Pour un autre héros

Belula Seyoum tient en mains la lettre qu’elle et sa soeur ont voulu remettre, en vain, à l’ambassadeur d’Erythrée en France.

4 mai 2013, Paris — En ce lendemain de Journée internationale de la liberté de la presse, marquée cette année par un éventail d’index, de classements et de prix qui malheureusement pour le commun confine à l’abstraction, je voudrais parler d’un homme bien concret : Seyoum Tsehaye. J’ai déjà parlé de l’incroyable courage de ses deux filles, Abi et Belula, qui sont allées porter une lettre demandant des nouvelles de leur père à ce trouillard d’ambassadeur d’Erythrée en France, l’autre jour. Elles ont été accueillies par la police.

Mesure-t-on à quel point cet homme est un héros de l’Erythrée contemporaine ? Professeur de français formé au Lycée Guébrémariam d’Addis-Abéba, il s’est rapidement engagé dans le maquis, comme nombre de ses frères. Dans les collines, il a tenu la kalachnikov et un appareil photo, avec lequel il a réalisé une somme impressionante d’images de ses compatriotes en short et sandales. Formé dans l’ombre d’un Français engagé dans les rangs du Front populaire de l’Erythrée, Christian Sabatier, surnommé « Al-Hilal », il est devenu après l’indépendance le patron de la première chaîne de télévision de l’Erythrée libre. Il a démissionné avec fracas pour dénoncer le naufrage paranoïaque de son ancien chef, le président Issayas Afeworki. Il a rejoint la petite bande de la presse libre et il a partagé leur sort atroce, lors des rafles de septembre 2001.

Il n’a plus été vu vivant depuis son transfèrement, en avril 2002, hors du commissariat numéro 1 d’Asmara, après que ses confrères et lui avaient entamé une grève de la faim pour exiger un procès. Les rares informations en provenance d’Erythrée indiquent toutefois qu’il serait l’un des derniers survivants du bagne d’EiraEiro, après qu’au moins sept de ses confrères sont morts en détention, à l’isolement, sans visite, sans procès, sans avocat et dans l’indifférence générale. Pour les matons, il porte le matricule numéro 10.

J’exhorte ceux qui savent s’il est encore vivant de le dire. Officiels, flics, gradés, conseillers, politiciens érythréens, au nom de ses valeureuses petites filles, dites où se trouve Seyoum, si vous êtes vraiment patriotes.

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Coup de force à Asmara

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21 janvier 2013, Paris – Un groupe d’une centaine de soldats sous les ordres d’un colonel et d’officiers de l’armée érythréenne a pris le contrôle du ministère de l’Information, lundi 21 janvier 2013 peu avant dix heures du matin.

Appuyés par au moins trois chars et plusieurs véhicules blindés, les militaires ont pris possession sans violence du complexe abritant la chaîne d’Etat Eri-TV et la radio publique Dimtsi Hafash, sur les hauteurs dominant Asmara. Ne portant pas d’uniformes distinctifs, plusieurs officiers ont été repérés parmi la troupe en raison de leur utilisation d’appareils de communication.

Après avoir rassemblé les cadres du ministère dans une pièce du deuxième étage, dont la propre fille du président Issayas Afeworki, présente ce matin-là dans le bâtiment, les mutins ont contraint le directeur d’Eri-TV, Asmelash Abreha, à lire un bref communiqué à l’antenne, interrompant les programmes habituels. « Nous allons libérer les prisonniers politiques et les fugitifs », c’est-à-dire les personnes capturées alors qu’elles tentaient de passer clandestinement la frontière avec le Soudan ou l’Ethiopie. « Nous allons mettre en application la Constitution » de 1997, adoptée par le défunt Parlement et jamais ratifiée par le chef de l’Etat. Le signal de la télévision d’Etat et de la radio a ensuite été coupé. A l’intérieur du pays, une mire a été diffusée toute la journée, tandis que le signal par satellite diffusait des programmes d’archives.

Plusieurs témoins ont affirmé dans la journée que la situation était calme à Asmara. Aucun coup de feu n’a été signalé. Des militaires ont pris position à l’aéroport international et autour de la Banque centrale d’Erythrée, sans qu’il soit établi qu’ils étaient loyaux à la junte militaire dirigée par Issayas Afeworki ou non.

Dénouement incertain

A neuf heures du soir, le programme d’information n’a pas été diffusé, pour la première fois depuis la création de la télévision érythréenne, il y a plus de vingt ans. C’est peu après neuf heures trente que les programmes ont repris. Présentés par un employé du ministère de l’Information, un court bulletin d’information a commencé par des excuses pour le retard, puis a proposé des sujets de la veille. Au même moment, les employés du ministère de l’Information ont été informés qu’ils étaient libres de rentrer chez eux. Tandis qu’ils quittaient la colline de Forto, siège du ministère et des médias d’Etat, certains ont indiqué que les soldats mutins se repliaient sur leur base, qui se trouverait dans le sud-est du pays.

Ce soir, la situation est toujours calme dans la capitale, plongée dans la nuit. Il n’est pas certain que les unités rebelles se soient repliées dans leurs casernes. Une source affirme que des unités rebelles auraient pris position autour de la capitale et qu’elles auraient conservé le contrôle de la ville. A leur habitude, les ambassadeurs d’Erythrée affirment que la situation est sous contrôle. Le gouvernement n’a fait aucune déclaration.

Le leader des mutins serait le colonel Saleh Osman, célèbre commandant à forte tête d’une unité basée à Assab. Il a été vu à Enda Zena aujourd’hui, ainsi que quatre officiers qui communiquaient par radio avec une ou plusieurs autres unités ailleurs en ville. Leur sort est inconnu ce soir, ainsi que celui de leurs soldats. J’ignore toujours s’il s’agit du coup de force spectaculaire de quelques officiers et de leurs hommes de troupe ayant des revendications mineures. Ou si, aujourd’hui à Asmara, une tentative de coup d’Etat a eu lieu.

La grande frappe

Issayas Afeworki sur Eri-TV, le 28 décembre 2012

30 décembre 2012, Paris – Cet homme vit dans un monde à part, un monde à lui. Le réel est élastique, courbé pour entrer dans ses modèles, comme je le disais l’autre jour dans l’entretien mené par mon ami Olivier Favier sur son très beau site. Cela ne lui pose aucun souci, c’est incroyable.

Hier, l’un de mes amis érythréens avec qui j’ai bu un café était de mauvaise humeur, exaspéré et grincheux. Je me suis demandé pourquoi, s’il avait des problèmes personnels. Non, c’est lui, « l’autre », la grande frappe, la brute glaciale Issayas Afeworki qui l’avait mis en rage. Comme souvent, comme toujours. La veille au soir, Issayas avait donné sa traditionnelle grande interview de fin d’année à la chaîne d’Etat Eri-TV, en tigrinya et en arabe, alternativement, avec son costume clair et ses sandales, face à deux sénéchaux dépêchés par « Forto », le ministère de l’Information perché sur la colline au-dessus d’Asmara et qui a perdu son chef, Ali Abdou.

Triomphe de soi, fiasco des autres

Fidèle à lui-même, maigre mais vif, jaune et grinçant, il avait déroulé son univers irréel. Après s’être pendant une heure et demie lamentablement pris les pieds dans le tapis sur les questions économiques de son pays à la dérive, il avait abordé les questions de politique étrangère.

Si j’en crois le compte-rendu de Shabait.com, il avait dit en substance ceci : les sanctions internationales ourdies « depuis cinq décennies » par les Américains contre l’Erythrée, contre la volonté du monde entier, sont « un fiasco », grâce à la « l’unité et l’esprit de résistance du peuple » ; « illégales et injustes », ces sanctions qui étranglent et isolent la petite Erythrée sont la conséquence de la « volonté hégémonique » de Washington, dont « les agendas » ont d’ailleurs provoqué « dans divers pays de la région » des « problèmes majeurs et des situations de crise »; la direction de « l’ennemi » est en outre l’organisatrice, selon Issayas, du « trafic humain de citoyens érythréens en général, et de sa jeunesse en particulier, dans une tentative futile de siphonner les ressources du pays », sous le déguisement de la Croix-Rouge, des agences de l’ONU et des ONG d’aide aux réfugiés ; « Malgré cela, toutefois, les jeunes Erythréens ne sont pas tombés dans le piège et ont par conséquent conservé intacte leur loyauté à la nation et au peuple, a-t-il ajouté. Le Président a noté, de plus, que cette attitude patriotique avait causé la frustration et la banqueroute dans les rangs ennemis. »

Caporegime des passeurs

Or, on me le dit sans honte, le pays est exsangue. Le gasoil qui fait tourner les machines et les voitures est issu de la contrebande venue du Soudan. La centrale électrique ne fournit plus d’électricité à tout le monde, et pas tout le temps. Il y a même des pénuries d’eau, de soins, de nourriture. En ville, il n’y a plus que les vieux, les enfants et les flics. Les autres sont au stalag, dans les camps d’Afrique ou les banlieues d’Occident.

Secrètement, la distribution d’AK-47 à toutes les familles a révolté tous les cœurs. Voir dans les rues d’Asmara des honorables bonshommes sur leur bicyclette, avec leur petit costume vieillot et leur fusil-mitrailleur, empoisonne l’atmosphère. Les jeunes continuent de fuir le pays par groupes de dix, de quinze. La propre fille d’Ali Abdou, qui s’apprêtait à fuir au Soudan, a été attrapée et va passer son adolescence dans les cellules de Kerchele, l’ignoble grande prison d’Asmara, avec son oncle et son grand-père. Et les gardes-frontières continuent de servir le général Teklai « Manjus », le caporegime des trafiquants, lequel tire des fugitifs un substantiel bénéfice de 3,6 millions de dollars par an, ainsi que l’a révélé l’ONU.

Pour le reste, Issayas a repoussé en ricanant toute nouvelle négociation avec Addis-Abéba sur la question de la frontière disputée, ainsi que l’avait suggéré il y a quelques semaines le nouveau Premier ministre éthiopien Hailemariam Desalegn. Et aussi déliré à loisir sur bien d’autres sujets.

Mon ami ne voulait même pas en parler. Je sentais qu’il avait juste envie de lui envoyer son poing dans la figure. Tous les autres pourraient être épargnés, peu importait. Mais lui, Issayas, méritait qu’on lui casse la gueule, voilà ce qu’il ressentait, agrippé à sa chaise, épuisé par l’idiotie, sirotant nerveusement son café.

Ali ne reviendra pas

16 décembre 2012, Paris – Ali Abdou est parti, c’est désormais un fait. Sa fille aînée a quitté clandestinement l’Erythrée et son domicile d’Asmara a été perquisitionné par la Sécurité d’Etat. Lui est toujours introuvable, ainsi que je l’expliquais l’autre jour sur Slate Afrique. Tout cela ressemble à une fuite organisée et à la mise en sécurité de sa famille, qui pourrait être le motif principal de la défection du ministre érythréen de l’Information.

Ces révélations, publiées d’abord par le site d’opposition Assenna, m’ont été confirmées par des sources indépendantes et fiables, c’est-à-dire qui n’ont aucun lien avec une organisation politique quelconque et qui m’ont déjà informé correctement de faits plus tard vérifiés.

L’ancien opérateur radio d’Issayas Afeworki a donc disparu, en sous-marin. Sans doute pour s’occuper de ses enfants, qui connaissent d’importants problèmes de santé. Mais aussi peut-être pour s’affranchir définitivement de ce régime décadent dont il a été le grand chambellan pendant des années. Et de cet homme reptilien et narcissique qu’il servait depuis son adolescence.

Il le servait tant qu’en octobre 2001, il avait accepté sans mot dire l’incarcération de son propre père âgé de 72 ans, Abdou Ahmed Younis. Le vieil homme avait eu l’impudence d’être allé demander au président Issayas, avec d’autres honorables vieillards du Front de libération, de libérer et de transiger avec les réformistes du G-15, raflés quelques semaines plus tôt et porté disparu depuis. Trois ans de cellule. L’un de ses anciens collaborateurs m’a avoué qu’Ali, tout en bravades et en dénis verbeux en public, lui avait dit en privé combien « la lutte » pouvait être « dure parfois ». On voit pourquoi.

Traité avec condescendance

Pendant longtemps, d’ailleurs, Issayas avait traité son subordonné avec un rien de condescendance, comme à l’époque du maquis il commandait cet adolescent idéaliste qui le flanquait jour et nuit. Certes, il lui avait confié la succession du « boucher » Naizghi Kiflu à la tête du ministère de l’Information une fois les journalistes indociles éliminés en 2001 et 2002. Mais jusqu’à peu, il lui interdisait, à coups de colères froides, d’utiliser le titre de « ministre de l’Information », le contraignant à y adjoindre le terme « par intérim » (« acting Information Minister »).

On ignore ce qu’Ali faisait en revanche de l’exil militant de son frère, qui anime le célèbre site Awate, et dont les informations sont toujours justes. Mais qui, là, se tait.

Silence dans les rangs

Je m’étonne que cette disparition de haut vol n’ait fait l’objet d’aucune sorte de curiosité de la part des médias internationaux, d’aucun coup de fil, d’aucun message. Contrairement à la défection de la quasi-totalité de l’équipe nationale de football d’Erythrée en Ouganda, au début du mois. Mais je sais que j’ai besoin certaines fois que l’on m’explique comment fonctionnent mes contemporains.

Et il m’est difficile en outre de ne pas penser à la réaction d’Issayas, à sa probable furie, à l’aggravation de son isolement, entouré seulement de « Charlie » et « Monkey », ses deux fidèles Yemane, et du redouté Colonel Tesfalidet Habteselassié, à qui il confie la sécurité du pays, m’a dit l’un de ses anciens collaborateurs, lorsqu’il n’est pas en état de le conduire. Lorsqu’il s’isole, par exemple, pour de longues retraites alcooliques dont il ressort deux fois plus malade et deux fois plus furieux.

Rien ne change

Une « giffa » dans une rue d’Asmara (Photo fournie par le mouvement de jeunesse en exil Eritrean Youth Solidarity for Change, EYSC).

10 mai 2012, Paris. Elle est bien étrange, cette atonie, cette résignation au retour à la normale que propose la dictature érythréenne depuis le psychodrame du mois dernier. Dans la diaspora comme dans le pays, chacun a retrouvé sa routine, verbiage et aquoibonisme pour les uns, rafles et pénuries pour les autres.

Que me dit-on ? Que le régime est toujours aussi nerveux. Que les giffa se multiplient en ville pour enrôler de force les citoyens dans l’armée, même les plus âgés. Que quelques colonels sans envergure ont été arrêtés. Que les barons du Parti unique craignent plus que tout un raid de l’armée éthiopienne, qui renifle aux frontières depuis qu’elle sent que l’Erythrée est vulnérable. Qu’Issaias Afeworki n’est plus réapparu à la télévision depuis son interview spectaculaire du 28 avril. La chaîne a bien montré des images d’un conseil des ministres réuni au complet, le 30 avril à la présidence, mais sans le chef de l’Etat. Rien d’autre.

C’est déjà beaucoup, cela dit. Mais la nuisance sonore sucrée de la propagande gouvernementale fait passer le poison, en annihilant son amertume. Sur Eri-TV et sur le site du ministère de l’Information, on bavarde. Des sous-ministres promeuvent les chantiers ministériels dans les provinces. On exhorte le Département des systèmes d’information et de statistique de la région méridionale à « redoubler d’effort pour assurer un service efficace ». A vue de nez, l’Erythrée tourne à plein régime. Tout va bien, la folie est parfaitement intériorisée.

De leur côté, mes amis de la diaspora sont tous rentrés dans leur tanière. Ils se taisent et me disent qu’ils attendent les célébrations du 24 mai, le jour de l’indépendance. Issaias sera obligé de se montrer. Les familles des prisonniers n’osent pourtant pas rêver d’une amnistie, dont on avait entendu parler pendant le drôle de putsch de fin avril. Un mouvement de la jeunesse en exil a promis des manifestations. Ou bien alors rien ne changera. On attendra encore.

La folle semaine d’Issaias Afeworki

29 avril 2012, Paris. Virtuose de la survie et du mensonge, le président érythréen Issaias Afeworki est apparu samedi soir à la stupéfaction générale dans les postes de télévision de ses compatriotes sur la chaîne d’Etat Eri-TV, après une inhabituelle disparition d’un mois, suivie d’une semaine de folles rumeurs sur sa chute ou sa mort.

Vêtu d’une chemisette trop grande et de sandales, lourdement maquillé et butant parfois sur une élocution hésitante, souriant aussi, il a balayé d’un revers de la main les spéculations le donnant pour mort ou plongé dans le coma dans un hôpital du Golfe, où il fait habituellement soigner son foie malade.

Depuis dimanche dernier en effet, tous les Erythréens que je connais cherchaient à savoir ce qui se tramait dans ce pays-caserne où ils sont nés. Les habitants d’Asmara signalaient par téléphone une présence inhabituelle de camions de soldats sillonnant la capitale. Mes contacts, dans la diaspora comme dans le pays, clamaient toutes que les temps étaient en train de changer. On me parlait d’arrestations des généraux les plus radicaux, d’un comité de transition civilo-militaire, de reprise en main de l’administration et de la police, d’une annonce imminente. On évoquait même la libération des prisonniers survivants des rafles de septembre 2001. Le pouvoir semblait vacant. L’hypothèse d’un coup d’Etat semblait réaliste.

Entretemps, dans les journaux d’Eri-TV, les reportages sur les programmes de développement agricoles succédaient aux images d’administrateurs locaux vantant les avancées des chantiers gouvernementaux. Interrogés par les médias internationaux et les ambassades, les affidés du régime niaient avec grandiloquence, s’empêtrant dans des contradictions et des explications extravagantes. Mais Issaias Afeworki n’apparaissait plus. Ni pour une visite à l’étranger ni pour l’un de ses treks dans les campagnes érythréennes. Une seule fois, dimanche soir, il avait été montré, dans des images d’archives, gravissant à grands pas les pentes d’une colline du Gash-Barka, sur fond d’orage, en lunettes noires et un appareil photo à la main. Ses rendez-vous étaient annulés sans explication.

Mais hier soir, Issaias Afeworki est réapparu, en direct, depuis la grande salle de la présidence à Asmara. Que nous est-il donc arrivé ?

Dans les jours qui viennent, les fuites sur les arrestations ou les mises au pas de quelques officiers et cadres du régime donneront une indication sur l’ampleur de la crise interne qui a eu lieu à Asmara.

Avec le temps, nous finirons peut-être par savoir ce qui a réellement eu lieu pendant cette folle semaine. Dans les jours qui viennent, les fuites sur les arrestations ou les mises au pas de quelques officiers et cadres du régime donneront une indication sur l’ampleur de la crise interne qui a eu lieu à Asmara. Rien n’est fini encore. Rien n’a été clos par Issaias et ses méthodes d’étranglement, retournant contre ses adversaires la force de la pression qui s’exerce contre lui.

Il semble néanmoins certain que, malgré les dénégations amusées de celui-ci, le dictateur en sandales a été temporairement dans l’incapacité d’assumer la direction de l’Etat. Et une révolution de palais s’est préparée, avec l’idée de ne pas créer d’appel d’air qui puisse favoriser l’opposition politique en exil ou un raid éclair des troupes éthiopiennes contre le pays.

Pour manœuvrer sous la surveillance du charisme d’Issaias, l’équation est complexe. Sous l’autorité brutale d’un président cyclothimique, les cinq généraux de brigade qui tiennent le pays — « Wuchu », « Philippos », « Manjus », Tekle Habteselassié et Omar Hassen Towil — se livrent depuis des années une lutte de clans féroce pour assurer leur emprise sur le destin de l’Erythrée et ses privilèges. Quelques colonels et une poignée de capitaines s’assurent que les ordres sont exécutés. Ne pouvant faire sans eux pour tenir l’administration et le Parti, les capporegime d’Issaias doivent également s’appuyer sur les ministres ou les hauts fonctionnaires les plus influents, comme le directeur de cabinet du président Yemane Ghebremeskel, le commissaire politique Yemane Ghebreab, le ministre de la Défense Sebhat Ephrem, le ministre de l’Information Ali Abdu et l’ambassadeur Girma Asmerom, consiglieri sans réel pouvoir sur le terrain, mais indispensables pour se bâtir une légitimité. Dans l’équilibre entre les intérêts de ces hommes inféodés se trouve le secret de la dictature.

A l’issue d’une réunion houleuse avec ses cinq généraux, Issaias Afeworki serait entré dans l’une de ses phases de dépression, au cours desquelles il s’isole pour de longues retraites alcooliques.

Finalement, le site d’opposition Awate.com, généralement bien informé, a donné hier soir une explication plausible du scénario de ce dernier mois d’incertitude. En mars dernier, des commandos éthiopiens ont mené contre Adi Tekhlay, Shesebit et plusieurs localités érythréennes des raids destructeurs, visant à neutraliser les bases arrières des groupes armés qui mènent des opérations coups de poing transfrontalières. Plusieurs villages auraient même été occupés en région danakil, poussant le président érythréen dans de violentes colères, allant jusqu’à une contre-offensive de grande ampleur à laquelle les chefs de l’armée n’étaient pas favorables. A l’issue d’une réunion houleuse avec ses cinq généraux, Issaias Afeworki serait entré dans l’une de ses phases de dépression, au cours desquelles il s’isole pour de longues retraites alcooliques. Miné par une cirrhose qu’il fait régulièrement traiter dans un hôpital du Qatar, le Président aurait été pris d’une violente crise nécessitant une hospitalisation d’urgence, avant d’être contraint de reprendre in extremis les rênes du pouvoir, tandis qu’un putsch de couloir se tramait dans la base militaire de Valenaki.

L’opacité autistique du régime érythréen, dans laquelle il baigne depuis les années de guérilla, a fait le reste. L’Histoire le dira ou pas.