Le mystère de Bisha

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24 mars 2015, Paris — Quelque chose est arrivé à la mine de Bisha, un immense complexe d’extraction d’or et de cuivre situé dans la plaine à 180 kilomètres à l’ouest d’Asmara. Quoi ? On l’ignore encore.

D’un côté, dimanche, une source militaire éthiopienne a fait savoir au quotidien pro-gouvernemental Awramba Times que deux chasseurs-bombardiers éthiopiens auraient frappé vendredi à l’aube deux cibles stratégiques à l’intérieur du territoire érythréen. Une « installation minière près de la capitale » et « le dépôt militaire de Mai Edaga Tikul », dans la région d’Akale Guzai, au sud du pays, précisait la source. Cette information était préalablement parue la veille dans le quotidien soudanais Al-Sahafa, généralement bien informé.

De l’autre, dimanche en fin de journée, Nevsun Resources Ltd., la compagnie canadienne exploitant le complexe minier en joint-venture avec la société publique érythréenne Enamco, publiait un communiqué alambiqué, faisant suite à une première communication une semaine auparavant. La société faisait savoir que son fournisseur était en train de mettre la dernière main à la réparation de la boîte de vitesse d’un broyeur, un problème technique signalé le 13 mars et ayant nécessité l’arrêt temporaire du site. Parallèlement, elle admettait avoir subi un « acte de vandalisme » dans la nuit du 20 mars, sans en préciser la nature ou les responsables. Des « dommages mineurs » auraient été causés « à la base de l’épaississeur de résidus » (la grande cuve où l’on filtre et assèche le matériau brut), avec pour résultat l’inondation d’une partie de l’usine.

Incertitudes sur une frappe aérienne

Ce matin, mon ami le journaliste britannique Martin Plaut a obtenu la confirmation, par l’une de ses sources à Asmara, qu’un bombardement avait bien eu lieu, mais qu’on en ignorait encore les conséquences à ce stade. De mon côté, un ami éthiopien ayant ses entrées dans le commandement militaire m’a affirmé être, « à ce stade, au moins en mesure de confirmer qu’il y a bien eu une opération de l’aviation », suggérant même que l’arrêt temporaire du site offrait une opportunité à l’aviation éthiopienne d’effectuer un tir sans risque de tuer ou blesser un expatrié ou un membre du personnel érythréen.

Dans le Financial Post, « une source proche de Nevsun » (ce qui signifie probablement un off de la société en charge de sa communication ayant exceptionnellement accepté de parler à un média lu par le monde de la finance) affirmait de son côté, lundi matin, que la direction n’était « pas sûre de ce qui s’était déroulé et n’excluait aucune possibilité ».

Entre parenthèses, il est tout de même sidérant, d’un point de vue strictement technique, que depuis vendredi 20 mars on ne puisse pas savoir avec certitude ce qui s’est déroulé dans la mine de Bisha ni quels sont les dégâts de « l’acte de vandalisme » admis par Nevsun Resources. Cotée à la bourse de Toronto et de New York, accusée malgré ses innocentes dénégations d’avoir exploité des travailleurs forcés du service national, mouillé jusqu’au cou dans une complicité toxique avec la Famiglia au pouvoir à Asmara, Nevsun devrait au moins faire preuve de transparence lorsqu’il s’agit de sa production. Mais enfin, voici l’Erythrée, planète lointaine peuplée de fantômes sans voix.

Nevsun doit répondre

Je ne peux pourtant m’empêcher de me poser plusieurs questions. Je les livre telles quelles.

D’abord, bien sûr, un pilote éthiopien a-t-il vraiment pénétré dans l’impunité l’espace aérien érythréen avec son appareil armé et fait feu sur le « joyau de la couronne » de la dictature, qui lui rapporte entre 300 et 400 millions de dollars par an ? Il aurait ensuite bifurqué et frappé un « dépôt militaire » dans la campagne au sud-ouest de Dekemhare, près de la frontière éthiopienne : dans quel but ? Pour détruire quoi et neutraliser qui ?

Si elle a eu lieu, cette opération éclair, et très provocatrice — sans doute l’opération militaire la plus grave depuis la fin de la guerre de 1998-2000 —, était-elle une riposte à l’attaque d’un poste de police dans le Tigré éthiopien, à une date récente indéterminée, par un groupe rebelle éthiopien financé et armé par l’Erythrée et que sa télévision ESAT-TV montre en boucle depuis dimanche ? Etait-ce une manière de mettre à distance un régime hostile, qui soutient et stimule des groupes armés, à quelques semaines d’élections générales, les premières depuis la mort de l’ancien Premier ministre Meles Zenawi ? Si ce n’était pas le cas, pourquoi attaquer cette cible stratégique essentielle pour le pays ? Pour dire quoi ? Et le pilote a-t-il raté sa cible ou simplement envoyé un signal ?

Nevsun en terrain miné

Si ce n’était pas une frappe aérienne, qui donc aurait « saboté » cette installation ultra-sécurisée, peuplée d’expatriés tenus au black-out avec l’extérieur, une usine tellement sensible, l’artère fémorale d’un régime financièrement aux abois ? Et pourquoi ? Et quelles seront alors les conclusions et les conséquences de cette « investigation » ordonnée aux forces de sécurité érythréenne et celles de la mine ? A qui seraient livrés d’éventuels suspects identifiés par les vigiles de Nevsun et selon quelle procédure légale ? Quelles sont, d’ailleurs, ces « garanties de sécurité additionnelles » ordonnées par Nevsun pour préserver l’intégrité du site ? Incluent-elles des gardes armés, qui pourraient par exemple avoir l’ordre d’ouvrir le feu sur d’éventuels intrus, même s’il s’agit d’un mouvement rebelle ? En bref, les vigiles de Nevsun sont-ils désormais les supplétifs de la police du régime ?

Et enfin, ce dernier incident a-t-il un lien avec la multiplication des accrochages entre mouvements rebelles des deux côtés de la frontière ? Les « saboteurs » seraient-il par exemple des membres de l’Eritrean National Salvation Front (ENSF), qui ont fait exploser, le soir du 11 mars, un garage de camions militaires, dans le quartier de Qohawta, au sud-est d’Asmara, une flotte largement exploitée par la compagnie étatique co-gérant la mine de Bisha pour transporter sa production ?

Ah, dans un monde idéal, un responsable de Nevsun répondrait à ces questions, même discrètement ! Ne serait-ce que pour ne pas être complice de ce black-out scandaleux aux yeux des Erythréens, propriétaires ultimes de la terre qui l’enrichit.

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Derrière les listes

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4 février 2013 – Deux semaines après le coup d’éclat de la prise du ministère de l’Information à Asmara, faisons le point. Le désordre règne et, à force de rumeurs et de déclarations irréelles, il est difficile d’y voir clair.

On ignore toujours le sort de l’officier insurgé, le colonel Saleh Osman. Les uns disent qu’il a été arrêté et exécuté. Les autres qu’il est toujours à la tête de son unité, en dissidence, quelque part en province. Des sites de l’opposition arabophones racontent toutes sortes d’histoires invérifiables, et parfois abracadabrantes, sur la rébellion de la troupe érythréenne, qui prendrait de l’ampleur, gagnant les campagnes de l’Ouest et du Sud, avec des réunions d’état-major, des opérations coups de poing, des arrestations. Mes amis me disent que c’est invraisemblable. J’ai l’habitude de leur faire confiance.

A Asmara, les arrestations et les disparitions mystérieuses ont continué. Regroupé autour d’Issayas Afeworki, les durs du régime s’entre-dévorent en silence. Même les représentants de la dictature ont admis qu’Abdella Jaber, le numéro trois du parti unique, et Mustafa Nurhussein, le gouverneur de la région sud, ont été jetés au trou. On imagine qu’ils sont soumis au traitement qu’on réserve, là-bas, à ceux qui sont accusés de trahison, frère d’armes ou pas. D’autres suspects ont été attrapés également, tous musulmans, puisque le gouvernement laisse entendre qu’il a eu affaire à une insurrection islamiste. Une liste circule qui n’a pas beaucoup de sens pour nous, à l’étranger. Les secrets de l’Erythrée se cachent derrière des listes obscures. Un haut responsable de la sécurité d’Etat est mort samedi, quand à lui, dans des circonstances peu claires.

La sécurité est assurée par des rebelles éthiopiens

Malgré les dénégations ridicules des fanatiques, la tension est toujours forte dans le pays. Au point que le président soudanais, Omar el-Béchir a effectué une visite d’urgence à Asmara, samedi dernier, avec son chef des renseignements, pour s’enquérir de la situation réelle de l’ami Issayas Afeworki et sa junte militaire. Ce dernier avait dû annuler à la dernière minute son voyage à Khartoum voici deux semaines, quelques jours après l’opération de Forto. Il est reparti sans rien dire, sans fanfaronner comme les deux hommes en ont pourtant pris l’habitude.

L’information la plus intéressante n’est pas celle-ci, à mon avis. C’est celle-là : Issayas n’ayant apparemment plus confiance dans sa propre armée, la sécurité de la capitale est désormais assumée par des unités rapatriées en catastrophe du Tigrean People’s Democratic Movement (TPDM), un mouvement rebelle éthiopien armé et entraîné par les Erythréens et qui depuis dix ans campe à proximité de la frontière (photo ci-dessus). Ce sont d’ailleurs ses postes avancés, notamment celui de Harena, que visaient les commandos éthiopiens lors de leurs incursions de l’année dernière. Les « Demhit« , comme on les appelle, ont été vus par des témoins autour d’Asmara, selon Radio Erena, mais aussi près de l’Hôpital Orota et à Tiravolo, le quartier des villas. Entre-temps, les chefs de l’armée érythréenne (le ministre « gelé » de la Défense et les cinq généraux qui tiennent le pays) sont toujours invisibles et muets.

La jeunesse de la diaspora sent bien que le moment est venu de donner tous les coups de pieds qu’on peut dans les jambes du tyran. Londres, Stockholm, Francfort, Berlin, Le Caire, Rome, Washington DC, Milan, Addis Abeba, Tel-Aviv, et même à Paris : ils se sont montrés, visage nu et fier, pour la première fois de leur histoire, aux ambassades d’Erythrée barricadés derrière des flics apeurés, pour dire qu’ils en avaient assez et qu’ils n’ont plus peur. On peut bien sûr faire comme les petits fonctionnaires du ministère de l’Information, définitivement privés de leur chef Ali Abdou, et continuer de jouer la petite musique de la normalité. Mais il reste beaucoup trop de mystères dans ce conte de fées. Les loups dorment dans les buissons.

Les enfants de la politique

Eritrean protesters in front of the Eritrean embassy in Washington DC

30 janvier 2013, Paris – Depuis une dizaine de jours, à Londres, Stockholm, Melbourne, Francfort, Le Caire, Washington, Rome, des gamins venus d’Erythrée frappent à la porte de l’ambassade de leur pays asphyxié. A quinze, vingt, cinquante, ils entrent. Dans leurs mains, ils tiennent de pauvres feuilles de papier sur lesquelles est écrit « Assez ! ». Ils veulent montrer leur soutien aux mutins du 21 janvier, aux soldats qui ont pris Forto ce lundi-là et qui ont, pour eux, montré la voie de la liberté.

D’abord, ils sont intimidés. Ils hésitent, avec un peu de timidité. Ils viennent pour se montrer et dire ce qu’ils ont sur le cœur à ces diplomates qui rackettent, menacent et font la leçon.

Il est assez étonnant de voir d’abord leur politesse. Ce n’est que lorsque leur nombre les protège qu’ils se mettent à parler, rapidement, nerveusement, sincèrement. Car ils sont venus pour cela. Parler, enfin. Ouvertement. Un face-à-face pour dire ce qu’ils ont sur le cœur à ces hommes en pullover, ces bureaucrates en costume, ces vieux messieurs qui font tourner les ambassades de la dictature d’Erythrée à travers le monde. Ces derniers d’ailleurs savent très bien ce qui se passe. Ils argumentent sans grande conviction, comme on raisonne son neveu un jour de dispute.

Mais les protestataires, eux, ne se laissent plus impressionner. Après tout, pour la plupart, ils ont traversé le Soudan, le Sahara, la Méditerranée et ils vivent dans la misère, quand les enfants du régime sont des petits-bourgeois élevés en Occident. Ils veulent placer leurs photocopies protestataires ici ou là. Ils les coincent derrière les tableaux, sur les meubles, dans les plantes vertes. On leur dit de ne pas toucher au drapeau. Le portrait du président Issayas Afeworki est remplacé. S’il n’est pas touché, il est défié du regard. Ils cherchent à faire des photos. Ils sont ici chez eux, après tout. Et puis ils s’en vont, les mains dans les poches et le sourire aux lèvres, triomphants, soulagés. Parfois, comme à Washington ou à Londres, la police locale en embarque un, pour la forme. Celui qui a été le plus maladroit ou le plus nerveux.

Ces jeunes Erythréens annoncent leurs prochaines actions : une manifestation à Londres, d’autres ambassades, d’autres consulats. Et, hormis peut-être Al-Jazira qui est d’une étonnante curiosité, aucun média international ne s’est intéressé à ces petit tas de poudre qui s’enflamment dans le monde entier. Mes chers collègues, faut-il qu’ils soient violents, ces gamins, pour que vous veniez leur parler et que vous leur fassiez une petite place ? Faut-il qu’ils brûlent des drapeaux, saccagent des bureaux, offrent des images ? Ne vous attendez pas à cela. Ces enfants révoltés ne font pas du show-business, mais de la politique.

Les jours d’après

Eritrea - Inside Story - aljazeera

25 janvier 2013 – Un drôle de monde s’en mis en marche depuis lundi dernier et la mutinerie de Forto. Journalistes, producteurs, experts, militants, analystes : tous y sont allés de leur petit laïus, de leur petite phrase, de leur point de vue, sur les événements mystérieux qui se déroulent en ce moment en Erythrée. Avec des pincettes, les think-thanks pondent des analyses au conditionnel, jusqu’à l’excès. Tout le monde parle, et c’est tant mieux — comme si, au fond, ç’avait été le but des mutins. Même l’ambassadeur d’Erythrée au Japon, Estifanos Afeworki, s’est déchaîné contre le respecté Martin Plaut et moi-même sur Twitter, dans un torrent inhabituel d’injures et d’éructations. Les sites pro-gouvernementaux se sont appliqués à démontrer, dans une amusant mathématique pataphysicienne, comment la mutinerie d’Asmara serait une pure fabrication, initiée et entretenue sur internet. Sidérante panique.

En attendant, comme on s’y attendait, la clique rassemblée autour d’Issayas Afeworki a commencé à réagir. Mais étrangement. Une vague d’arrestation a, semble-t-il, commencé dès mardi. Selon les sources généralement fiables d’awate.com, plusieurs personnalités ont été raflées ces jours derniers, la plus célèbre d’entre elles étant Abdella Jaber, le responsable de l’organisation du parti unique, qui fut l’un des hommes de confiance du chef de l’Etat. L’homme était quasiment à demeure il y a quelques années au Novotel de Ndjaména, lorsque l’Erythrée se rendait prétendument indispensable pour unifier les mouvements rebelles du Darfour. Un ancien commissaire politique, Amanuel Haile, dit « Hanjema », aurait également été arrêté, de même que le gouverneur de la zone sud, Mustafa Nurhussein, qui était pourtant l’hôte zélé du président lors de ses fréquentes tournées d’inspection dans son secteur. Mercredi, ce sont plusieurs diplomates qui ont été emmenés par la Sécurité d’Etat, dont Osman Jemee Idris, ambassadeur d’Erythrée dans les Emirats arabes unis, toujours selon la même source.

Absence des « usual suspects »

Bien sûr, je serais bien en peine de faire le lien entre tous ces hommes et de connaître les vraies raisons de leur séjour dans les oubliettes d’Issayas. Mais il paraît difficile de ne pas penser qu’il s’agit d’une réponse, même improvisée, même auto-destructrice, à la prise de « Forto », le nom du ministère de l’Information passé sous le contrôle des mutins du colonel Saleh Osman. Celui-ci serait d’ailleurs désormais retranché avec sa brigade mécanisée dans le sud du pays, près de Dekemhare, n’autorisant que la police militaire à approcher pour négocier. On peut s’étonner, dans toute cette confusion, de ne pas savoir où sont ni ce que font les « usual suspects » de la réforme du système — le ministre Sebhat Ephrem, le général Filippos, en disgrâce depuis un moment. L’étrangleur Issayas a peut-être rencontré plus étrangleurs que lui.

Entre-temps, au ministère de l’Information et dans Asmara, rien ne paraît. La vie continue son cours et la propagande fait tourner son petit moulin comme si de rien n’était. Issayas a annulé sa visite préparatoire à Khartoum, prélude au sommet de l’Union africaine qui se tient ce week-end, et n’est pas réapparu depuis deux semaines, comme à son habitude. Ni ses consigliere ni ses caporegime. Les ministres et généraux que certains ont pris pour les leaders des contestataires non plus. Le gouvernement est invisible et mutique. Seuls ses partisans les plus bruyants s’agitent, surtout à l’étranger, alors que la jeunesse de la diaspora est soudain galvanisée par les « héros » de « Forto 2013 », au point de faire irruption dans l’ambassade d’Erythrée à Londres.

Il semble donc que la « grande histoire » à l’intérieur de laquelle doit s’inscrire la « petite histoire » du 21 janvier ne soit pas terminée. Mais tout le monde est dans le noir, y compris les partisans de la dictature. Et ce ne sont certainement pas les éternels maquisards qui sont à la manœuvre en Erythrée qui se précipiteront sur les plateaux de télévision pour appeler le monde à leur rescousse.

Les héros ordinaires

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23 janvier 2013, Paris – Je laisse de côté pour un moment le torrent de délires, de menaces et d’injures qui se déverse depuis l’étrange coup de force de Forto, lundi dernier. Il me semble important de préciser quelques éléments et de dire qu’au milieu de ce brouillard toxique qui provient d’Erythrée, je connais quelques héros ordinaires. Je voudrais parler de mes amis de Radio Erena, Biniam Simon et Amanuel Ghirmai.

Lundi matin, lorsque des soldats mutins prennent pacifiquement le contrôle du ministère de l’Information à Asmara, ce sont eux qui, les premiers, révèlent l’information. Leur scoop enflamme la diaspora aussitôt. Le bulletin spécial enregistré dans les minutes qui suivent fait irruption partout sur internet.

J’étais avec eux, ce jour-là. Toute la journée, ils ont fait preuve de prudence et d’obstination pour comprendre ce qui se passe dans leur petit pays perdu. Discrètement, avec une infinie précaution, dignement. Leurs bulletins d’information étaient truffés d’informations précises, vérifiées, circonstanciées. Ce sont leurs courts morceaux de son, diffusés par satellite jusqu’en Afrique, fabriqués pauvrement, qui ont fait le tour du monde. Les plus grandes agences de presse, sans le savoir, ont été lancées aux trousses du moindre fait, de la moindre déclaration, par le travail  de fourmi de Biniam et Amanuel.

J’ai raconté dans mon livre dans quelles circonstances j’ai connu Biniam et comment nous avons lancé cette radio. Mais l’aventure est fragile. Après quatre mois de silence à cause d’un mystérieux brouillage, Radio Erena n’a repris ses émissions vers l’Erythrée que le 26 décembre, sur le satellite NileSat. Laissez-moi vous raconter l’histoire, une fois pour toutes.

Porteuse pirate

Le mardi 14 août dernier, vers 16 heures, d’un seul coup, la diffusion de Radio Erena est inexplicablement interrompue. Biniam Simon, le co-fondateur et rédacteur en chef de la radio, s’étonne. Il plonge sous sa console, fouille son ordinateur, vérifie le retour. Tout semble aller. « Nous recevions des messages de nos auditeurs en Erythrée, nous disant qu’on ne nous entendait plus », raconte-t-il.

Pourtant, le signal part correctement du petit studio parisien, installé dans une ancienne cordonnerie du XIIIe arrondissement, vers le terminal espagnol chargé d’envoyer les programmes vers le satellite de l’opérateur Arabsat.

Coups de téléphone. La société Globecast, filiale de France Telecom qui assure le transport du signal, assure que le problème ne vient pas de chez elle. Le diffuseur Arabsat est prévenu à son tour. En fin de journée, leurs ingénieurs comprennent : un signal malveillant provenant d’une source inconnue empêche le bon fonctionnement de leur satellite BADR-6, qui diffuse depuis juin 2009 la seule source d’information indépendante en tigrinya à destination des Erythréens de l’intérieur.

Toutefois, c’est non seulement le signal de Radio Erena qui est brouillé, mais celui d’autres clients également. Alors, avec le zèle des commerçants, la société panarabe tranche sans hésiter : elle suspend la petite radio érythréenne, « le temps de trouver une solution ». On ne discute pas, surtout pas avec une société soumise à l’autorité des alliés politiques traditionnels de l’Erythrée.

Deux semaines plus tard, c’est le site internet de la radio qui est attaqué. Reporters sans frontières et les amis de Radio Erena parviennent à le remettre en service rapidement, mais il semble désormais certain que la petite station parisienne est l’objet d’une agression coordonnée visant à la faire taire.

Une solution définitive n’a finalement été trouvée que récemment : après quatre mois sans pouvoir émettre vers l’Erythrée, Radio Erena a tout simplement dû changer d’opérateur satellite. Elle diffuse désormais sur le concurrent NileSat, 24 heures sur 24 et sept jours sur sept, depuis le 26 décembre.

Il a fallu quatre mois pour que les Erythréens piégés à l’intérieur de leur propre pays puissent de nouveau respirer. Les flashes d’information de Biniam et Amanuel, son adjoint, sont de nouveau entendus à Asmara et ailleurs. « C’est un soulagement, bien sûr, confie Biniam. La diffusion de nos programmes vers les Erythréens de l’intérieur est notre raison d’être. Sans elle, j’avais l’impression de parler dans le vide. »

Piratage d’Etat

Pour autant, de nombreuses questions restent en suspend. Qui a piraté Radio Erena ? Les tests menés par Arabsat et les investigations de l’équipe de la station laissent peu de place au doute. Le brouillage a été effectué par l’envoi vers le satellite BADR-6 d’une « porteuse pirate » provenant du territoire érythréen.

La cyberattaque de son site internet provenait également d’Erythrée, où le taux de connexion au Web est pourtant infinitésimal et un abonnement personnel interdit. On ne peut naviguer sur la Toile que dans les quelques cybercafés des villes, lesquels sont constamment reniflés par les mouchards de la police, et lorsque le courant électrique intermittent de la vieille centrale à diesel de Hirgigo le permet. Ou alors depuis les ministères.

Dans ce pays mis en coupe réglée par l’armée, il est donc difficile de ne pas penser que le gouvernement d’Asmara lui-même a mis en place la perturbation d’une chaîne qui commencent à sérieusement percer le rideau de fer imposé par la dictature.

Du reste, la mystérieuse « porteuse pirate » a commencé à perturber le signal de Radio Erena au lendemain de la réception, par Arabsat, d’un courrier de protestation officielle du gouvernement érythréen. Ce dernier estimait que la diffusion par la station, début août, d’une interview du ministre éthiopien de la Communication, Bereket Simon, ennemi juré de la junte militaire au pouvoir à Asmara, constituait un appel à l’insurrection.

« Mensonge, juge Ambroise Pierre, responsable du bureau Afrique de Reporters sans frontières. Nous avons transmis à Arabsat la transcription de l’interview et rien de ce qui a été dit ne constitue un appel à la violence, sous quelque forme que ce soit. »

Equilibrée et prudente

Bien informée, prudente et subversive à la fois, Radio Erena est en effet un média réellement indépendant dans le monde érythréen. « Nous nous efforçons de donner la parole à tout le monde et de ne pas diffuser n’importe quelle information, au hasard de nos propres intérêts, insiste Biniam. Bien sûr, alors que le pays est écrasé par une dictature comme celle qui règne en Erythrée, cela nous crée des inimitiés, mais c’est le prix à payer. »

En l’absence de couverture par les médias internationaux, outre les médias soviétisants du régime, les Erythréens ne disposent en effet pour s’informer que de quelques sites et forums, ainsi qu’une poignée d’organes de communication de partis politiques en exil.

Du reste, les auditeurs de Radio Erena ne s’y trompent pas. Alors que certaines plateformes érythréennes d’opposition foisonnent de scoops incertains et de révélations spectaculaires, nombreux sont ceux qui attendent de voir comment la radio traitera le sujet pour y croire réellement.

« Seul et loin de chez moi, sans travail, je passe mes journées à chercher des informations sur ce qui se passe dans mon pauvre pays, raconte Simon, un ancien fonctionnaire qui vient d’obtenir l’asile politique en France. Je lis beaucoup de choses, mais je ne crois rien tant que Radio Erena ne l’a pas confirmé. Et nous en parlons souvent, tous mes amis sont dans ce cas-là. »

Des clubs d’auditeurs se sont ainsi constitués, pour écouter les programmes d’Erena et en discuter. Sans se cacher, dans la diaspora. Clandestinement, en Erythrée.

« Au camp militaire, nous rusions avec les officiers pour écouter leurs journaux, s’amuse Mehari, un évadé récent du service national, qui a trouvé refuge en Israël. Comme la station diffuse de la musique entre les programmes d’information, nous faisions mine d’écouter des chansons. Et lorsque les flashs commençaient, nous baissions le son et l’un d’entre nous faisait le gué pour que nous ne soyons pas surpris. »

Devant la justice

Le piratage de Radio Erena est maintenant entre les mains de la justice française. Le 6 novembre, les avocats de Reporters sans frontières, qui abrite la petite station de Biniam et ses collaborateurs, ont déposé plainte contre X pour « perturbation de l’émission hertzienne d’un service autorisé » et « entrave à un système de traitement automatisé de données », délits prévus et réprimés par les articles L 39-1 du Code des postes et communications électroniques et les articles 323-2 et 323-5 du Code pénal.

Le procureur de la République doit maintenant décider s’il ouvre ou non une enquête préliminaire ou une information judiciaire pour faire la lumière sur le sabotage de la seule voix libre d’Erythrée, agrémentée par le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA).

Si c’est le cas, le juge d’instruction pourra sans doute vouloir entendre à ce sujet l’ancien ministre de l’Information, Ali Abdou, en fuite quelque part en Occident après sa défection spectaculaire fin novembre. L’autorité de tutelle de la machine de propagande du régime et de ses moyens de répression audiovisuel, c’était lui. Il pourra également chercher à interroger certains de ses collaborateurs qui ont récemment demandé l’asile politique en Europe, de peur d’être incarcérés à leur retour au pays. Sans doute ont-ils beaucoup de choses à révéler sur ce « piratage d’Etat » unique en son genre.

Coup de force à Asmara

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21 janvier 2013, Paris – Un groupe d’une centaine de soldats sous les ordres d’un colonel et d’officiers de l’armée érythréenne a pris le contrôle du ministère de l’Information, lundi 21 janvier 2013 peu avant dix heures du matin.

Appuyés par au moins trois chars et plusieurs véhicules blindés, les militaires ont pris possession sans violence du complexe abritant la chaîne d’Etat Eri-TV et la radio publique Dimtsi Hafash, sur les hauteurs dominant Asmara. Ne portant pas d’uniformes distinctifs, plusieurs officiers ont été repérés parmi la troupe en raison de leur utilisation d’appareils de communication.

Après avoir rassemblé les cadres du ministère dans une pièce du deuxième étage, dont la propre fille du président Issayas Afeworki, présente ce matin-là dans le bâtiment, les mutins ont contraint le directeur d’Eri-TV, Asmelash Abreha, à lire un bref communiqué à l’antenne, interrompant les programmes habituels. « Nous allons libérer les prisonniers politiques et les fugitifs », c’est-à-dire les personnes capturées alors qu’elles tentaient de passer clandestinement la frontière avec le Soudan ou l’Ethiopie. « Nous allons mettre en application la Constitution » de 1997, adoptée par le défunt Parlement et jamais ratifiée par le chef de l’Etat. Le signal de la télévision d’Etat et de la radio a ensuite été coupé. A l’intérieur du pays, une mire a été diffusée toute la journée, tandis que le signal par satellite diffusait des programmes d’archives.

Plusieurs témoins ont affirmé dans la journée que la situation était calme à Asmara. Aucun coup de feu n’a été signalé. Des militaires ont pris position à l’aéroport international et autour de la Banque centrale d’Erythrée, sans qu’il soit établi qu’ils étaient loyaux à la junte militaire dirigée par Issayas Afeworki ou non.

Dénouement incertain

A neuf heures du soir, le programme d’information n’a pas été diffusé, pour la première fois depuis la création de la télévision érythréenne, il y a plus de vingt ans. C’est peu après neuf heures trente que les programmes ont repris. Présentés par un employé du ministère de l’Information, un court bulletin d’information a commencé par des excuses pour le retard, puis a proposé des sujets de la veille. Au même moment, les employés du ministère de l’Information ont été informés qu’ils étaient libres de rentrer chez eux. Tandis qu’ils quittaient la colline de Forto, siège du ministère et des médias d’Etat, certains ont indiqué que les soldats mutins se repliaient sur leur base, qui se trouverait dans le sud-est du pays.

Ce soir, la situation est toujours calme dans la capitale, plongée dans la nuit. Il n’est pas certain que les unités rebelles se soient repliées dans leurs casernes. Une source affirme que des unités rebelles auraient pris position autour de la capitale et qu’elles auraient conservé le contrôle de la ville. A leur habitude, les ambassadeurs d’Erythrée affirment que la situation est sous contrôle. Le gouvernement n’a fait aucune déclaration.

Le leader des mutins serait le colonel Saleh Osman, célèbre commandant à forte tête d’une unité basée à Assab. Il a été vu à Enda Zena aujourd’hui, ainsi que quatre officiers qui communiquaient par radio avec une ou plusieurs autres unités ailleurs en ville. Leur sort est inconnu ce soir, ainsi que celui de leurs soldats. J’ignore toujours s’il s’agit du coup de force spectaculaire de quelques officiers et de leurs hommes de troupe ayant des revendications mineures. Ou si, aujourd’hui à Asmara, une tentative de coup d’Etat a eu lieu.