5844 réveils

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18 septembre 2017, Paris — Oh, la belle image, qui dit tellement de choses sur le présent et que la commémoration de la purge du 18 septembre 2001 met en lumière ! Il s’agit d’une séquence diffusée l’autre jour sur la télévision d’Etat Eri-TV, la brochure audiovisuelle de la junte réunie sous les ordres d’Issayas Afeworki. C’est un jeune homme de dos, qui étudie dans une salle de classe, avec des jeunes de son âge.

Signe particulier : homme-sandwich. Statut juridique : incertain. D’après ce qui est imprimé sur sa salopette, il est prisonnier, ou plus exactement « prisoner », en anglais, juste pour nous, pour que l’on puisse lire, pour que l’on puisse se dire : « Ah mais, vous voyez que les choses s’améliorent enfin. » Oui, les choses s’améliorent en effet : de nouveau, on les promène pour nous les montrer. Ce n’est pas la première fois que le régime humilie les prisonniers à la télévision, pour les yeux des crédules. Il y a quelques années, voyez ci-dessus, c’était un groupe, qu’on félicitait pour ses bonnes notes à l’école.

Opération sympa

Mais c’est de nouveau l’ambiance, là-bas. Certes, on ne montre pas trop Issayas : trop grognon, trop en colère, trop imprévisible, comme par exemple lorsqu’il a fait l’éloge de la coopération italo-érythréenne sous le fascisme devant un ambassadeur italien un peu gêné. Mais enfin, les apparatchiks du régime ont moins de scrupules qu’avant. Il faut croire qu’il y a une extrême-droite décomplexée, en Afrique aussi. Opération sympa. Maintenant, ils sourient à la télévision. Ainsi l’ambassadrice d’Erythrée en France a-t-elle eut, l’autre jour, les honneurs de Voice of America, vraiment bonne fille pour l’occasion. Ce quart d’heure de célébrité offert par l’empire lui a permis de mettre un joli chemisier blanc et de s’agacer gentiment des éternelles questions sur sa sœur, Ruth, ancienne correspondante de l’AFP à Asmara, jetée dans un trou pendant quelques mois voici dix ans, pour avoir irrité le grand chef à plumes. Ah, le sympathique petit moment ! « Pourquoi elle n’est plus journaliste ? Eh bien, il faudrait lui demander à elle », a répondu Son Excellence Hanna Simon sans trembler, avec un sourire désarmant.

La nouvelle amitié de l’Union européenne et de la Suisse a redonné des couleurs aux officiels érythréens. Après tant d’années de placard, on croirait un soulagement. Certes, un Yemane Ghebreab peut se faire tabasser par des réfugiés revanchards en sortant d’un restaurant de Rome. Mais la petite altesse d’Asmara sera soignée à l’hôpital avec tous les égards de la discrétion et du petit soin d’un majordome qui veut se faire bien voir d’un vieux maître atrabilaire.

Il faut dire que les marquis érythréens ont des amis, sur le Vieux Continent et même au cœur de Washington, la nouvelle Rome. D’ailleurs nos députés en visite, le nez en l’air, émerveillés par la douceur de vivre, sont très fâchés contre les imposteurs comme moi qui, au pays, font du tort à cette petite colonie pénitentiaire de Noirs travailleurs et cordiaux.

Mais trêve d’ironie, chacun sait où se placer quand l’âne se met à ruer. Aujourd’hui, 18 septembre, on peut surtout se souvenir que cela fait 5844 jours que les prisonniers de septembre 2001 sont enfermés sous la menace et dans le silence, du moins ceux qui ont survécu. 5844 réveils. Alors comme chaque année, je réitère ma question, à laquelle pour l’instant personne parmi le petit personnel des amis de l’Erythrée n’a su répondre : que trouvera-t-on derrière les murs d’EiraEiro ? Que trouvera-t-on dans les cellules de Karsheli ? Que verra-t-on quand on entrera dans les commissariats, une fois terminé l’épisode sinistre de la dictature du FPDJ ? Envoyez-moi vos réponses, frères et sœurs des gardes-chiourme.

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L’Etat-caverne

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5 novembre 2016, Paris — Tous les ans, la lecture du rapport du Groupe de contrôle de l’ONU sur la Somalie et l’Erythrée est ahurissante. Cette année encore, ce précieux document éclaire d’une lumière crue les rares aspérités que la dictature érythréenne néglige sur sa carapace d’acier, sur ce glaçant manteau d’opacité dans lequel il a enroulé le pays. J’en sors une fois de plus avec la sensation d’avoir pu errer quelques minutes dans une caverne obscure avec une lampe de poche.

On trouve d’abord dans le rapport qui vient d’être rendu public le récit épuisant des tentatives des experts du Groupe de contrôle pour coopérer avec l’Erythrée, conformément aux résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU et aux textes contraignants qui lient Asmara au système de la sécurité internationale. Des lettres toujours sans réponse, des répliques évasives ou détournant la conversation, suivies de la longue complainte des officiels érythréens sur l’hostilité présumée de l’ONU : on a là tous les ingrédients révélant l’impossibilité d’obtenir de la junte d’Asmara ne serait-ce qu’un minimum de bonne foi dans son rapport au monde.

On peut du même coup avoir une pensée émue pour nos fonctionnaires européens, qui doivent avaler de grandes couleuvres pour obéir aux divagations de leurs chefs, depuis que ces derniers ont décidé que faire les gros yeux aux brutes du parti unique ne permettait pas d’atteindre leurs objectifs.

Une mission discrète en Italie

Et puis on entre dans le vif du sujet, avec la compilation des éléments d’enquête relatant, autant que faire se peut, la mise à disposition du territoire et des infrastructures érythréennes à l’Arabie saoudite et aux Emirats arabes unis pour leur guerre dévastatrice menée au Yémen contre la rebellion houthiste. On voit bien que le rivage érythréen est bel et bien devenu la base arrière du conflit, au nom de la « lutte mondiale contre l’extrémisme et le terrorisme ». La pensée émue, cette fois, pourra s’adresser aux partisans du régime qui dénoncent à corps et à cris les « crimes américains » dans cette partie du monde…

On apprend aussi comment le chef de l’aviation érythréenne, le général Tekle Habteselassie, est très tranquillement venu s’épanouir cet été, avec une délégation, dans l’espace Schengen, via l’Italie, avec pour but de faire son shopping avec des trafiquants d’armes notoires en Ukraine. Ironie du sort : deux membres de cette délégation, des pilotes d’hélicoptère, ont profité de cette mission en Europe pour fausser compagnie à leurs chefs et demander l’asile.

S’ensuit une description des rapports étroits des groupes armées éthiopiens, comme le Ginbot 7 de Berhanu Nega ou l’OLF, avec le régime d’Asmara, leur hébergement, soutien, paiement et armement par les hommes d’Issayas et, parfois même, leur imbrication dans l’appareil militaire érythréen. On entrevoit aussi les mamours du gouvernement érythréen envers le FRUD-Armé, un groupe djiboutien qui vient régulièrement faire le coup de feu de l’autre côté de la frontière, et qui apparemment se livre par exemple au recrutement forcé d’adolescents, qui sont formés et armés dans le camp militaire de Wi’a, près de Massasoua, ainsi que le traitement hallucinant réservé aux prisonniers de guerre djiboutiens capturés lors des accrochages de juin 2008.

Près d’un milliard de revenus miniers

Le Groupe de contrôle se livre ensuite à une comptabilité approximative des recettes tirées de l’exploitation du secteur minier, en collaboration avec des entreprises canadiennes ou chinoises. On apprend ainsi que la société Nevsun, qui gère la célèbre mine de Bisha, les joyaux de la couronne de la famiglia du FPDJ, a versé à l’Etat érythréen pas moins de 828 millions de dollars ces cinq dernières années, sans compter les détournements de fonds et le travail forcé de recrues du service national.

Bref, un Etat opaque, manipulateur et menteur, contradictoire et incompétent, complaisant dans sa posture de victime, paranoïaque dans son approche de tout ce qui est étranger, sauf quand ses manigances s’en trouvent renforcées : oui, décidément, l’Erythrée d’aujourd’hui a quelque chose de Donald Trump.

Les forts-en-thème

img0500003691_72dpi12 juin 2016, Paris — Nous, bon peuple qui nous penchons avec curiosité sur l’histoire contemporaine de l’Erythrée, sommes gratifiés depuis quelques semaines des bienfaits des fusées éclairantes des relativistes. Pour commenter la dernière livraison glaçante de la Commission d’enquête de l’ONU sur l’Erythrée, publiée mercredi dernier, ce sont eux qu’on a invité sur les plateaux de télévision. Leurs forts arguments consistent à dire ceci : oui, le régime érythréen est paranoïaque, certainement est-il un peu criminel sur les bords, mais il ne faut pas oublier que le territoire érythréen est toujours occupé par une Ethiopie impérialiste à la botte de l’Amérique, et d’ailleurs les témoignages servant de base aux plaidoyers pour la liberté des Erythréens proviennent de demandeurs d’asile, suspects, forcément suspects, et peut-être même pas Erythréens, les farceurs.

Faisons rapidement pièce à cette forte argumentation des relativistes, qui est pourtant méthodiquement documentée par les consultants pro-Asmara en Europe, lesquels d’ailleurs se font rétribuer on-ne-sait-comment par on-ne-sait-qui depuis quelques mois pour défendre la logique orwellienne d’Issayas Afeworki et ses hommes.

Trois arguments illogiques

S’il est évident que la pression constante que met l’Ethiopie sur l’Erythrée n’est pas pour rien dans sa dérive totalitaire, cela n’enlève rien, mais alors rien du tout, à son caractère criminel. Ce n’est pas parce que vous faites du bruit en marchant en talons sur votre parquet qu’il est acceptable pour votre voisin du dessous de bastonner sa femme. Ce n’est pas parce qu’on est pauvre qu’on est délinquant : faut-il encore démontrer cet axiome pourtant évident ? Et ce n’est pas parce qu’il est évidemment dans l’intérêt de l’Ethiopie, dans le contexte actuel, d’alimenter la colère de l’Erythrée, que la castration à coups de matraque des prisonniers, telle que pratiquée dans les caves de l’armée érythréenne, n’est pas une abjection absolue que l’on peut remettre à un autre débat, portant sur un autre sujet. Le mauvais rêve fui par des milliers d’Erythréens doit être le sujet central de toute conversation sur le sujet, ou alors on parle d’autre chose.

Mais peut-être les relativistes veulent-ils simplement parler technique. Alors il faudra un jour que l’on m’explique en quoi le maintien sous contrôle de la jeunesse érythréenne est une réponse efficace, et même rationnelle, au différent frontalier entre les deux pays. Mais enfin, les méandres des cercles de réflexion des relativistes me sont souvent étrangères : je ne comprends toujours pas, par exemple, comment le port d’armes  à feu est efficace pour prévenir la violence, alors imaginez-vous…

J’ai pourtant entendu aujourd’hui même, dans une émission de télévision respectée, que le service national avait été institué en 2002, précisément pour répondre à la menace des troupes d’Addis-Abéba. Tiens ? Il se trouve que, selon mes calculs, 2002 se situe deux ans après l’an 2000. L’an 2000, c’est-à-dire la fin de la guerre de Badmé et les Accords d’Alger. De surcroît, si l’institution du « Warsay yekealo » répond à quelque chose, c’est sans doute davantage aux purges de septembre 2001 et le trouble qu’elles ont causé dans la société érythréenne qu’à un conflit qui était terminé depuis deux ans et qui était encore garanti, alors, par la présence des Casques bleus de l’UNMEE, avant que le gouvernement érythréen ne les mettent dehors avec un coup de pied dans l’arrière-train. Mais les chiffres et moi, ça fait deux.

Des passeports pour les jihadistes somaliens

Deuxièmement, non, l’isolement international de l’Erythrée ne provient pas de son comportement vis-à-vis de l’Ethiopie ou de la question frontalière. Il provient essentiellement de ses mensonges à répétition et de son entêtement à, par exemple, fournir des passeports érythréens aux cadres jihadistes somaliens, à maintenir sur son sol, et sous l’autorité de ses officiers supérieurs, des mouvements rebelles étrangers qui font le coup de feu chez les petits copains de la région, et à refuser toute discussion de bonne foi pour parvenir à régler définitivement les disputes. Un exemple ? Avoir nié pendant des années l’existence de prisonniers de guerre djiboutiens, avant d’en libérer une poignée sous les vivats de communiqués officiels n’est pas ce que j’appelle de la bonne volonté. Ajoutez à cela la disparition pure et simple d’une partie de la population dans un système pénitentiaire dont les survivants témoignent du caractère cauchemardesque, et vous aurez un gouvernement avec lequel il est — disons — délicat d’avoir des relations iréniques.

Et troisièmement — c’est peut-être là le sous-entendu le plus écœurant de nos géopolitologues en chambre —, je me demande bien auprès de qui l’on pourrait rassembler des témoignages directs de crimes, sinon auprès des victimes eux-mêmes. N’est-ce pas d’ailleurs, en plus de la répression du trouble à l’ordre public, au nom des victimes et pour ne pas qu’elles se fassent justice elles-mêmes, que la justice est rendue, dans une civilisation ? Sauf à défendre, comme la droite européenne et les séides de la dictature, la thèse des « 300.000 menteurs » (les fugitifs érythréens, dont bien entendu on n’aurait pas vérifié la nationalité réelle avant de recueillir leur témoignage, idiots que nous sommes), nos forts-en-thème relativistes croient-ils que, pour obtenir une information crédible, il faut donner autant d’espace et de crédit aux torturés qu’aux tortionnaires ? Le fait que les journalistes, les défenseurs des libertés, les enquêteurs de l’ONU, se tournent vers les fugitifs de la « cage suffocante » instituée par le FPDJ et ses turlurons, n’est pas suspect : c’est le contraire qui le serait. Car il est clair, comme l’a très bien dit le président de la Commission Mike Smith, que les crimes commis par le régime ne se déroule pas dans les rues d’Asmara, ni dans les hôtels cinq-étoiles ou les pimpants restaurants de l’Avenue de la Libération, ni non plus dans les couloirs déserts des ministères, mais dans les sous-sols des commissariats, les casernes cachées dans la brousse, les prisons des montagnes, les camps disciplinaires. Mais là, nos géopolitologues de l’Asmara Palace ou de l’Albergo Italia n’ont jamais mis les pieds. Tandis que ceux qui peuplent les camps de réfugiés, si. Voit-on la différence ?

Non, vraiment, les Erythréens ne méritent pas la bouillie qui nous est servie. Ils ont déjà bien assez souffert comme ça, merci beaucoup.

PS : Beaucoup de bruit autour de la possible reprise de combats à la frontière entre l’Ethiopie et l’Erythrée depuis ce midi. Rien n’est confirmé pour l’instant. Je reste prudent, et inquiet.

Vingt-cinq ans

Asmara 24 May 1991

23 mai 2016, Paris — On célébrera donc, demain mardi 24 mai, le 25ème anniversaire de l’entrée des troupes du Front populaire de libération de l’Erythrée dans Asmara. Certains m’ont raconté cette journée particulière : le départ piteux des derniers soldats éthiopiens dès le matin, les avenues désertes de la ville ouverte puis, soudain, l’arrivée dans la capitale des camions bondés de la rébellion, déclenchant une liesse populaire qui avait duré plusieurs semaines. Quelle matière pour un roman ! Mais ce n’est malheureusement pas en France qu’il pourrait être publié…

Mais enfin, voilà donc les Erythréens vingt-cinq ans plus tard. Vraiment, ils auraient mérité mieux que le sordide ballet de politiciens auquel on assiste depuis quelques mois. Je récapitule.

Le « big man » Issayas Afeworki se fait tout petit depuis près d’un an. Il apparaît certes toujours sur les images de la propagande, visitant un chantier, rencontrant un émir, présidant un séminaire. Mais aucun des journalistes occidentaux ne l’a rencontré ou interviewé : ils ont dû se contenter de ses Cappi, les deux Yemane ou les ambassadeurs, qui ont servi la soupe aigre cuisinée spécialement pour que l’Erythrée retrouve un rien de normalité dans l’imagerie contemporaine. Toujours aussi irascible et dépressif, dit-on, Issayas ne se préoccupe plus vraiment de défendre son projet. Mais que pèse-t-il encore, sinon le poids de sa dureté et de ses emportements ?

Une question d’argent

Il reste qu’on respire un air nouveau autour de l’Erythrée. Cornaquée par quelques idiots utiles et de troubles lobbyistes, aux Etats-Unis comme en France, la propagande insiste sur les opportunités d’investissement et, comme on dit, le « climat des affaires » en Erythrée. Il ne serait d’ailleurs pas étonnant que les petits télégraphistes des boîtes de consulting qui contactent à tour de bras les rédactions en mal de visas, d’ailleurs, soient au service de sociétés qui ont un intérêt pécuniaire à la normalisation du marché érythréen. Il doit y avoir un peu d’argent à se faire, sans doute.

Les parlementaires suisses qui se sont rendus dans le pays, voici quelques semaines, pour une mission d’une navrante complaisance, servaient-ils d’ailleurs d’autres intérêts que leur soif de savoir ? Allez savoir. On dit en tout cas que la rumeur selon laquelle l’Erythrée serait assise sur des réserves d’hydrocarbures inexploitées rendrait un peu dingos quelques directeurs de la stratégie et du développement, à Genève, à Rome, à Bruxelles, à Londres, à Washington… Oh ! La mine de Bisha, l’usine Piccini, la ceinture d’or d’Asmara, les resorts balnéaires de Massawa… Vous voyez bien que la machine économique tourne malgré tout, masquant les bagnes et les tombes anonymes. C’est donc le pognon qui sortira l’Erythrée totalitaire du grand froid dans lequel ses chefs l’ont conduit aveuglément ? Sombre ironie.

« Jouir » de l’indépendance

Oui, vraiment, l’aventure du peuple érythréen méritait mieux. Je ne peux m’empêcher de penser à ce que me disait l’autre jour un ancien guérillero du Front, entré dans Asmara le 24 mai 1991, et qui survit aujourd’hui dans un camp de réfugiés : « Moi, je connaissais mes chefs. Je savais que les choses tourneraient mal. Je me sens vraiment triste pour tous mes amis qui ont cru pouvoir parler haut et fort pour dénoncer leur tendance dictatoriale. Ils pourrissent aujourd’hui dans les prisons d’Erythrée. » Mais il a ajouté, tout de même, que le jour de son entrée en ville, il était allé voir ses vieux parents. Et que, assis dans le salon à pleurer toute la journée, ils avaient ce jour-là, « joui » de leur indépendance.

C’est probablement le souvenir de cette émotion qu’il s’agira de célébrer, en attendant que la médiocrité cesse de peser aussi lourd sur le destin de ce peuple.

Un petit héros

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8 septembre, Paris — Mon retour en France, fatalement, me fait voir les choses de plus près. Et notamment les choses érythréennes. Alors que les télévisions françaises commencent à se pousser du coude pour diffuser des films autour de la question, les Erythréens continuent d’avancer dans le noir, en découvrant au fil du chemin le spectacle de désolation laissé par le parti unique et ses serviteurs.

Ils ont ainsi découvert, avec effarement, la mort en détention d’Ahmed Sheikh Feres, une figure des premières formes de l’insurrection indépendantiste contre l’occupation éthiopienne. Qu’un détenu politique disparaisse dans le système des goulags d’Issayas, et qu’on le présume mort, n’est pas nouveau. On dit que la plupart des membres du groupe des réformistes du G15, raflés en septembre 2001, ont perdu la vie ou sombré dans la folie, de même qu’au moins cinq des intellectuels et journalistes emportés dans leur chute. Mais Ahmed Feres était âgé de plus de 80 ans. Et la nouvelle de son décès n’est parvenu au monde extérieur qu’après quatre ans de silence, comme ce fut le cas pour Fessehaye Yohannes dit « Joshua », le génial officier guérillero devenu directeur de cirque et le chroniqueur lucide de l’indépendance. Pour un peuple comme les Erythréens, pour qui le culte des anciens est si précieux, la nouvelle est particulièrement choquante.

De matelot à chef rebelle

Matelot puis officier de la marine marchande, Ahmed Sheikh Feres s’était engagé dès les années 50 dans la lutte clandestine, notamment en cachant et exfiltrant vers le Yemen le futur leader du Front populaire de libération (FPL) Osman Saleh Sabbe, dans sa ville natale de Hirgigo. Arrêté par les agents du Négus, puis condamné à 20 ans de prison, il continue le militantisme en cellule et, à sa libération en 1975, rejoint la rébellion de son camarade Sabbe. Il sert d’agent de liaison pour des négociations avec le groupe d’Issayas Afeworki, le Front populaire de libération de l’Erythrée (FPLE), en vue de la réunion des groupes armés disparates. Mais les pourparlers échouent.

Feres prend alors le commandement de l’unique navire des guérilleros, avant de finalement retourner à la vie civile, en exil, dans les années 80. De retour en Erythrée après l’indépendance, il s’engage dans sa communauté de Hirgigo et assume des responsabilités politiques, après avoir publié ses mémoires. Mais en mars 2007, à l’âge de 80 ans, il est arrêté par la sécurité d’Etat et disparaît dans le système pénitentiaire d’Issayas et ses généraux. Son crime était d’avoir abordé devant le chef de l’Etat, lors d’une visite à Massaoua, la question du retour des restes d’Oman Sabbe en Erythrée, mais aussi la libération de son ami Haile « Durue » Woldetensae, le copain de lycée du président, et des membres du G15, bouclés alors depuis six ans dans le bagne d’EiraEiro. Il a finalement subi le même sort qu’eux.

Quatorze ans d’oubli

La date du 18 septembre approche. Cela marquera le début de la quatorzième année d’oubli pour les raflés de 2001. Il est probable que d’autres, jeunes et vieux, seront d’ici là aspirés dans les oubliettes du FPDJ, ce Front ni populaire ni démocratique ni juste qui fait mine de gouverner le pays. Entre-temps, le régime érythréen fait ce qu’il a à faire : survivre encore, dans le médiocre mic-mac dans lequel il s’est empêtré avec tant de prétention. Issayas Afeworki s’est embarqué aujourd’hui dans une rare et périlleuse visite de trois jours à son ami égyptien le maréchal al-Sissi, dans le but de séduire de nouveaux complices. En Suède, le premier secrétaire de l’ambassade d’Erythrée a été expulsé, après une sombre histoire de revente illicite d’alcool et plusieurs années de mauvaise humeur des autorités de Stockholm. Et le mouvement d’agit-prop Arbi Harnet revendique une nouvelle campagne à l’intérieur du territoire : ses membres font circuler des billets de banque marqués par des slogans appelant à la révolte.

Mais le système qui a fait mourir Ahmed Sheikh Feres, et tant d’autres vaillants bonshommes, tient encore debout, stupidement convaincu comme tous les régimes totalitaires qu’il est le bout de la route, la fin de l’histoire, qu’il n’y aura pas d’après. C’est toujours une erreur.

Lampedusa, l’épisode macabre

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26 octobre 2013, Rabat — Les Erythréens sont revenus. Par centaines, ils sont morts une fois de plus au large de l’île blanche de Lampedusa, dans les eaux froides de la Méditerranée. Je vois passer des photographies des victimes depuis quelques jours : de jolies jeunes filles, des garçons blagueurs comme le sont souvent les jeunes conscrits échappés de la poigne de leur sergent, des mamans téméraires avec leur enfant joufflu, des hommes abrutis par les épreuves.

On mesure mal, nous Occidentaux, ce que cette épouvante représente pour ce petit peuple fraternel, perdu sur ses hauts-plateaux et dans ses campagnes tranquilles, dans son pays cisaillé par les casernes et la peur. J’ai l’habitude de dire que, d’après ce qu’il m’a été donné de voir, être érythréen, ce n’est pas une nationalité mais une espèce de confrérie. Pour les gens de cette nation qui, à la frontière de l’immense Soudan, a la taille d’un village, la mort de centaines d’entre eux est une hécatombe d’une ampleur exceptionnelle.

C’est d’autant plus cruel à vivre pour la diaspora. Eux s’en sont sortis. Ils ont un toit, du feu, des vêtements, des cartes de métro, des cafés pour les habitudes et des épiceries favorites. Mais les naufragés de Lampedusa, eux, ont échoué. Ils sont morts en chemin.

Quelques jours de vide

La cacophonie dans laquelle la presse française, notamment, s’est soudain intéressée à l’Erythrée n’est pas grave. Au moins, les Erythréens qui parlent le Français ou qui ont des amis dans le monde francophone savent qu’ils ne sont plus tout à fait seuls. Malgré les injures des partisans du gouvernement, de drôles de Blancs racontent leur histoire.

Mais la consolation a été de courte durée. Après quelques jours de vide doctrinal, les hommes d’Issayas Afeworki ont repris l’offensive. Au début, la télévision publique avait certes qualifié les morts d’« immigrés illégaux africains ». Mais pressé de toutes parts, et notamment par les formidables mouvements de jeunesse de la diaspora, le gouvernement d’Asmara s’est vu contraint d’admettre qu’ils étaient également les petits frères et les petites sœurs de centaines de familles vivant au coin de la rue, de Qarora à Assab et de Tessenei à Massaoua

L’ambassade d’Erythrée en Italie a présenté ses condoléances. Yemane Gebremeskel, le directeur de cabinet du président (un lecteur assidu des sites conspirationnistes occidentaux), ainsi que quelques ambassadeurs de confiance, dont l’extravagant plénipotentiaire au Japon, Estifanos Afeworki, y sont allés de leurs habituels commentaires agressifs. Et le ministère de l’Information a fini par diffuser cet improbable communiqué dans lequel l’Erythrée accuse l’administration américaine d’être derrière le trafic d’êtres humains. Et les morts du détroit de Sicile ne seraient donc que ses marionnettes.

Quand le gouvernement érythréen accuse les Etats-Unis de piloter un vaste complot de trafiquants d’êtres humains, il ne faut pas se méprendre. Les trafiquants, selon eux, c’est nous. Nous, les journalistes, écrivains, universitaires, militants qui depuis des années clamons dans le désert que les Erythréens vivent, à l’intérieur de leurs frontières, un insupportable enfer. Notre objectif, selon le ministère de l’Information érythréen, est de « désintégrer et paralyser l’indomptable peuple et le gouvernement de l’Erythrée ». Et tout cela en touchant un confortable salaire provenant des caisses de la CIA. Voilà réellement leur vision du monde.

Tous les visages du gouvernement

Et c’est ainsi que, perdus dans leur don-quichottisme imbécile, Issayas et ses hommes continuent de se comporter comme des guerilléros maoïstes : le peuple est en armes et le parti est sa cervelle. Il n’est donc pas étonnant que les moustiques du FPDJ en Europe aient recommencé leurs petites manœuvres de société secrète. Tirs de barrages d’injures et de diffamation sur les réseaux sociaux, attitude compassionnelle et compassée pour les Occidentaux (le rusé ambassadeur en Italie a même réussi à être l’un des invités de marque de la commémoration officielle de la tragédie, alors que les survivants et les familles des morts ne l’étaient pas), terreur et confusion dans la diaspora.

On apprendra par exemple que les représentants du régime en Sicile tentent actuellement d’extorquer 150 euros aux familles des victimes, pour prétendument payer des tests ADN qui ont déjà été réalisés gratuitement par la Croix-Rouge. L’ordre qu’ils ont reçu est de réunir les preuves que les cadavres sont bien érythréens, puisque les puissants d’Asmara sont convaincus qu’il s’agit d’Ethiopiens envoyés mourir pour salir l’image de la mère patrie. Parallèlement, le gouvernement vient d’interdire la publication de tout avis de décès sur le territoire érythréen. Les affiches de deuil étaient devenues le rendez-vous de citoyens mécontents.

Malgré tout, comme à chaque épisode tourmenté de l’histoire récente de l’Erythrée, je me dis qu’il y aura un avant et un après. La défection d’Ali Abdu, la mutinerie du 21 janvier, les purges du printemps, les pénuries de plus en plus graves. Les temps sont favorables aux consciences éclairées.

Les idiots utiles

12 mars, Paris — Le barouf des événements du 21 janvier a donné lieu, comme d’habitude, à un long et asphyxiant silence. Le mutisme de la stupéfaction, du choc, d’un coup porté dans le ventre. Dans les jours qui ont suivi, la jeunesse de la diaspora s’est montrée organisée et volontaire. Des ambassades ont été chahutées, des pancartes fabriquées, des interviews données. Mais en Erythrée, qui sait ? Rien, ou presque. La petite musique d’une réalité fanfaronne et cruelle. Les gens se cachent, se taisent, obéissent et attendent, une Kalachnikov dans le placard.

Je m’efforce depuis quelques jours de confirmer ou d’infirmer ce que d’anciens obligés d’Issayas diffusent profusément : l’insurrection d’une partie de l’armée érythréenne ne serait pas terminée, un comité de crise aurait été formé autour du président, des généraux suspects auraient été mis aux arrêts ou assignés à résidence.

L’Histoire dira, plus tard, toujours plus tard, ce qui est advenu. C’est désormais la règle dans ce pays fou dirigé par la psychose du clan d’Issayas : le réel est différé à plus tard pour ceux qui n’en souffrent pas aujourd’hui même. Tout l’effort de la diaspora pro-gouvernementale est par ailleurs précisément de nier que cette souffrance présente existe, que les prisons sont pleines et le traumatisme généralisé. Tout va bien à bord, nous avons la croissance, des routes, de l’or, la santé, un chef aimé et des contes pour nous endormir. Et l’ennemi vient de l’étranger.

Crimes et vertu

En parlant d’étranger, entre-temps, j’ai fait la connaissance d’une engeance pour laquelle je n’ai que du mépris : les petits Blancs complices de la dictature érythréenne. Je discute de bon gré avec les Erythréens qui se laissent emporter par leurs chimères pro-gouvernementales, même s’ils sont un peu délirants. J’ai la conscience tranquille : pour la plupart, ils vivent en Occident, comme les petits-bourgeois qu’ils sont. Mais je refuse de leur parler à eux, à ces idiots utiles qui croient très chic d’encenser le FPDJ et ses sbires.

Pourquoi ? Parce qu’en réalité, ils ne parlent pas de l’Erythrée, mais d’eux-mêmes. Ils sont animés par une grande idée de leur propre valeur alliée à la haine de soi, la jubilation de la conscience de leur effondrement et de celui de leur monde maternel. Ils ont cette aigreur destructrice des Brasillach, des grands traîtres ou des chantres, des normaliens en col Mao. Ils soutiennent la junte érythréenne par détestation de la petite-bourgeoisie occidentale à laquelle ils appartiennent et par haine d’une Amérique à laquelle il biberonne pourtant, comme nous tous. C’est une posture — une posture narcissique et obscène. « Rien ne ressemble à la vertu comme un grand crime », écrivit Saint-Just. Pour ma part, j’accepte l’idée que je peux susciter tous les soupçons du monde et fonder toutes les critiques. Mais au moins je ne suis pas le larbin de quelconques geôliers.

Un ami me racontait l’autre jour qu’il avait croisé dans une fête un jeune Parisien, militant d’extrême-gauche, qui lui a dit sans rire qu’il existait un paradis politique sur cette terre et qu’il s’agissait de l’Erythrée. Je lui ai recommandé de le gifler s’il le croisait une nouvelle fois. Leurs idées politiques sont des déguisements. Ils considèrent les Erythréens comme leurs mercenaires. Régler ses comptes avec les siens en s’appuyant sur un gang d’assassins — de quoi, messieurs, cela est-il le nom ?