Tout le monde fait semblant

Issayas Afeworki présente sa fille au camp militaire de Sawa

23 mai 2013, Paris — Demain, 24 mai, l’Erythrée sera juridiquement indépendante depuis vingt ans, jour pour jour. Sombre anniversaire. Chacun s’attend à ce que le président Issayas Afeworki, cowboy en chef qui sait tout mieux que tout le monde, montre son visage émacié et sa grande stature à un moment dans la journée, pour bénir ses enfants-soldats et ses esclaves-comédiens, sous les drapeaux qui flottent. Nous compterons tous le nombre de ses gardes-du-corps, l’économie de son souffle, d’éventuelles faiblesses, puisque l’espoir ne repose plus que là-dessus. On a parlé d’une tentative d’assassinat manquée, le 6 avril dernier, par l’utilisation d’une voiture piégée qui auraient tué quelques sbires, mais pas leur chef. Mais comment savoir si ce n’est pas encore un mirage dans le désert ?

En cette veille de célébrations patriotiques, je ne peux m’empêcher de penser à ce que me disait récemment un ancien haut fonctionnaire érythréen, qui a fait défection l’année dernière : « En Erythrée, tout le monde fait semblant. » Oui, apparemment, ces fonctionnaires zélés, ces jeunes qui marchent au pas, ces anciens combattants au garde-à-vous, tout le monde prétend que ce cauchemar est normal. La crainte est de réveiller la bête, le caïd Issayas et sa bande de brutes.

Des manifestations à Mendefera, des tracts à Asmara

Certains pourtant ne s’en accomodent pas. On m’a dit que des rassemblement de mécontentement ont eu lieu le week-end dernier à Mendefera, une importante ville du sud. Des jeunes se seraient groupés pour montrer leur rage. Les services de sécurité auraient opéré des rafles punitives dans les jours qui ont suivi. Les gamins lumineux du mouvement de la diaspora Arbi Harnet ont alors arrosé Mendefera de « robocalls » de soutien à la ville, puis ont criblé les téléphones d’Asmara de messages subversifs. Ils auraient même distribué des tracts barrés d’un « assez ! » tonitruant en ville, entre Adi Abeyto, Piazza Michael et Mai Abashawel.

Où iront-ils ? Où vont-ils tous ? Ce sont bien là des questions de fête nationale !

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Aster

aster yohannes

11 décembre 2012, Paris — Cette femme est-elle morte ? Est-elle vivante ? Et où ? Dans quel état ? Comment peut-on simplement se poser la question ? Comment peut-on simplement tolérer de devoir se poser la question ? Il y a neuf ans exactement, le 11 décembre 2003, Aster Yohannes était arrêtée par les hommes de la Sécurité d’Etat, à sa descente d’avion à l’aéroport international d’Asmara. Bras empoigné, protestations, cris. On l’avait jetée dans un Land Rover et elle n’a plus été revue depuis.

Elle était accourue de Phoenix, Arizona, où elle terminait un cursus de trois années d’études grâce à une bourse de l’ONU, après deux ans d’angoisse et de coups de téléphone déchirants. L’ambassadeur d’Erythrée aux Etats-Unis, Monsieur Son Excellence Girma Asmerom, avait diligemment fait renouveler son passeport périmé, en lui susurrant des assurances selon lesquelles elle pourrait voyager librement partout, mais bien sûr, ne t’inquiète pas. « Si je suis arrêtée, dis-le au monde entier », avait-elle pourtant dit à ses amis avant de quitter l’Amérique. Elle connaissait bien les psychotiques du parti unique : en 1979, elle avait pris le maquis avec eux.

Le Nelson Mandela érythréen

Mais Aster voulait retrouver ses quatre enfants, âgés à l’époque de six à treize ans. Le 18 septembre 2001, son mari avait été arrêté par les hommes du colonel Simon Ghebredingel, l’homme des sales boulots de la présidence. Petros Solomon, héros de la révolution du maquis et ancien ministre, avait lui aussi été embarqué de force, au réveil, avec les réformistes du Groupe des Quinze. Jeté dans une cellule sinistre sur ordre de celui qui fut son frère d’armes et qui refusait de céder le pouvoir : Issayas Afeworki et son narcissisme de cow-boy… Personne n’avait le droit de rivaliser avec lui et surtout pas le très aimé Petros Solomon, ce Nelson Mandela érythréen. Question de « sécurité nationale », a-t-il osé clamer, ce trouillard.

En avril 2002, Petros et ses co-détenus avaient finalement été envoyés dans un pénitencier dans les montagnes, vers Embatikala, le long de la somptueuse route panoramique menant à Massaoua qu’empruntent les rares touristes qui vont en Erythrée. On attendait la fin de la construction du bagne d’EiraEiro, perdu dans les cactus et les champs de mines, où il croupit toujours aujourd’hui, dit-on, avec quelques survivants. Le lieu de détention d’Aster, lui, est inconnu. Il fallait qu’on les oublie.

La somme de l’épouvante

Au bout d’un moment, la somme de l’épouvante est trop lourde, dans cette histoire. Tout ce que j’ai à raconter d’autre est ignoble. Les enfants de Petros et Aster qui tentent de fuir le pays par deux fois et se font rattraper par les Mktital Dobat du général Manjus… Sa mère qui parvient finalement à s’échapper et dont la voix enregistrée, le week-end dernier, a retenti dans les combinés téléphoniques de dix mille compatriotes, grâce aux formidables campagnes d’agit-prop du mouvement ArbiHarnet, « Vendredi de la liberté »… Je m’arrête là. Nous n’y pouvons rien, paraît-il.