Plaidoyer pour rien

Corto Maltese - Les Ethiopiques - Hugo Pratt

23 novembre, Paris — L’écriture ne sert à rien, sinon à déclencher des tempêtes. Le journalisme ou la littérature, en eux-mêmes, n’ont le plus souvent pas d’autre utilité que celle de provoquer, sans le vouloir ou à rebours de leurs intentions, des désastres ou de longues rêveries, mais guère plus. C’est déjà bien, au fond. Mais à la conquête de leur propre idéal, les deux sont souvent inutiles.

On me demande pourquoi je n’écris pas sur la favela sauvage des migrants à Calais, réduits par bêtise à la vie de chiens errants. On me demande de venir sous les ponts nauséabonds de La Chapelle pour y rencontrer les clochards érythréens qui s’y retrouvent. Je ne le fais pas. D’autres le font, et bien mieux que je le ferai jamais. Je lis leurs articles, je m’enflamme pour leurs plaidoyers, je me documente grâce à leur patience. Car j’avoue que, depuis la publication de mon livre, je suis parvenu au bout d’un paradoxe et que je n’en trouve pas l’issue.

J’ai déjà dit que le journalisme ne servait à rien, de toute façon. Politiquement, je veux dire. De nos jours, l’air du temps est suffisamment empoisonné pour que la démonstration publique de la crapulerie de l’un de nos chefs ne l’empêche pas de conquérir ou de conserver le pouvoir. Nous y sommes habitués, et même certains s’y reconnaissent et s’y rassurent, heureux d’avoir un guide qui leur ressemble et qui partage leur lypémanie. Sans doute, la chute du Bas-Empire romain a-t-il été précipitée par la corruption de ses empereurs, mais aussi par l’idiote imitation de ceux-ci par les citoyens de l’empire. Voilà où nous en sommes.

L’effet de notre plaidoyer

Pour ce qui est de l’Erythrée, j’apprends avec consternation l’effet de notre plaidoyer. En 2011, lorsque j’écrivais Les Erythréens, aucune voix en France ne parlait de ce pays. Début 2012, lorsque mon livre a paru, mes confrères sont tombés des nues, comme moi aussi je l’avais fait quelques années plus tôt en écoutant les évadés raconter leur histoire. Aujourd’hui, la dictature et ses fugitifs sont devenus des sujets d’actualité. Pas au point de mobiliser des foules, non, mais au point de mobiliser parfois la grande presse. D’autres s’en sont donc accaparés, chacun avec sa spécialité et son angle. Je prends souvent cela comme une petite victoire de la pauvre lutte obstinée, à quelques uns, pour faire advenir une part négligée de la réalité dans le grand chambard claironnant du spectacle de l’information.

Or, l’effet produit sur les politiques a été désastreux.

L’ombre grandissante du problème érythréen sur la scène publique a certes légèrement modifié l’agenda des diplomates. Auparavant indifférents ou désinvoltes, désormais au Quai d’Orsay, à Bruxelles ou à New York, on tente de nouveau des approches, on élabore des stratégies, on teste des mécaniques. Soft issues et hard issues sont listées par les stagiaires des ministères. On parle aujourd’hui des Objectifs du millénaire, pour pouvoir parler demain des camps de concentration. Aiguillonné par des think-tanks farcis d’illusions, on assure que le dialogue est ouvert et que des résultats sont en vue.

La France maintient ainsi une main sur la gorge de la dictature d’Asmara, en présentant par exemple la dernière résolution votée par le Conseil de sécurité de l’ONU. Mais en parallèle, elle accède aux lubies de la Commission européenne, qui s’apprête à doubler l’enveloppe d’aide à l’Erythrée en début d’année prochaine. Les très limités instruments de justice de l’ONU continuent de mettre sous pression les ambassadeurs érythréens, à la Commission des droits de l’homme par exemple. Mais l’état-major et certaines agences des Nations unies se suivent en file indienne à Asmara où, tout en courbettes et ordres du jour, ils discutent en souriant avec « l’angkar » d’Issayas Afeworki.

Se refaire une contenance

Du coup, le retour de la question érythréenne a aussi permis à la junte militaire et ses séides de se redonner une contenance et de se rebâtir une légitimité. Aujourd’hui, ils sont en train de marquer des points importants et de remporter la bataille politique qu’ils ont engagé pour sauver leurs pauvres peaux. Car il faudra bien accéder à certaines de leurs demandes, quand on négociera avec eux certaines des nôtres.

Faudra-t-il, comme l’a naïvement cru l’ancien Commissaire européen Louis Michel en 2007, signer des accords permettant au régime de survivre un peu plus longtemps, contre la promesse jamais tenue, et intenable, de la libération du journaliste suédo-érythréen Dawit Isaak, disparu dans le système concentrationnaire avec les raflés de septembre 2001 ? On le fera, même si le siège réservé pour le prisonnier dans l’avion du retour était resté vide, et le restera toujours.

Faudra-t-il révoquer le mandat du Rapporteur spécial sur la situation des droits de l’homme en Erythrée, cible avec d’autres d’une campagne de calomnie du super-flic Girma Asmerom, renvoyé à New York par son copain de bistrot Issayas Afeworki pour nettoyer la place ? On le fera, même si les prétendues réformes du régime ne sont que des tours de passe-passe sans conséquence, uniquement destinés à contenter des costumes-cravate débordés, cochant des cases sur les fiches fournies par des conseillers.

Tout change pour que rien ne change

C’est ainsi, disent-ils doctement. Soit on discute pour que ça change, soit on ne discute pas et rien ne change — et si on discute, on troque. Je crois qu’ils n’ont pas compris. Ils n’ont pas compris qu’ils avaient affaire à des guérilleros à la mentalité d’assiégés, à des hommes qui ne quitteront jamais le maquis mental où ils marinent depuis maintenant plus de dix ans. Ils n’ont pas compris qu’ils discutaient avec des menteurs qui les méprisent, à des cowboys qui les connaissent très bien et qui les détestent, à des cogneurs sûrs de leur bon droit et conscients des faiblesses de leurs adversaires. Issayas Afeworki a menti à Louis Michel en 2007, ses cappi mentent aujourd’hui aux délégations qui viennent leur rendre visite. C’est cela, qui est ainsi. Or, on ne sait pas comment faire, avec les menteurs, n’est-ce pas. On n’apprend rien sur le sujet dans les écoles de sciences politiques. Alors, comme les fonctionnaires érythréens, on fait semblant d’y croire, pour ne pas éveiller la colère de la bête — car Dieu sait de quoi elle est capable.

On m’a dit par exemple qu’à Bruxelles, un haut diplomate s’était récemment émerveillé des réussites de la politique européenne en Erythrée, après que le « dircab » du dictateur, Yemane Ghebremeskel, lui a assuré sans rire que le service national serait désormais limité à dix-huit mois… J’aimerais que cet homme aille dans les camps de réfugiés où se pressent les jeunes érythréens paniqués, les filles violées au camp militaire de Sawa et les garçons qu’on pend aux arbres, et qu’il plaide sa cause : « Rassurez-vous, grâce à nous, vos chefs vont vous améliorer l’ordinaire. »

En outre, dans le système international, l’Erythrée a su jouer la carte habile de l’anti-impérialisme et beaucoup de pays ont intérêt aujourd’hui à contrer la puissance américaine, quel qu’en soit le prix. De nombreux Etats jouent des jeux à multiples bandes, ballotés entre l’Amérique belliqueuse, une Russie acculée, une Chine croissant comme de l’encre sur un buvard, les BRICS, les non-alignés et que sais-je encore, pour assurer la défense de leurs maigres intérêts, percés comme des outres trop longtemps trimballées. Pour ne pas tomber à genoux dans un univers où les haches de coupeurs de têtes sont constamment brandies, de grandes nations cherchent à maintenir l’équilibre mouvant et précaire d’un ordre mondial délirant, quelles qu’en soient les conséquences. S’il faut s’allier à l’Erythrée ou enfoncer le visage des Erythréens un peu plus profondément dans la poussière pour parvenir à nos fins, on le fera. Cela, comme dit l’autre, ne coûte pas bien cher. Après tout, les Erythréens ont bien le droit de se faire bastonner par leurs oncles.

Rajouter un tour de clé

C’est donc à ce terrible paradoxe que nous nous cognons désormais, comme des mouches enfermées dans un bocal. Sous prétexte de s’émouvoir de ses conséquences, on balaie sur un bas-côté de notre chemin l’immense souffrance du peuple érythréen. Au nom du rétablissement d’un peu de normalité et de droit en Erythrée, on rajoute un tour de clé aux cellules des prisonniers d’EiraEiro, renonçant à faire sortir les survivants de leur trou. En croyant aider à l’amélioration des conditions de vie des Erythréens, on condamne les gamins de ce pays à de plus doux caprices pervers de leurs bourreaux. Et de cela, nous qui depuis des années plaidons la cause des évadés des camps de travaux forcés, nous en sommes un peu la cause. Nous avons réveillé les diplomates et ils ont recommencé les mêmes erreurs, qui leur avaient auparavant fait préférer le sommeil à l’action. Voilà pourquoi je me demande bien ce que nous devons faire maintenant, puisque décidément l’écriture ne sert à rien.

Notre histoire

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18 août, Bourdeaux — Depuis quelques semaines, on me demande d’expliquer comment il se fait que des milliers d’Erythréens hantent nos centres de rétention et affolent nos fonctionnaires. Je me répète, de bon gré, ici sur internet, là dans un quotidien, ailleurs dans un hebdomadaire ou ce matin même à la radio.

A cette occasion, j’ai retrouvé ce petit précis jamais publié sur l’Erythrée, rédigé durant l’été 2011, six mois avant la publication des Erythréens et alors que je travaillais parallèlement à l’écriture d’un film, aujourd’hui rangé au rayon des objets perdus. Malgré son incapacité à convaincre quelque boîte de production que ce soit, ce texte me semble clair, complet, actuel — bien qu’il ait déjà trois ans, et que rien n’a changé depuis cette date, à part peut-être que les Erythréens se sont aménagés une petite place dans la presse francophone.

Les temps sont à la nécessité d’informer sur l’Erythrée et sa trajectoire terrible ? Qu’on en fasse donc l’usage qu’on voudra, pourvu qu’il soit honnête.

« En septembre 2011 seront été commémorés dix ans d’histoire depuis les attentats du 11 septembre. Mais personne — ou presque — ne se souviendra qu’une semaine après les attaques qui ont frappé les Etats-Unis, une autre catastrophe a eu lieu, de l’autre côté du monde, en Érythrée. Le mardi 18 septembre 2001 à l’aube, le président Issayas Afeworki a littéralement coupé du monde son petit pays d’Afrique de l’est. Profitant de la diversion, il a fait incarcérer les réformistes de son parti, ordonné la fermeture de la presse libre, fait jeter en prison les journalistes et les intellectuels contestataires. Craignant pour son pouvoir mis à mal par une guerre absurde menée entre 1998 et 2000 contre l’Éthiopie, il a transformé son pays en caserne disciplinaire sur laquelle règnent ses généraux et leurs mouchards.

L’ancien héros de la guerre d’indépendance (1961-1991) est désormais le maître absolu d’un « Kampuchea africain », un cowboy reptilien en sandales, boulimique de calculs et de whisky, que les diplomates occidentaux ne comprennent pas. De l’aveu même de ceux qui l’ont côtoyé récemment, l’un des défauts les plus exaspérants d’Issayas Afeworki, c’est sa prétention de tout savoir mieux que tout le monde et sa conviction de n’être servi que par des incapables. Or, non. C’est le monde tel qu’il se le représente qui est fou, pas ses concitoyens. Mais il ne le sait pas, et personne parmi ses larbins ne se risquera à le lui dire en face.

Alors dans le pays, les rassemblements de plus de sept personnes sont strictement interdits. Toute contestation est sanctionnée par la détention dans des conteneurs de cargo, à la discrétion du bureau du chef de l’État. Seuls les citoyens de plus de cinquante ans peuvent quitter le territoire, munis d’un visa de sortie extrêmement difficile à obtenir. La vie, c’est l’armée. Des rafles baptisées « giffas » sont opérées au hasard des villes et des villages pour enrôler de force des recrues en âge de porter l’uniforme et rattraper les insoumis. Des camions sont bourrés de garçons et de filles qui doivent tout quitter sur le champ pour « accomplir leur devoir national ». La dernière année de lycée doit être obligatoirement accomplie dans le « warsay yekealo », le « service national des vétérans » qui commence au sein du complexe militaire de Sawa. Les filles sont fréquemment violées, les garçons systématiquement brutalisés. On commence ensuite à travailler à perpétuité, pour une misérable et aléatoire poignée de nakfas, sur les grands chantiers du Président. Pas de démobilisation avant la quarantaine. Les plus chanceux, ou les plus pistonnés, ont juste le temps de faire une école technique avant de retourner travailler pour l’Etat.

Alors, au fil des mois, depuis dix ans, le pays se vide. Les Érythréens se procurent de l’argent pour payer des passeurs. Vers le Soudan, vers l’Éthiopie, ils fuient en masse. Ce petit pays est devenu l’un des pourvoyeurs les plus importants de migrants clandestins de ces dernières années. Ce sont majoritairement des Érythréens qui se font abattre par la police égyptienne, alors qu’ils tentent de passer en Israël. Ce sont surtout des cadavres d’Érythréens que l’on retrouve, habillés pour un long voyage, le long des pistes du désert du sud libyen. Ce sont des Érythréens qui sont pourchassés, autour de Benghazi ou Misratah, par des insurgés traquant les mercenaires de Kadhafi. Ce sont pour la plupart des Érythréens qui viennent se noyer ou échouer sur les plages italiennes et maltaises.

Donc admettons au moins une chose. A force que l’Europe soit traversée par la fuite éperdue des Erythréens en cavale, l’histoire de l’Erythrée est aussi devenue la nôtre. »

Par l’arrière-pays

7 août 2014, Bourdeaux — Ces derniers jours, j’ai été frappé par l’appât des chiffres. Il a suffi qu’une note confidentielle de la police aux frontières fuite opportunément dans la presse pour que l’on se remette soudain à parler de l’Erythrée. Selon nos vaillants douaniers, 5 727 migrants ont été interpellés ces six derniers mois en provenance d’Italie, dont 91% était érythréens. Quelque chose se passe : jusqu’ici, les Erythréens avaient le bon goût de se retrouver ailleurs. Deux journalistes antagonistes m’ont alors téléphoné, avec des questions compliquées auxquelles je me suis efforcé de répondre de travers.

Mais enfin, on reparle des évadés du bagne d’Issayas : pour se rappeler surtout qu’on les avait oubliés. Du coup, j’aimerais proposer quelques réflexions sur le sujet, à froid, après quelques jours d’observation. Je ne veux pas soumettre à l’appréciation publique une autre théorie, une nouvelle hypothèse casse-gueule. Je ne suis pas un technicien des migrations internationales, certainement pas, mais cela fait suffisamment longtemps que je bavarde avec eux. Je voudrais ici prendre un peu de recul et regarder l’année longue qui vient de passer, plutôt que de me laisser envahir par l’information immédiate, le poison de nos cervelles tourmentées.

« Aujourd’hui, donc, nous sommes rattrapés par les chiffres »

Je m’étais déjà lamenté, en octobre dernier après l’épouvante de Lampedusa, sur les scrupules de majordome de nos gouvernants dans leur rapport avec l’Erythrée. Je soulignais déjà, pendant l’hiver comme l’année précédente, que la junte d’Asmara et son chef s’enfonçaient progressivement dans l’obscurité et devisaient probablement une nouvelle stratégie.

Aujourd’hui, donc, nous sommes rattrapés par les chiffres. Le HCR, l’agence des Nations unies pour les réfugiés, parle désormais publiquement de 3 000 à 4 000 passages clandestins réussis de la frontière avec le Soudan, l’Ethiopie, le Yémen et Djibouti, chaque mois. La pression augmente en Libye, à mesure que les atrocités dont les Noirs sont les victimes sont révélées. En Israël, avant l’opération militaire dans la bande de Gaza, la situation était devenue intenable et prenait même une tournure ignoble. En Méditerranée, les cadavres se sont remis à flotter ou à couler avec leur embarcation. Fin juillet, 155 Erythréens ont disparu corps et biens en mer, en silence.

Autour du chef des cow-boys

Donc, reparlons de la situation, et d’abord reprenons les choses depuis le début. Le gouvernement en place à Asmara tourne de plus en plus autour du chef des cow-boys, j’ai nommé son excellence Issayas Afeworki Abraha, et de sa cohorte d’idéologues et de portes-flingue. L’autre jour, un homme qui a eu l’occasion de le voir récemment a soupiré en me parlant de lui, disant qu’il était arrivé ivre mort à une cérémonie, avant d’être quasiment porté au moment de s’en aller. L’économie est en lambeaux, les pénuries d’électricité interminables et le carburant est rationné. Les règlements de compte au sein de l’armée sont réguliers, les disparitions d’officiers supérieurs habituels, les grâces et les disgrâces hebdomadaires.

Sentant le vent de l’ordre mondial tourner au désavantage des Etats-Unis, des sbires haut placés ont été dépêchés dans la partie sécessionniste de l’Ukraine pour pactiser avec les amis de Moscou, et gagner une belle épée et des manœuvres navales en cadeau. Et pendant ce temps-là, les gamins et les gamines continuent d’être envoyés au camp militaire plutôt qu’à l’université, les filles continuent d’être violées, les garçons pendus aux arbres, et tout le monde copieusement battu, sous les applaudissements des petits-bourgeois de la diaspora.

Quoi d’effrayant ?

Dans ces conditions, quoi d’étonnant à ce que les fugitifs se multiplient ? Aussi longtemps que leur existence n’est qu’un calvaire répétitif, ils continueront d’avancer. Nous ferions pareil, et sans doute plus bruyamment, s’il nous arrivait pareil malheur. Unaquaeque res quantum in se est, in suo esse perseverare conatur (« Chaque chose, autant qu’il est en elle, s’efforce de persévérer dans son être »), dit bien l’ami Spinoza dans Ethique III,6. Alors qu’ils arrivent en France, par hasard et par effet de circonstance, avec un billet de TGV dûment payé dans la main, comme il y a quelques années ils ont débarqué en groupe en Suisse, afin de tenter de se faire un vie loin des chiens policiers et des laisser-passer — qu’y a-t-il d’effrayant ? Nous sommes devenus bien trouillards, nous autres.

Que l’on ne parle pas d’argent : moi qui n’en ai pas, l’argent, je le vois partout. Je ne vois sincèrement pas le problème pour nous, à part le dérangement infime d’un cousin épuisé qui viendrait dormir une nuit sur notre canapé. Je ne veux même pas commencer de répondre aux obscénités proférées par quelques personnages à l’âme perdue, en commentaire des quelques articles consacrés ces derniers jours à la question : ce serait se battre sur un terrain où tous les joueurs seraient sous psychotropes, et pas moi. Je veux dire simplement à ceux que la question intéresse : il est temps de se faire des amis parmi ces Erythréens qui errent sur notre beau continent. Commençons par cela. C’est au fond un part importante de ce qu’ils cherchent pour commencer, et nous autres les Français nous devrions savoir faire cela : notre histoire le prouve.

Quant aux hommes politiques, qu’ils se débrouillent avec leurs lubies secrètes et qu’ils nous disent un peu comment ils appréhendent la question érythréenne, sans rien omettre, sans charabia et sans slogan s’il-vous-plaît. Pour ma part, j’aimerais bien les entendre dérouler en public les problématiques complexes auxquelles ils ont affaire. Nous saurions s’ils sont bien informés, bien conseillés et bien éveillés. Les partisans des camps d’internement se verraient mieux et les amateurs de grande paresse seraient plus visibles. Nous en tirerions ensuite les conclusions qui s’imposent.

Des « spécialistes » et de leurs tourments

16 juillet 2012, Bourdeaux – C’est une drôle de situation, être le « spécialiste » de ceci ou cela, dans le monde d’aujourd’hui. Moi, je suis le « spécialiste de l’Erythrée ». Et cela uniquement parce que j’ai fait le choix imprudent et irresponsable, pour un journaliste, de tout quitter pour écrire un livre qui me hantait jour et nuit, comme une apparition nocturne dont je serais tombé amoureux. Un livre qui tenterait de dire tout ce que je savais sur l’Erythrée, et comment je l’avais su. Je me suis finalement débarrassé de quelque chose qui m’empêtre, dans l’espoir d’entraîner des inconnus avec moi. Et, dans quelques rédactions, on parle de moi comme du type qu’il faut appeler si, dans l’ordre du jour, une information importante fait surgir le mot « Erythrée ». Je suis une étiquette au dos d’une fiche.

Et tu parles d’un spécialiste ! Je l’ai dit : je n’ai jamais mis les pieds dans ce pays maudit. Ma conscience repose en équilibre sur les récits de ceux qui en viennent. J’ai dit, je crois honnêtement, par quels biais et avec quelles faiblesses je suis parti en quête d’information, auprès d’amis d’amis d’amis, et ainsi de suite. Ce qui est fait est fait et j’ai le sentiment d’avoir achevé le modeste projet que je m’étais fixé, quoiqu’avec moins de panache que je le pensais. Mais enfin…

Encore d’atroces nouvelles d’EiraEiro

Alors, aujourd’hui, je reçois encore d’atroces nouvelles du mystérieux bagne d’EiraEiro, où sont incarcérés les dignitaires réformistes et leurs fidèles, ainsi que les journalistes de septembre 2001 et leurs compagnons d’infortune. J’en envoie la moitié ici ou là, des bribes, des fragments. Je disperse les graines, avec une quasi-habitude. Une routine se met en place. Je répète les mêmes gestes, les mêmes procédures, rallume les mêmes amitiés et me rappelle aux mêmes bons souvenirs. Mais pour rien, ou presque. Pour ne pas pouvoir me reprocher à moi-même de ne pas l’avoir fait, mais aussi au nom d’une vieille poésie désuète qui hante mon âme.

J’imagine alors ce que doit être la situation des doctorants, chercheurs, universitaires, lecturers, conférenciers et experts. Lorsqu’ils ne sont pas torturés par leurs rêveries poétiques et délirantes, ils doivent être tourmentés, au fond de leurs bibliothèques, par l’idée permanente et indicible d’être des imposteurs. Ou alors ce sont eux qui sont tous fous. Beaucoup plus fous que moi, chômeur en fin de droit, sans édition fixe, conducteur de vieilles guimbardes, harceleur de commerçant chinois, journaliste bénévole et romancier secret.

Epouvante ordinaire

12 juillet 2012, Bourdeaux — Certains prient, d’autres pleurent. Moi, je ne peux me résoudre à ne rien écrire. C’est un sortilège. J’ai appris hier, en filant comme un voleur vers le sud de la France, qu’un Zodiac dégonflé en perdition, qui était parti de Libye fin juin chargé d’une cinquantaine d’Erythréens et d’une poignée de Somaliens, avait été retrouvé l’autre jour au large des côtes tunisiennes. Accroché à ce qui restait du canot pneumatique, un survivant, brûlé et déshydraté, a raconté son cauchemar à une délégation du HCR, sur son lit d’hôpital à Zarzis. C’est une épouvante, l’un de ces nombreux récits que ceux qui s’intéressent d’un peu trop près à la catastrophe vécue par les évadés de la Corne de l’Afrique recueillent depuis des années. Sans effet, sinon celui de se voir affublé du titre un peu ridicule de « spécialiste » lorsque des confrères journalistes appellent.

Le nouveau Maghreb maltraite autant les Africains que les anciens tyrans

A chaud, deux questions me viennent à l’esprit. Que faire pour en finir ? Que va-t-il advenir du survivant ?

A la première question, une seule réponse ne suffirait pas. Mais il reste que, peut-être, se trouve là l’un des échecs les plus désastreux des révolutions arabes. Les « migrants clandestins », comme on dit stupidement, passent par la Libye ou l’Egypte pour gagner les refuges de la démocratie parlementaire. Les mafias locales, trafiquants, bourgeois et policiers, en tirent un bénéfice substantiel, de mèche avec quelques potentats érythréens en place, comme je l’ai déjà raconté ici. Sans doute serait-il pertinent de s’intéresser aussi à eux et aux politiques menées depuis l’année dernière par les nouveaux pouvoirs du nouveau Maghreb, qui maltraitent autant les Africains en transit sur leur territoire que les anciens tyrans.

A la deuxième question, il n’existe pas encore de réponse. J’imagine pourtant que le HCR, l’une des quelques agences de l’ONU qui fournissent un travail remarquable, va suivre et soutenir ce martyr, lui trouver une chambre et des médecins pendant quelques mois, avant de lui proposer l’un de ces programmes d’installation dans un pays tiers, en Amérique du nord ou en Scandinavie, qui faisaient rêver ses compagnons de naufrage, avant qu’ils ne meurent de déshydratation et coulent en Méditerranée. Notre rôle, à nous tous qui nous sentons impuissants, commencera là.

Entre-temps, on notera que le Haut commissaire adjoint aux réfugiés a appelé les navigateurs à porter secours aux réfugiés en dérive sur la mer. En contravention avec les infâmes lois sur la criminalisation de l’aide à l’immigration clandestine en vigueur en Europe, et notamment en Italie et en France.

Guerre à huis-clos

Photographie de conscrits érythréens récemment enrôlés dans l’armée. La présence d’hommes aux cheveux blancs attesterait de l’intensité de l’enrôlement de force organisé par l’Erythrée. Photo diffusée sur Twitter par Eritrea Revolution.

24 juin 2012, Paris — A peine rentré d’Athènes, après une semaine bouleversante, je trouve des nouvelles toujours aussi étranges provenant d’Erythrée. Depuis près d’un mois maintenant, les fronts de Badmé et Zalambessa se seraient effectivement rallumés et n’auraient pas cessé de tonner depuis, engorgeant les hôpitaux de Barentu et conduisant le gouvernement érythréen à distribuer des Kalachnikovs aux habitants de l’ouest et à mobiliser en nombre, même parmi les plus âgés, ainsi que semble l’attester la photographie diffusée par des activistes de la diaspora.

Des échanges d’artillerie et des assauts de commandos seraient quotidiens, dans et autour de plusieurs localités frontalières. Prisonniers par dizaines, morts enterrés à la va-vite, blessés cachés aux familles, colonnes de paysans déplacés : voilà ce que j’apprends, dans ce grand et invraisemblable silence entretenu par les deux gouvernements et l’absence de moyens des grands médias internationaux. Sans même que ceux qui m’informent ne paraissent sidérés comme je le suis par la réalité de cette guerre secrète, tuant sans un bruit, là-bas en Afrique, faisant éclater des obus dans la torpeur de l’ouest érythréen sans qu’un écho ne parvienne à l’étranger qui ne soit au conditionnel.

S’accomoder du silence

Il est tout de même assez fou d’imaginer qu’une nouvelle guerre entre l’Ethiopie et l’Erythrée ait lieu depuis fin mai sans que rien ne filtre. L’Erythrée se tairait pour ne pas avouer sa faiblesse, le major-général Haile Samuel « China » s’étant apparemment accroché avec quelques colonels subordonnés qui lui ont fait comprendre que leurs hommes étaient affamés, mal équipés et démotivés… Et sans doute aussi pour ne pas égratigner la mâle assurance dans lequel il se drape depuis l’étrange crise du mois d’avril ou effrayer les investisseurs de la mine d’or de Bisha, déjà bien mal en point. L’Ethiopie pour ne pas être traitée comme d’habitude de va-t’en-guerre impérialiste, alors qu’elle se trouve déjà engagée en Somalie et sur quelques fronts intérieurs et devant par-dessus tout ça lutter contre son image de « marionnette des Etats-Unis »

J’imagine que les services de renseignement occidentaux ont au moins une idée vague de ce qui se déroule dans les plaines du Tigré et du Gash-Barka, s’ils ne sont pas régulièrement briefés par les machines à propagande des deux camps. Mais peut-être tout le monde s’arrange-t-il commodément du huis-clos. Ou peut-être, et ce serait aussi fou, tout cela est-il l’une des plus belles opérations de mensonge organisé de l’ère d’Internet.

Le droit de protester

12 juin 2012, Paris – Nécrosé par une violente crise de la finance, l’Occident a continué à clouer son propre cerceuil ces dernières semaines, en s’en prenant violemment aux migrants venus tenter de construire leur existence sur les terres de la démocratie parlementaire.

En Israël, l’ignoble manifestation de la fin du mois de mai a libéré les bandits. Les appels stupéfaits de quelques rabbins et les protestations des humanistes, dans ce pays, n’ont plus guère de prise. Depuis l’émeute imbécile, les agressions ont été régulières autour de Tel-Aviv. Tabassages aléatoires, incendies criminels, graffitis racistes partout dans les rues de la banlieue ont sont massés les Erythréens et Soudanais qui ont survécu à la mortelle randonnée de la frontière égyptienne.

Les rafles et les expulsions massives ont commencé. On frappe aux portes, à l’aube. On saisit les Noirs dans la rue. Prison, menottes. On construit en urgence un centre de détention dans le désert, spécialement pour eux. Pour l’heure, seuls les Ivoiriens et les Sud-Soudanais peuvent être raflés. Le gouvernement de droite espère demain pouvoir faire de même avec les autres. Avec les Erythréens, notamment, en plein accord avec l’infâme ambassadeur de la dictature en Israël.

En Suisse, aiguillonnés par des cerbères trouillards, les parlementaires s’apprêtent à voter en urgence une loi scélérate, excluant les déserteurs du droit à obtenir le statut de réfugié dans la Confédération. Or, tout fugitif érythréen est un déserteur, puisque le pays est une caserne de travaux forcés.

En Grèce, les nazillons du parti fasciste Aube dorée, tous les soirs, patrouillent les rues des quartiers de la misère, à la recherche de Noirs ou de quelconques Afghans. La police grecque arrête une poignée de ces miliciens, quand elle parvient à les identifier. Des hommes, des femmes, pas bien vieux pour la plupart. Quelques mineurs, même.

L’Occident se ronge les mains

Nous y arrivons. L’Occident ne se contente pas d’agoniser, tué à petits feux par l’argent fictif sur lequel il avait bâti sa marche en avant, sa culture idiote, son assurance de notaire. Non. Maintenant, il se ronge les mains.

Et ceux qui haussent le ton pour dire aux électeurs des partis de l’inculture et de la morgue qu’ils sont des fanatiques écervelés, des abrutis bercés d’illusions bien laides, des esclaves imbéciles qui nous conduisent tous au désastre — ceux-là sont renvoyés dans les cordes. Ils sont disqualifiés au prétexte qu’ils seraient des « bobos » ou des habitants « du XIème arrondissement de Paris », injure infamante à la mode qui ne signifie rien.

Non, pour apaiser les aboyeurs, il faut leur donner un peu de chair fraîche. Là-bas, des rafles, des expulsions de masse et des expéditions punitives. Ici, des éructations, des quotas, du cas-par-cas, de la rétention, qui ne seront de toute façon jamais suffisantes. Il s’agit de faire l’économie d’une réflexion élaborée, il paraît que c’est pour notre bien commun.

Oui, les électeurs de la droite xénophobe israélienne, grecque et française sont des partisans de la violence, par incurie et par malveillance. Et ils ont le cuir bien assez épais pour supporter cette injure, si c’en est une. Alors, le combat contre eux doit se faire les yeux dans les yeux. Pour ceux qui ont un tant soit peu de force de raisonnement et d’observation, il ne s’agit pas d’ignorer leurs lubies, mais bel et bien de s’opposer à leur toxicité, par la parole publique. Non parce qu’elles seraient « immorales » ou « anti-républicaines », mais tout simplement parce qu’elles sont erronées, irréelles, dangereuses pour l’intérêt général et potentiellement criminelles. Raison et déraison ne devraient pas être des opinions équivalentes sur la terre des Français.

Un raisonnement qui conduit à la guerre

Mais non, nous sommes sommés de nous taire. Pour les désarmer, on courtise les abrutis. Nous, nous sommes, paraît-il, « loin des réalités ». Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Que les citoyens éduqués, cultivés et conscients, sous prétexte qu’ils sont minoritaires, doivent s’effacer devant les idôlatres de la brutalité ? Du reste, comme les électeurs des campagnes surtout terrorisés par leur télévision, nous ne croisons jamais d’étranger, n’est-ce pas, rencontre du troisième type qui serait la marque définitive du droit à être un imbécile… Et cela au nom du « réalisme », du « pragmatisme » et du « sérieux ». Quelle plaisanterie !

D’où qu’ils soient, où qu’ils vivent, que les esprits lamentables qui ne supportent pas les mécréants de leur quartier soient choyés, comme si au nom de la souffrance qu’ils s’infligent par idiotie ils avaient acquis le droit de se comporter comme des brutes, est tout simplement aberrant. Ce raisonnement nous conduit à la guerre. Que l’on ne vienne pas nous opposer une barbe, une de ces ignobles burqa ou une échoppe de gros et demi-gros. Cette colère vaut pour tous.

Je ne prétends pas savoir comment gérer les angoisses de mes contemporains. Je prétends simplement qu’il est insupportable que cela soit devenu la pierre de touche de la pratique politique de notre monde qui s’écroule. Que les termes du débat sont bien mal posés, trop mal posés, par une société qui a majoritairement abdiqué, hypnotisée par les antidépresseurs. Qui ne cherche plus à se grandir par l’éducation et la culture. Qui se contente de réagir, comme si c’était légitime et suffisant. Une mentalité d’antibiotique.

De l’anti-journalisme

2 mai 2012, Paris. Une histoire sans histoire. Rien à dire, rien à déduire. A première vue, pour un journaliste, il n’y a rien eu à écrire sur le drôle de putsch de la semaine dernière en Erythrée. Aucun journal français, aucun média, n’a été tenté d’en faire ne serait-ce qu’une brève. La disparition mystérieuse du président Issaias Afeworki, puis sa résurrection miraculeuse un samedi soir de grande écoute, ce n’est pas un sujet pertinent. Ça n’a pas sa place au côté des éructations électorales. Et pourtant.

Je me trouve dans l’inconfortable situation que voilà. Le hasard et une étrange constitution intérieure m’ont conduit à croiser le chemin des Erythréens et, en conscience, à refuser de le quitter. Un livre, quelques articles, des appels dans le désert, c’est tout ce que j’ai pu faire. Mais enfin la presse française, globalement, s’en moque : la tragédie érythréenne, pense-t-on, n’a aucune conséquence ici. Ils souffrent — c’est bien triste. Lecteurs et téléspectateurs ne seraient pas concernés, donc pas clients. D’étranges histoires imprécises ne seraient pas d’actualité. Je suis donc exclu du secteur, mis à l’écart par choix, silencieux par entêtement. Sans doute ai-je choisi une impasse.

Ce serait un autre journalisme qui adviendrait. Un journalisme critique, un journalisme de culture.

Je passe rapidement sur l’erreur de jugement qui considère que ce qui se déroule là-bas n’a aucune conséquence ici, myopie que j’ai plusieurs fois abordée ailleurs. Les partisans de la courageuse indifférence ont leurs raisons, qui ne sont pas toutes mauvaises. Mais admettons que les convulsions psychotiques de l’Erythrée ne soient pas ressenties dans nos parages. On pourrait malgré tout considérer que l’information ne serve pas qu’à éclairer notre voisinage. On pourrait imaginer que le journalisme, précisément, ne soit pas soumis à la pression de ce qui nous regarde — mais aussi de ce qui ne nous regarde pas. L’apport des médias pourrait être l’enrichissement de nos consciences par la connaissance de l’ailleurs, du lointain, de l’étrangeté et des mondes qui nous sont parallèles. Ce serait un autre journalisme qui adviendrait. Un journalisme critique, un journalisme de culture.

J’entends beaucoup de monde, révolté par l’asile de fous qu’est devenue l’Erythrée, m’encourager en disant « qu’il faudrait que nos médias en parlent », afin de pousser nos hommes politiques à « faire quelque chose ». Mais ce n’est pas mon intention. Je ne demande rien aux diplomates. Ou du moins, ce que je leur conseille, je le leur dis dans l’intimité d’une conversation. Mais qui suis-je pour savoir mieux qu’eux comment parler aux commissaires des goulags ? Personne ne peut sauver l’Erythrée sinon les Erythréens, dans le mouvement de leur destin national.

Non, je crois que la seule chose efficace que nous puissions faire pour les Erythréens, c’est de se raconter leur histoire. De se conter leurs paradoxes. De respirer leurs parfums et d’écouter leurs chansons. D’outil majeur de la dénonciation ou de relais de la parole dominante, le journalisme pourrait ainsi devenir un témoignage d’amitié, une autre manière que les hommes ont inventé pour se raconter leur présence commune, une voix honnête et gratuite. Les esprits changeraient ici et là-bas. La classe dirigeante suivrait, servile comme toujours. Qui veut cela ? Pour ma part, j’achèterais ce journal.