendaires en Ethiopie.

Des ombres mouvantes

Qu’est-ce que cela signifie ? L’Erythrée serait soudainement devenue tout miel avec les frères ennemis tigréens au pouvoir en Ethiopie ? Issaias tenterait un coup pour rapprocher les deux pays et le sortir de cet isolement de psychopathe dans lequel il s’est lui-même fourré ces dernières années ? Peut-être. Ou bien alors le président érythréen, animal à sang froid, entendrait profiter de la surprenante mort de son rival, et ancien obligé, pour marquer des points politiques. Paraître conciliant et de bonne volonté. Amadouer les Ethiopiens et rassurer les Blancs. Avant de retourner à son tour dans son bunker, pour diriger en toute impunité son archipel de donjons, avec quelques concessions émues dans sa besace.

Observer de loin Issaias, c’est interpréter des basculements furtifs, des gestes rapides, des ombres mouvantes. La paranoïa du régime érythréen est un peu contagieuse, au fond. Tout a une signification, tout est politique. Peut-être le chef de l’Etat nous dispense-t-il un peu des cours qu’il a dévoré en 1966-1967 au collège de l’Académie militaire de Nankin, en pleine Révolution culturelle maoïste.

Guerre à huis-clos

Photographie de conscrits érythréens récemment enrôlés dans l’armée. La présence d’hommes aux cheveux blancs attesterait de l’intensité de l’enrôlement de force organisé par l’Erythrée. Photo diffusée sur Twitter par Eritrea Revolution.

24 juin 2012, Paris — A peine rentré d’Athènes, après une semaine bouleversante, je trouve des nouvelles toujours aussi étranges provenant d’Erythrée. Depuis près d’un mois maintenant, les fronts de Badmé et Zalambessa se seraient effectivement rallumés et n’auraient pas cessé de tonner depuis, engorgeant les hôpitaux de Barentu et conduisant le gouvernement érythréen à distribuer des Kalachnikovs aux habitants de l’ouest et à mobiliser en nombre, même parmi les plus âgés, ainsi que semble l’attester la photographie diffusée par des activistes de la diaspora.

Des échanges d’artillerie et des assauts de commandos seraient quotidiens, dans et autour de plusieurs localités frontalières. Prisonniers par dizaines, morts enterrés à la va-vite, blessés cachés aux familles, colonnes de paysans déplacés : voilà ce que j’apprends, dans ce grand et invraisemblable silence entretenu par les deux gouvernements et l’absence de moyens des grands médias internationaux. Sans même que ceux qui m’informent ne paraissent sidérés comme je le suis par la réalité de cette guerre secrète, tuant sans un bruit, là-bas en Afrique, faisant éclater des obus dans la torpeur de l’ouest érythréen sans qu’un écho ne parvienne à l’étranger qui ne soit au conditionnel.

S’accomoder du silence

Il est tout de même assez fou d’imaginer qu’une nouvelle guerre entre l’Ethiopie et l’Erythrée ait lieu depuis fin mai sans que rien ne filtre. L’Erythrée se tairait pour ne pas avouer sa faiblesse, le major-général Haile Samuel « China » s’étant apparemment accroché avec quelques colonels subordonnés qui lui ont fait comprendre que leurs hommes étaient affamés, mal équipés et démotivés… Et sans doute aussi pour ne pas égratigner la mâle assurance dans lequel il se drape depuis l’étrange crise du mois d’avril ou effrayer les investisseurs de la mine d’or de Bisha, déjà bien mal en point. L’Ethiopie pour ne pas être traitée comme d’habitude de va-t’en-guerre impérialiste, alors qu’elle se trouve déjà engagée en Somalie et sur quelques fronts intérieurs et devant par-dessus tout ça lutter contre son image de « marionnette des Etats-Unis »

J’imagine que les services de renseignement occidentaux ont au moins une idée vague de ce qui se déroule dans les plaines du Tigré et du Gash-Barka, s’ils ne sont pas régulièrement briefés par les machines à propagande des deux camps. Mais peut-être tout le monde s’arrange-t-il commodément du huis-clos. Ou peut-être, et ce serait aussi fou, tout cela est-il l’une des plus belles opérations de mensonge organisé de l’ère d’Internet.

Mourir encore pour Badmé

3 juin 2012, Paris – Il y a quelques jours, ce qui reste de l’antique Front de libération érythréen annonçait la reprise, dans la nuit du 28 au 29 mai, d’opérations militaires éclairs éthiopiennes dans le secteur de Badmé, cette poignée de cahutes essaimée dans la plaine étouffante du Tigré, pour laquelle les armées d’Addis Abéba et d’Asmara se sont sauvagement jetées l’une contre l’autre un jour d’été 1998.

Imprécise, invérifiable, cette annonce faite par les vieux « Soudanais » du FLE n’a été suivie d’aucun effet, d’aucun écho, comme un coup de feu tiré au hasard dans le désert. Il n’y a personne, là-bas, de toute façon, dit-on. Quelques familles tigréennes taciturnes et des soldats taiseux. Les revues de l’opposition érythréenne sont toutes occupées à leur bavardage théorique. La presse internationale n’a plus les moyens de s’y intéresser.

Aujourd’hui, le site Internet d’opposition Assena et ses sempiternelles « reliable sources » affirment que les Ethiopiens ont pris possession du village de Deda, dans le secteur d’Elala, une localité perdue sur les cartes d’état-major. Les unités de conscrits érythréens, malgré les renforts, n’auraient rien pu faire contre les commandos éthiopiens.

Le long de ce rivage des Syrtes poussérieux, quelque chose a lieu, hors du monde, hors du temps.

D’ici, on en est réduit aux conjectures. Et moi, aux questions : pourquoi, depuis quelques semaines, services de renseignements et diplomates européens cherchent-ils à esquisser les scénarios de l’après-Issaias Afeworki ? Pourquoi présente-t-on discrètement, comme une hypothèse à l’étude et rien d’autre, l’idée d’un raid éthiopien pour donner le coup de grâce aux étrangleurs d’Asmara ?

Là-bas, à la surface de cette planète lointaine, des hommes et leurs kalachnikovs jouent leur vie pour des arpents de cailloux. Le long de ce rivage des Syrtes poussérieux, éparse dans une steppe balisée par des règles juridiques et des pauvres gens recuits par le soleil, quelque chose a lieu, hors du monde, hors du temps. On peut le dire, on peut l’écrire, malgré tout. Mais en abandonnant l’outillage du journalisme, équipement cadastral décidemment impuissant pour qui veut parler des hommes et de leurs rages.