Nous sommes les entêtés

image17 septembre 2016, Paris — Nous revoici à la veille du 18 septembre. Comme chaque année, on pense à ceux qui, en Erythrée, sont depuis quinze ans enfermés entre quatre murs sans fenêtres, le crâne et la barbe rasée d’autorité une fois par mois par un coiffeur en uniforme, les pieds enchaînés, nourris d’une soupe infâme, transis de froid la nuit entre deux draps malpropres, seulement autorisés à voir le ciel une heure par jour, seuls, en silence et sous la menace d’une mitraillette, une kalachnikov tenue devant eux par un soldat lui-même terrorisé de partager le même enfer s’il commettait la moindre erreur dans sa routine de garde-chiourmes, comme parler gentiment avec le prisonnier, lui donner davantage à manger, donner des nouvelles à sa famille. Je veux évoquer ici, encore une fois, les raflés de septembre 2001.

Je souhaite une fois de plus jouer les rabat-joie, pardon. Nos diplomates et nos ministres ont décidé qu’il était « constructif » de s’essuyer les pieds sur leurs corps enfermés, de faire fi de leur interminable agonie pour désengorger nos centres de rétention : erreur historique, mais ce n’est pas leur première… Certains de nos commentateurs, pour faire les intéressants, ont décidé que leurs oubliettes pouvaient être scellées pour l’éternité, au profit de leurs intéressantes présentations sur les données stratégiques de la région, l’agressivité éthiopienne, la baisse de la mortalité infantile, les projets de développement agricole : grand bien leur fasse… Je passe pudiquement sur les irresponsables et les demi-fous pour qui la peur qu’inspirent les criminels arrogants qui président aux destinées de ce pays n’est pas un motif suffisant pour l’obtention de l’asile politique ou pour qui ceux qui se sont enfuis sont des menteurs et des profiteurs : ils ne valent pas le regard précieux que nous posons sur eux…

Des figures sacrificielles

Mais ici, nous sommes les entêtés, les rabacheurs, les rancuniers. Pour avoir, au moins une fois dans notre vie récente, entendu leurs enfants demander poliment des nouvelles, nous pensons nous aussi à Petros et Aster, à Mahmoud et Aster, à Obge, Hamid, Haile, Saleh, Estifanos, Berhane, Germano, Beraki, Betweded, Senait, Habtezion, à tous les autres aussi, aux innommés, et aux journalistes, Joshua, Seyoum, Medhanie, les deux Dawit, Yusuf, Amanuel, Said, Mattewos, Temesghen, et à chaque nom de chaque ligne des listes dressées laborieusement par leurs compatriotes.

Nous sommes conscients que les prisonniers des bagnes érythréens ne sont pas seulement des victimes : ils sont aussi les figures tutélaires de tous ceux qui s’évadent d’Erythrée. Pour les fugitifs, ils sont les symboles de leur martyre, les portraits qui hantent leurs esprits, les boucs-émissaires de la bêtise égoïste de leurs dirigeants, les visages au nom desquels l’Erythrée de demain devra être reconstruite, les balises du refus de l’oppression. Ne pas s’en rendre compte, c’est passer à côté de ce que nous avouent les « migrants ». Mais c’est vrai, nous accordons plus de valeur au blabla des penseurs des think-tanks, des éditorialistes omniscients, des analystes de ministère qu’aux pauvres confessions confuses des gueux de Calais…

Des propositions

Soyons constructifs, alors. Voici ce que je propose : assumer notre écœurement. Comment le traduire ? D’abord à travers notre attitude vis-à-vis de la junte érythréenne, le choix de nos mots, nos déclarations publiques : à cet égard, les récents mamours publics des fonctionnaires allemands au Consigliere Yemane Ghebreab et sa marionnette Osman Saleh sont d’une indignité rare. Et le jargon insupportable des communiqués officiels faisant les gros yeux à l’Erythrée est désormais ridicule.

Ensuite, nos élus pourraient, au nom de leur collectivité, parrainer l’un des prisonniers, l’enrôler dans leurs rangs d’autorité, disant qu’il est l’un des nôtres : leurs familles sont suffisamment dispersées à travers le monde pour que les villes où elles résident, au moins, leur accordent une reconnaissance particulière. Je fais ce que je peux, depuis des années, pour que la mairie de Paris par exemple accorde la citoyenneté d’honneur au grand photographe et cinéaste Seyoum Tsehaye, dont l’épouse et les deux filles vivent discrètement dans la capitale.

Et puis nos « grands pays » pourraient aussi penser à l’avenir. Sous l’étouffoir du FPDJ, l’Erythrée d’aujourd’hui suffoque. Que sous nos latitudes, elle se remette à respirer pourrait être la moindre des choses, pour que l’Erythrée commence son long chemin vers la liberté dans l’amitié avec nous. Pourquoi ne pas mettre sur pied, en France par exemple, une résidence pour tous ces évadés qui pourraient être les grands artistes de leur nation, les photographes, les vidéastes, les musiciens, les écrivains, pour que les traces que laissent les Erythréens ne soient pas seulement des confessions atroces dans les rapports des ONG, des lamentations dans la presse, des plaidoyers stériles devant nos parlementaires, mais aussi des livres, des films, des images ? Pourquoi ne pas se soucier d’accompagner les Erythréens dans les études, pour que le pays dispose, le jour de sa libération, d’ingénieurs, de médecins, d’enseignants, de syndicalistes, qui auraient été formés, et bien formés, en français, à nos côtés ?

Ah oui, j’oubliais, l’argent… Il vaut mieux le dépenser dans les ouvrages policiers hideux et inefficaces, n’est-ce pas ? Quel fantastique message ! « Nous sommes des brutes, parce que nous sommes pauvres. » Que devraient-ils dire, eux qui vivent dans la boue et le mépris ?

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Sont-ils morts ?

Le député-maire de Paris Claude Goasguen (UMP) et l'ambassadrice d'Erythrée en France Hanna Simon.

Le député-maire de Paris Claude Goasguen (UMP) et l’ambassadrice d’Erythrée en France, Hanna Simon.

26 mars 2015, Paris — Je voudrais aujourd’hui m’attaquer, en vain, à une citadelle. Juché sur la mule pouilleuse de ce blog, armé d’un couvercle de poubelle et d’une lance de supermarché, je voudrais avec votre permission soulever un problème, sans aucun espoir de le voir corriger. Il s’agit rien de moins que de poser une question aux think-tanks, services diplomatiques et centres de recherche européens qui ont décidé, en silence, qu’il était temps de ramener l’Erythrée au bercail et de normaliser nos relations avec la dictature.

Car, en plus d’avoir engagé ses fonctionnaires sur la voie ahurissante du « Processus de Khartoum », l’Union européenne assume aujourd’hui publiquement l’idée selon laquelle elle entend bientôt débloquer des millions d’euros d’aide au développement du pays, dans l’espoir d’améliorer la situation sur le terrain et de décourager les fugitifs de venir mourir en Méditerranée. Au moment où j’écris ces lignes, une délégation du gouvernement italien se trouve d’ailleurs à Asmara, au lendemain d’une visite de fonctionnaires britanniques. Pour une fois, on me dira, les Erythréens ne se vantent pas de leur fameux projet de société auto-suffisante.

Dans le secret des salons

Purifions d’abord l’air. J’entends bien les Diafoirus. Ainsi donc, je ne comprends rien à la diplomatie et je ne prends pas en compte les subtilités stratégiques de la région, le temps long de l’histoire, les enjeux indirects. Aveuglé par la fable naïve des « droits de l’homme », drapé dans un idéalisme ethnocentrique de « sauveur blanc », je pérore sur un pays où je n’ai jamais mis les pieds, loin, bien loin des réalités locales. Ce faisant, je pollue le débat public, je propage l’intoxication, je radicalise le régime et je sabote les efforts de ceux qui, eux, s’efforcent de faire vraiment changer les choses : nos valeureux fonctionnaires anonymes. Ces derniers d’ailleurs se retiennent poliment de me régler mon compte, paraît-il, à moi le turluron médiatique — courage qu’il faudrait d’ailleurs saluer si leur hauteur de vue ne leur offrait pas aussi les délices de la magnanimité.

D’ailleurs, Yemane « Charlie » Ghebremeskel, le consigliere d’Issayas Afeworki, ne se gêne pas pour faire savoir qu’en haut lieu, derrière les portes closes, les gens comme moi sont méprisés. Le passage obligé des rencontres bilatérales, désormais, c’est le refrain sur l’incompréhension, dans l’opinion publique européenne, du formidable projet du gouvernement érythréen, le stupéfiant décalage entre la vérité et l’image, l’épuisement devant les fantaisies du discours dominant, l’absurdité des slogans sur la « Corée du Nord de l’Afrique » et « le bagne à ciel ouvert ». On fait du Bourdieu dans les chancelleries, ces temps-ci.

D’ailleurs, les bars d’Addis-Abeba sont pleins de ces diplômés retours d’Asmara, se désolant, lors de confidences aux journalistes, sur le grand écart entre la réalité de l’Erythrée et le bruit médiatique. Les colloques voient défiler aux tribunes des chercheurs africanistes, munis de leurs slides Powerpoint, faisant le tableau comparatif des excellentes statistiques officielles et de la propagande des pleurnicheurs. A la télévision, parfois, on se réjouit du formidable investissement des autorités érythréennes en faveur de la santé maternelle et infantile, son taux de prévalence du HIV formidablement bas, la lutte contre la malaria, l’entretien de ses superbes hôpitaux.

Soyons justes. Lorsqu’ils daignent répondre à mes questions, les plus souples d’entre eux parlent gentiment. Ils expliquent que l’approche « progressive et positive » qu’ils préconisent, et qui est enfin suivie d’effet par les autorités européennes, a pour objectif d’amener le gouvernement érythréen à changer doucement. L’annonce de la fin prochaine de l’enrôlement de force des gamins sortis du lycée, la promesse de la rédaction d’une Constitution, la libération d’une poignée de pauvres malheureux jetés au trou pour rien et sans explication en 2009, l’acceptation d’un dialogue continu avec nos forts-en-thèmes européens : ce n’est pas rien. Et ce n’est qu’un début, jurent-ils.

Arrogance de classe

Faisons rapidement pièce à ce charabia. Ceux qui me connaissent me feront l’amitié de ne pas tomber dans cette caricature. Que les autres m’accordent le bénéfice du doute. Mais avant tout, je trouve assez navrante la morgue de ceux qui ont accédé aux premiers cercles du pouvoir, et qui ont donc accès aux notes des services de renseignement et aux confidences des décideurs. Je la trouve un peu déplacée, et pour tout dire culotée. Car nous avons bien du mérite, nous autres qui ne comptons que sur nos maigres moyens, nos quelques connaissances, nos téléphones et nos adresses e-mail, de chercher malgré tout à comprendre, à recueillir et à vérifier, et de rendre nos recherches publiques. Quand on est condamné à rester aux portes au milieu de la foule, être toisé du haut des palais gouvernementaux est un peu facile. Il y a même à mon avis un peu d’arrogance de classe là-dedans.

Par ricochet, cela pose entre parenthèses une question grave aux démocraties européennes : mal informés, privés des informations apparemment réservées aux gens de la place, les citoyens européens ne maîtrisent rien — ou quasiment rien, sinon ce qu’il leur est livré par les médias dominants — des politiques publiques internationales de leur pays respectif, et encore moins de cette machine européenne aveugle et sourde qui a crû sur notre crédulité. Notre politique étrangère est ainsi, par excellence, le parangon de la domination irresponsable des clercs.

Mais bref.

Les statistiques et le reste

J’ai déjà expliqué ce que l’on peut dire de cette nouvelle politique européenne : elle est stupide. S’il n’est pas venu à l’esprit de nos gouvernants que le clan au pouvoir en Erythrée a passé les dernières années à mentir à tout le monde, il n’est pas inutile de le répéter.

Par ailleurs, l’éclat de statistiques onusiennes ne rend pas moins nauséabondes les latrines des prisons. On peut bien sûr admirer les efforts du gouvernement en faveur de ses nouveau-nés, à quelques kilomètres des centres de détention. On atteint avec le sourire ce que je baptise désormais « le moment PNUD ». Mais on connaît la chanson : les autoroutes sont droites, la Sécurité sociale fonctionne, on a l’électricité — l’ordre règne sous la botte du fascisme, toujours.

De plus, une Constitution, l’Erythrée en a déjà une — rédigée et ratifiée par un parlement en 1997. L’annonce, l’année dernière par Issayas Afeworki, d’une nouvelle rédaction, dont on ne connaît ni le contour ni l’auteur, n’a jamais été suivie d’effet. Et les promesses répétées de ses séides de mettre fin à la conscription infinie pour la réduire à 18 mois (pas les brutalités, les viols de jeunes filles, les incarcérations, le travail forcé, la torture, non — juste la réduction de la durée du calvaire) ne sont, pour l’instant, que du blabla de Yemane Ghebremeskel (qui a d’ailleurs publiquement démenti lui-même cette folle rumeur). Et des Tweets réjouis de spécialistes du dossier.

Admettons que la logique européenne veuille que les Erythréens doivent gérer leurs affaires eux-mêmes, que l’Europe n’a rien à voir là-dedans et que l’urgence est dans la gestion de la crise humanitaire provoquée par la fuite éperdue de milliers de ses citoyens à travers le Sahara — la seule chose qui concerne réellement le Vieux Continent, étant donné son impact sur sa propre histoire. Admettons.

Une simple question

Aujourd’hui, je voudrais juste poser une question toute simple. Mais une vraie question, à laquelle j’aurais aimé avoir une réponse. Ce n’est pas une question rhétorique, destinée à mettre mes interlocuteurs dans l’embarras ou à démontrer mon grand cœur. C’est une authentique question politique, une question de citoyen européen soucieux de bien comprendre les politiques que l’on mène en son nom. Et une question indépassable, à mon avis. Les gouvernements européens ont-ils définitivement fait une croix sur les prisonniers de septembre 2001, dont le citoyen suédois Dawit Isaak ? Considèrent-ils comme définitivement perdus, morts ou irrécupérables les hommes et les femmes qui sont enfermés dans les cellules d’EiraEiro depuis plus de dix ans ? Est-on parvenu à ce stade où, de toute façon, si l’on s’obstinait à s’inquiéter des camps de concentration, on ne pourrait rien faire pour ceux qui peuvent encore être sauvés ? Sait-on avec certitude, à Bruxelles, Paris, Rome et Berlin, s’ils sont morts ? Ou fous ?

Je sais que je n’aurais jamais de réponse. C’est dire le danger que je représente ! Mais j’insiste : j’aimerais tout de même une réponse. Que quelqu’un de plus dangereux que moi se lève et la pose pour moi, à la limite ! Et même — si personne n’est disponible dans les ministères des Affaires étrangères ou les Commissariats européens pour aller annoncer cette nouvelle aux membres rescapés de leurs familles, réfugiés parmi nous, je veux bien m’en charger personnellement. Mais qu’on nous le dise : l’Europe aurait enfin son vrai visage. Chacun jugerait alors s’il en est heureux ou non.

Appel pour les survivants

Prisonniers politiques érythréens

17 septembre, Paris — C’est épouvantable, nous avons fini par nous habituer. Chaque année à l’approche du 18 septembre, reviennent aux mémoires les raflés de 2001. Et chaque année, ceux à qui leurs noms disent quelque chose commémorent leur disparition corps et biens dans le système concentrationnaire érythréen, avec accablement, avec fatalisme, avec mépris, avec écœurement.

Dans l’ombre de l’introspection reviennent les mêmes échos. Où êtes-vous Petros Solomon, politicien éclairé ? Où êtes-vous, Mahmoud Sheriffo et votre épouse Aster Fissehatsion ? Etes-vous encore vivant, Haile Woldentensae, dit « Durue » ? Pensez-vous encore à ce copain de faculté nommé Issayas Afeworki avec qui vous avez quitté votre dortoir de l’université d’Addis-Abéba pour rejoindre la rébellion indépendantiste ? Où dors-tu Joshua, avec ta barbe de chanteur de soul ? Medhanie, le jeune et hyperactif adjoint de mon ami Milkias, joueur de ping-pong imbattable selon ce que racontent tes amis, reposes-tu en paix ? Dawit, soignent-ils ton cœur défaillant pour te garder au secret mais en vie, comme on le dit, dans un hôpital militaire ? Le grand Seyoum, sais-tu dans ta cellule d’EiraEiro que, ici à Paris, tes petites filles parlent le Français, comme toi ?

Jour de cérémonial

Ces questions, beaucoup Erythréens se les formulent ces jours-ci, puis reprennent le cours de leur vie difficile. Nous, les autres, nous posons nos cierges, nos murmurons nos prières, nous assemblons nos collages — et nous calculons l’angle d’attaque le meilleur pour que les journaux parlent des disparus. En vain, la plupart du temps. Il n’y a plus rien à dire sur eux en effet, sinon qu’ils ont disparu, qu’on ignore où ils sont, qui est vivant et qui est mort, qui a sombré dans la folie, qui dans le mutisme, qui dans la terrible et invincible patience des prisonniers sans espoir.

Alors, nous avons fini par nous habituer. Le 18 septembre et ses alentours sont devenus une sorte de jour cérémonial abstrait, le moment de ressortir les vieilles photos qu’on s’échange, les vieilles histoires imprécises qu’on répète, les mêmes lamentations qu’on ne formule même plus, de peur de les user jusqu’à les dissoudre, comme ces artefacts de papyrus qu’on retrouve dans les anciennes tombes et qui tombent en poussière entre les doigts des archéologues.

Ils sont vivants

Je voudrais donc faire ici un effort intellectuel. Je voudrais redire que ces hommes et ces femmes qu’Issayas Afeworki et sa junte d’incapables ont fait jeter aux oubliettes, dans la semaine du 18 au 23 septembre 2001, ont encore des parfums, des habitudes, des sourires, des agacements, des désirs et des pensées. Ceux qui ont survécu aux camps de concentration de la dictature ont encore des joues, des mains, des langues, des yeux pour voir et des jambes pour se tenir debout. C’est sous cet angle-là que je pense à ces inconnus aujourd’hui : ils sont là-bas, derrière une porte, derrière des soldats, derrière des décisions prises par des brutes, et rien de plus.

Que nous est-il loisible de faire, face à ce brouillard ? Pour ma part, lire, écrire et parler, puisque c’est tout ce que je sais faire.

Appel aux élus

Mais moi qui n’en ai pas d’autres, j’en appelle à ceux qui ont du pouvoir, ceux qui hébergent dans leurs HLM les familles atomisées des prisonniers, ceux qui dans les cantines de leurs écoles salarient les épouses de ces héros oubliés de l’Afrique, ceux qui dans leurs banlieues voient déambuler les parents des raflés de septembre 2001, à la recherche d’un papier ou d’un boulot. Les maires, les députés, les conseillers généraux, régionaux, municipaux, peu importe. Prenez une demie-heure de votre temps pour recevoir dans votre bureau la femme de Seyoum Tsehaye, le frère de Dawit Isaak, celui de Dawit Habtemichael, les enfants de Petros Solomon, le fils de Mahmoud Sheriffo et Aster Fissehatsion, tous les autres, individuellement. Faites-vous photographier. Informez par lettre l’ambassade d’Erythrée et le gouvernement d’Asmara que, dorénavant, untel est citoyen d’honneur de votre ville. Faites encadrer son portrait. Considérez que, si on tue ou laisse mourir cet homme ou cette femme, on tue ou laisse mourir l’un de vos administrés. Prévenez qui de droit. Agissez en conséquence.

Nous n’avons plus le choix, de toute façon : par le jeu complexe de l’histoire et des voyages, par l’incroyable retenue et l’invraisemblable politesse dont font preuve ces gens cachés dans nos parages, par le fait qu’ils ne nous demandent rien sinon le loisir de mener une vie digne en attendant la délivrance, par hasard souvent, les Erythréens font partie des nôtres.

Un petit héros

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8 septembre, Paris — Mon retour en France, fatalement, me fait voir les choses de plus près. Et notamment les choses érythréennes. Alors que les télévisions françaises commencent à se pousser du coude pour diffuser des films autour de la question, les Erythréens continuent d’avancer dans le noir, en découvrant au fil du chemin le spectacle de désolation laissé par le parti unique et ses serviteurs.

Ils ont ainsi découvert, avec effarement, la mort en détention d’Ahmed Sheikh Feres, une figure des premières formes de l’insurrection indépendantiste contre l’occupation éthiopienne. Qu’un détenu politique disparaisse dans le système des goulags d’Issayas, et qu’on le présume mort, n’est pas nouveau. On dit que la plupart des membres du groupe des réformistes du G15, raflés en septembre 2001, ont perdu la vie ou sombré dans la folie, de même qu’au moins cinq des intellectuels et journalistes emportés dans leur chute. Mais Ahmed Feres était âgé de plus de 80 ans. Et la nouvelle de son décès n’est parvenu au monde extérieur qu’après quatre ans de silence, comme ce fut le cas pour Fessehaye Yohannes dit « Joshua », le génial officier guérillero devenu directeur de cirque et le chroniqueur lucide de l’indépendance. Pour un peuple comme les Erythréens, pour qui le culte des anciens est si précieux, la nouvelle est particulièrement choquante.

De matelot à chef rebelle

Matelot puis officier de la marine marchande, Ahmed Sheikh Feres s’était engagé dès les années 50 dans la lutte clandestine, notamment en cachant et exfiltrant vers le Yemen le futur leader du Front populaire de libération (FPL) Osman Saleh Sabbe, dans sa ville natale de Hirgigo. Arrêté par les agents du Négus, puis condamné à 20 ans de prison, il continue le militantisme en cellule et, à sa libération en 1975, rejoint la rébellion de son camarade Sabbe. Il sert d’agent de liaison pour des négociations avec le groupe d’Issayas Afeworki, le Front populaire de libération de l’Erythrée (FPLE), en vue de la réunion des groupes armés disparates. Mais les pourparlers échouent.

Feres prend alors le commandement de l’unique navire des guérilleros, avant de finalement retourner à la vie civile, en exil, dans les années 80. De retour en Erythrée après l’indépendance, il s’engage dans sa communauté de Hirgigo et assume des responsabilités politiques, après avoir publié ses mémoires. Mais en mars 2007, à l’âge de 80 ans, il est arrêté par la sécurité d’Etat et disparaît dans le système pénitentiaire d’Issayas et ses généraux. Son crime était d’avoir abordé devant le chef de l’Etat, lors d’une visite à Massaoua, la question du retour des restes d’Oman Sabbe en Erythrée, mais aussi la libération de son ami Haile « Durue » Woldetensae, le copain de lycée du président, et des membres du G15, bouclés alors depuis six ans dans le bagne d’EiraEiro. Il a finalement subi le même sort qu’eux.

Quatorze ans d’oubli

La date du 18 septembre approche. Cela marquera le début de la quatorzième année d’oubli pour les raflés de 2001. Il est probable que d’autres, jeunes et vieux, seront d’ici là aspirés dans les oubliettes du FPDJ, ce Front ni populaire ni démocratique ni juste qui fait mine de gouverner le pays. Entre-temps, le régime érythréen fait ce qu’il a à faire : survivre encore, dans le médiocre mic-mac dans lequel il s’est empêtré avec tant de prétention. Issayas Afeworki s’est embarqué aujourd’hui dans une rare et périlleuse visite de trois jours à son ami égyptien le maréchal al-Sissi, dans le but de séduire de nouveaux complices. En Suède, le premier secrétaire de l’ambassade d’Erythrée a été expulsé, après une sombre histoire de revente illicite d’alcool et plusieurs années de mauvaise humeur des autorités de Stockholm. Et le mouvement d’agit-prop Arbi Harnet revendique une nouvelle campagne à l’intérieur du territoire : ses membres font circuler des billets de banque marqués par des slogans appelant à la révolte.

Mais le système qui a fait mourir Ahmed Sheikh Feres, et tant d’autres vaillants bonshommes, tient encore debout, stupidement convaincu comme tous les régimes totalitaires qu’il est le bout de la route, la fin de l’histoire, qu’il n’y aura pas d’après. C’est toujours une erreur.

Aster

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11 décembre 2012, Paris — Cette femme est-elle morte ? Est-elle vivante ? Et où ? Dans quel état ? Comment peut-on simplement se poser la question ? Comment peut-on simplement tolérer de devoir se poser la question ? Il y a neuf ans exactement, le 11 décembre 2003, Aster Yohannes était arrêtée par les hommes de la Sécurité d’Etat, à sa descente d’avion à l’aéroport international d’Asmara. Bras empoigné, protestations, cris. On l’avait jetée dans un Land Rover et elle n’a plus été revue depuis.

Elle était accourue de Phoenix, Arizona, où elle terminait un cursus de trois années d’études grâce à une bourse de l’ONU, après deux ans d’angoisse et de coups de téléphone déchirants. L’ambassadeur d’Erythrée aux Etats-Unis, Monsieur Son Excellence Girma Asmerom, avait diligemment fait renouveler son passeport périmé, en lui susurrant des assurances selon lesquelles elle pourrait voyager librement partout, mais bien sûr, ne t’inquiète pas. « Si je suis arrêtée, dis-le au monde entier », avait-elle pourtant dit à ses amis avant de quitter l’Amérique. Elle connaissait bien les psychotiques du parti unique : en 1979, elle avait pris le maquis avec eux.

Le Nelson Mandela érythréen

Mais Aster voulait retrouver ses quatre enfants, âgés à l’époque de six à treize ans. Le 18 septembre 2001, son mari avait été arrêté par les hommes du colonel Simon Ghebredingel, l’homme des sales boulots de la présidence. Petros Solomon, héros de la révolution du maquis et ancien ministre, avait lui aussi été embarqué de force, au réveil, avec les réformistes du Groupe des Quinze. Jeté dans une cellule sinistre sur ordre de celui qui fut son frère d’armes et qui refusait de céder le pouvoir : Issayas Afeworki et son narcissisme de cow-boy… Personne n’avait le droit de rivaliser avec lui et surtout pas le très aimé Petros Solomon, ce Nelson Mandela érythréen. Question de « sécurité nationale », a-t-il osé clamer, ce trouillard.

En avril 2002, Petros et ses co-détenus avaient finalement été envoyés dans un pénitencier dans les montagnes, vers Embatikala, le long de la somptueuse route panoramique menant à Massaoua qu’empruntent les rares touristes qui vont en Erythrée. On attendait la fin de la construction du bagne d’EiraEiro, perdu dans les cactus et les champs de mines, où il croupit toujours aujourd’hui, dit-on, avec quelques survivants. Le lieu de détention d’Aster, lui, est inconnu. Il fallait qu’on les oublie.

La somme de l’épouvante

Au bout d’un moment, la somme de l’épouvante est trop lourde, dans cette histoire. Tout ce que j’ai à raconter d’autre est ignoble. Les enfants de Petros et Aster qui tentent de fuir le pays par deux fois et se font rattraper par les Mktital Dobat du général Manjus… Sa mère qui parvient finalement à s’échapper et dont la voix enregistrée, le week-end dernier, a retenti dans les combinés téléphoniques de dix mille compatriotes, grâce aux formidables campagnes d’agit-prop du mouvement ArbiHarnet, « Vendredi de la liberté »… Je m’arrête là. Nous n’y pouvons rien, paraît-il.

Mourir guéri

5 septembre 2012, Paris – Le journaliste et écrivain érythréen Dawit Isaak passe aujourd’hui son 4000ème jour en détention, au secret, quelque part entre le bagne d’Eiraeiro et un hôpital militaire où il est régulièrement transféré pour être maintenu en vie.

Bien que personne ne soit sûr de rien, Dawit est l’un des derniers survivants des rafles des 18 et 23 septembre 2001, lorsque les réformistes du parti unique et les journalistes influents d’Erythrée ont été kidnappés par les hommes du colonel Simon Ghebredingel et enfermés à perpétuité, dans l’un des bagnes créés par l’imagination malade d’Issaias Afeworki et les mains de ses sbires.

Deux jours de liberté

4000 jours… Ou presque. Comble de l’effroi, en 2005, on apprenait que Dawit était miraculeusement réapparu chez sa sœur, à Asmara, lors du passage d’une mission diplomatique suédoise. Deux jours plus tard, il était de nouveau arrêté et jeté en cellule. Le ministre de l’Information, Ali Abdou, avait alors expliqué qu’il avait été autorisé à se soumettre à un check-up médical, mais qu’en aucun cas il n’avait été libéré.

Depuis cette date, les maigres informations sorties d’Erythrée indiquent que l’homme, âgé aujourd’hui de 47 ans, fait des allers-retours entre l’hôpital de l’armée de l’air et les blocs aveugles du complexe pénitentiaire d’EiraEiro, pour soigner son cœur défaillant.

Dawit avait choisi de retourner vivre en Erythrée, après avoir pris la route de l’exil pendant la terrible guerre d’indépendance. Il faisait des ménages et souriait aux citoyens suédois, à Göteborg où il vivait avec femme et enfants dans un petit appartement. Le soir, il écrivait. Dawit était un « immigré » ordinaire. Peut-être un peu plus rêveur et cultivé que les autres. Après tout, il était un Erythréen…

« Etre là »

Après la guerre de Badmé, en 2000, il était retourné à Asmara. Il voulait, disait-il à ses proches, « être là, alors qu’il se passe des choses« , point final. Avec ses amis Aaron Berhane et Fessehaye Yohannes, il avait co-fondé le bidhebdomadaire Setit, le journal le plus lu du pays, qu’on voyait fleurir les mardis et jeudis dans les mains de petits vendeurs des rues. Celui qui, en mai 2001, avait publié la lettre ouverte où les personnalités du G15 appelaient Issaias Afeworki à laisser respirer la jeune République d’Erythrée qui courait à la catastrophe.

Le dimanche 23 septembre 2001, à l’aube, la sécurité d’Etat est venue le chercher à son domicile. Direction les cachots du Poste de police numéro 1, un complexe ultra-surveillé du sud de la capitale, avec les autres journalistes attrapés ce matin-là par les hommes du colonel Simon Ghebredingel. Et en avril 2002, alors que les réformistes et ses confrères étaient discrètement transférés dans un centre de détention dans les montagnes, Dawit était conduit en urgence à l’hôpital Halibet, pour traiter ses problèmes cardiaques, aggravés par huit mois de sévices. Rétabli, il est allé rejoindre ses amis au fond de leur trou, pour agoniser en silence.

Pourrir en bonne santé

Voilà, je pourrais écrire sa vie. Je l’ai déjà fait. Je voulais simplement rappeler, comme ses amis en Suède l’ont calculé, que cela fait 4000 jours que le cauchemar se perpétue. Que les absurdes câjoleries de la « diplomatie silencieuse » suédoise n’ont qu’un seul effet : accorder à Dawit un traitement de faveur. Celui de recevoir des soins silencieux, pour pouvoir pourrir au fond d’une geôle en bonne santé.