Les enfants de la politique

Eritrean protesters in front of the Eritrean embassy in Washington DC

30 janvier 2013, Paris – Depuis une dizaine de jours, à Londres, Stockholm, Melbourne, Francfort, Le Caire, Washington, Rome, des gamins venus d’Erythrée frappent à la porte de l’ambassade de leur pays asphyxié. A quinze, vingt, cinquante, ils entrent. Dans leurs mains, ils tiennent de pauvres feuilles de papier sur lesquelles est écrit « Assez ! ». Ils veulent montrer leur soutien aux mutins du 21 janvier, aux soldats qui ont pris Forto ce lundi-là et qui ont, pour eux, montré la voie de la liberté.

D’abord, ils sont intimidés. Ils hésitent, avec un peu de timidité. Ils viennent pour se montrer et dire ce qu’ils ont sur le cœur à ces diplomates qui rackettent, menacent et font la leçon.

Il est assez étonnant de voir d’abord leur politesse. Ce n’est que lorsque leur nombre les protège qu’ils se mettent à parler, rapidement, nerveusement, sincèrement. Car ils sont venus pour cela. Parler, enfin. Ouvertement. Un face-à-face pour dire ce qu’ils ont sur le cœur à ces hommes en pullover, ces bureaucrates en costume, ces vieux messieurs qui font tourner les ambassades de la dictature d’Erythrée à travers le monde. Ces derniers d’ailleurs savent très bien ce qui se passe. Ils argumentent sans grande conviction, comme on raisonne son neveu un jour de dispute.

Mais les protestataires, eux, ne se laissent plus impressionner. Après tout, pour la plupart, ils ont traversé le Soudan, le Sahara, la Méditerranée et ils vivent dans la misère, quand les enfants du régime sont des petits-bourgeois élevés en Occident. Ils veulent placer leurs photocopies protestataires ici ou là. Ils les coincent derrière les tableaux, sur les meubles, dans les plantes vertes. On leur dit de ne pas toucher au drapeau. Le portrait du président Issayas Afeworki est remplacé. S’il n’est pas touché, il est défié du regard. Ils cherchent à faire des photos. Ils sont ici chez eux, après tout. Et puis ils s’en vont, les mains dans les poches et le sourire aux lèvres, triomphants, soulagés. Parfois, comme à Washington ou à Londres, la police locale en embarque un, pour la forme. Celui qui a été le plus maladroit ou le plus nerveux.

Ces jeunes Erythréens annoncent leurs prochaines actions : une manifestation à Londres, d’autres ambassades, d’autres consulats. Et, hormis peut-être Al-Jazira qui est d’une étonnante curiosité, aucun média international ne s’est intéressé à ces petit tas de poudre qui s’enflamment dans le monde entier. Mes chers collègues, faut-il qu’ils soient violents, ces gamins, pour que vous veniez leur parler et que vous leur fassiez une petite place ? Faut-il qu’ils brûlent des drapeaux, saccagent des bureaux, offrent des images ? Ne vous attendez pas à cela. Ces enfants révoltés ne font pas du show-business, mais de la politique.

Les jours d’après

Eritrea - Inside Story - aljazeera

25 janvier 2013 – Un drôle de monde s’en mis en marche depuis lundi dernier et la mutinerie de Forto. Journalistes, producteurs, experts, militants, analystes : tous y sont allés de leur petit laïus, de leur petite phrase, de leur point de vue, sur les événements mystérieux qui se déroulent en ce moment en Erythrée. Avec des pincettes, les think-thanks pondent des analyses au conditionnel, jusqu’à l’excès. Tout le monde parle, et c’est tant mieux — comme si, au fond, ç’avait été le but des mutins. Même l’ambassadeur d’Erythrée au Japon, Estifanos Afeworki, s’est déchaîné contre le respecté Martin Plaut et moi-même sur Twitter, dans un torrent inhabituel d’injures et d’éructations. Les sites pro-gouvernementaux se sont appliqués à démontrer, dans une amusant mathématique pataphysicienne, comment la mutinerie d’Asmara serait une pure fabrication, initiée et entretenue sur internet. Sidérante panique.

En attendant, comme on s’y attendait, la clique rassemblée autour d’Issayas Afeworki a commencé à réagir. Mais étrangement. Une vague d’arrestation a, semble-t-il, commencé dès mardi. Selon les sources généralement fiables d’awate.com, plusieurs personnalités ont été raflées ces jours derniers, la plus célèbre d’entre elles étant Abdella Jaber, le responsable de l’organisation du parti unique, qui fut l’un des hommes de confiance du chef de l’Etat. L’homme était quasiment à demeure il y a quelques années au Novotel de Ndjaména, lorsque l’Erythrée se rendait prétendument indispensable pour unifier les mouvements rebelles du Darfour. Un ancien commissaire politique, Amanuel Haile, dit « Hanjema », aurait également été arrêté, de même que le gouverneur de la zone sud, Mustafa Nurhussein, qui était pourtant l’hôte zélé du président lors de ses fréquentes tournées d’inspection dans son secteur. Mercredi, ce sont plusieurs diplomates qui ont été emmenés par la Sécurité d’Etat, dont Osman Jemee Idris, ambassadeur d’Erythrée dans les Emirats arabes unis, toujours selon la même source.

Absence des « usual suspects »

Bien sûr, je serais bien en peine de faire le lien entre tous ces hommes et de connaître les vraies raisons de leur séjour dans les oubliettes d’Issayas. Mais il paraît difficile de ne pas penser qu’il s’agit d’une réponse, même improvisée, même auto-destructrice, à la prise de « Forto », le nom du ministère de l’Information passé sous le contrôle des mutins du colonel Saleh Osman. Celui-ci serait d’ailleurs désormais retranché avec sa brigade mécanisée dans le sud du pays, près de Dekemhare, n’autorisant que la police militaire à approcher pour négocier. On peut s’étonner, dans toute cette confusion, de ne pas savoir où sont ni ce que font les « usual suspects » de la réforme du système — le ministre Sebhat Ephrem, le général Filippos, en disgrâce depuis un moment. L’étrangleur Issayas a peut-être rencontré plus étrangleurs que lui.

Entre-temps, au ministère de l’Information et dans Asmara, rien ne paraît. La vie continue son cours et la propagande fait tourner son petit moulin comme si de rien n’était. Issayas a annulé sa visite préparatoire à Khartoum, prélude au sommet de l’Union africaine qui se tient ce week-end, et n’est pas réapparu depuis deux semaines, comme à son habitude. Ni ses consigliere ni ses caporegime. Les ministres et généraux que certains ont pris pour les leaders des contestataires non plus. Le gouvernement est invisible et mutique. Seuls ses partisans les plus bruyants s’agitent, surtout à l’étranger, alors que la jeunesse de la diaspora est soudain galvanisée par les « héros » de « Forto 2013 », au point de faire irruption dans l’ambassade d’Erythrée à Londres.

Il semble donc que la « grande histoire » à l’intérieur de laquelle doit s’inscrire la « petite histoire » du 21 janvier ne soit pas terminée. Mais tout le monde est dans le noir, y compris les partisans de la dictature. Et ce ne sont certainement pas les éternels maquisards qui sont à la manœuvre en Erythrée qui se précipiteront sur les plateaux de télévision pour appeler le monde à leur rescousse.

Les affiches noires

1er août 2012, Bourdeaux – Depuis un an, des groupes épars de jeunes érythréens en exil ont commencé à s’organiser pour s’opposer à la psychopathie du régime, autant qu’à l’apathie de leurs aînés. Inspirés par les révolutions arabes, et surtout par le leadership étouffé des gamins du Caire et de Tunis, ils se sont réunis sous la bannière du mouvement Harbi Harnet (« Vendredi de la liberté ») et de l’EYSC (Eritrean Youth Solidarity for Change, Solidarité de la jeunesse érythréenne pour le changement), avec insolence, créativité, efficacité, goût et sens de la subversion.

Le week-end dernier, ils ont frappé un grand coup, dont ils ne sont pas peu fiers. Autour du quartier commerçant de Medeber, dans le centre-ville, près des bars Shishay et Jos, dans le secteur administratif surnommé « Babilon », devant le Bar Royal et de l’autre côté du célèbre Bar Alba, en face de la cathédrale catholique, sur la Place du 1er-Septembre, autour de la station de taxis d’Akriya, dans les banlieues de Mai Temenai et Godayif, autour du complexe moderne d’Expo et même sur les murs du sinistre commissariat numéro 2, ils ont collé des affiches imitant les traditionnels avis de décès disséminés dans la ville. Un visage de jeune fille, une rhétorique similaire aux éloges funèbres : ils déplorent la mort de la liberté et le maintien du régime funeste d’Issaias Afeworki, le fossoyeur national.

Dans les fibres du système

Déjà, les mois derniers, ils s’étaient donnés entre eux la tâche de passer des coups de téléphone aléatoires dans le pays pour éveiller les consciences hypnotisés de leurs cousins et cousines. Ils téléphonaient aux habitants des régions frontalières pour expliquer comment le Général Tekle Kiflai « Manjus », commandant des gardes-frontière, touche sa dîme sur chaque passage clandestin des fugitifs que ses hommes ne parviennent pas à abattre ou arrêter. Ils exprimaient leur révolte non pas en fuyant pour sauver leur peau, comme leurs pauvres compatriotes errant dans les déserts d’Afrique. Mais en s’infiltrant à l’envers, dans les fibres mêmes du système.

Il y a trois ans, en Sicile, un Erythréen installé depuis longtemps en Europe et qui, à force de s’écraser, parvenait encore à retourner au pays, m’avait expliqué que des graffitis avaient récemment fait leur apparition dans les rues d’Asmara. « Issaias kidnappeur », « Issaias assassin ». Lui demander une photographie n’aurait eu aucun sens, je n’ai pas besoin de dire pourquoi. Quelques mois plus tard, un ancien du parti unique m’avait révélé que quelques étudiants étaient parvenus à distribuer des tracts hostiles au gouvernement, avant de se faire arrêter en souriant, pour la cause.

Comme en Grèce, dans cette Grèce dépressive et couverte d’injures de 2012, ce sont les mômes qui sauvent l’honneur en Erythrée.

En attendant le 24 mai

17 mai 2012, Paris. Si j’étais encore journaliste, je dirais aujourd’hui que la tension monte en Erythrée à l’approche des célébrations de la fête de l’indépendance, le 24 mai prochain. Mais disons-le plus simplement. Le président Issaias Afeworki n’est toujours pas réapparu. Ni à la télévision ni ailleurs. L’important mouvement de jeunesse né l’année dernière dans la diaspora appelle à manifester sa révolte partout jeudi et vendredi prochain, y compris à Asmara, pour faire tomber le régime. Depuis quelques semaines, tous les vendredis, leurs logiciels d’appels automatique téléphonent dix mille messages subversifs à des numéros aléatoires dans le pays. Des hackers érythréens se disent prêt à attaquer les sites gouvernementaux. Les réseaux sociaux qu’ils animent sont pleins de défiance et de poings serrés. L’ambassade des Etats-Unis a annoncé la suspension de la quasi-totalité de ses services au sein de son ambassade de la capitale érythréenne. Du côte de l’ambassade de France, c’est l’attente aussi. C’est l’attente depuis des années, de toute façon.

Mais dimanche, j’ai reçu le message désespéré d’un frère érythréen, exilé à contrecœur aux Etats-Unis. Sans avertissement, sans préambule, il m’annonçait sa rupture avec son pays. Lui d’ordinaire si combatif, si malicieux et si bien informé m’avouait qu’il n’en peut plus. Mon peuple est un peuple de trouillards, pleurait-il. Notre choix, c’était la soumission ou la révolte. Nous avons collectivement choisi la soumission parce que nous avons peur de mourir. J’efface l’Erythrée de mon esprit. Moi, je sais que son cœur est brisé. Je ne suis pas parvenu à lui répondre. Et puis, quelques jours plus tard, il m’a envoyé un autre message, constellé de jovialité et d’espiéglerie, pour complimenter le glorieux peuple français dans les veines duquel coule le sang rouge de la révolution.