Aster

aster yohannes

11 décembre 2012, Paris — Cette femme est-elle morte ? Est-elle vivante ? Et où ? Dans quel état ? Comment peut-on simplement se poser la question ? Comment peut-on simplement tolérer de devoir se poser la question ? Il y a neuf ans exactement, le 11 décembre 2003, Aster Yohannes était arrêtée par les hommes de la Sécurité d’Etat, à sa descente d’avion à l’aéroport international d’Asmara. Bras empoigné, protestations, cris. On l’avait jetée dans un Land Rover et elle n’a plus été revue depuis.

Elle était accourue de Phoenix, Arizona, où elle terminait un cursus de trois années d’études grâce à une bourse de l’ONU, après deux ans d’angoisse et de coups de téléphone déchirants. L’ambassadeur d’Erythrée aux Etats-Unis, Monsieur Son Excellence Girma Asmerom, avait diligemment fait renouveler son passeport périmé, en lui susurrant des assurances selon lesquelles elle pourrait voyager librement partout, mais bien sûr, ne t’inquiète pas. « Si je suis arrêtée, dis-le au monde entier », avait-elle pourtant dit à ses amis avant de quitter l’Amérique. Elle connaissait bien les psychotiques du parti unique : en 1979, elle avait pris le maquis avec eux.

Le Nelson Mandela érythréen

Mais Aster voulait retrouver ses quatre enfants, âgés à l’époque de six à treize ans. Le 18 septembre 2001, son mari avait été arrêté par les hommes du colonel Simon Ghebredingel, l’homme des sales boulots de la présidence. Petros Solomon, héros de la révolution du maquis et ancien ministre, avait lui aussi été embarqué de force, au réveil, avec les réformistes du Groupe des Quinze. Jeté dans une cellule sinistre sur ordre de celui qui fut son frère d’armes et qui refusait de céder le pouvoir : Issayas Afeworki et son narcissisme de cow-boy… Personne n’avait le droit de rivaliser avec lui et surtout pas le très aimé Petros Solomon, ce Nelson Mandela érythréen. Question de « sécurité nationale », a-t-il osé clamer, ce trouillard.

En avril 2002, Petros et ses co-détenus avaient finalement été envoyés dans un pénitencier dans les montagnes, vers Embatikala, le long de la somptueuse route panoramique menant à Massaoua qu’empruntent les rares touristes qui vont en Erythrée. On attendait la fin de la construction du bagne d’EiraEiro, perdu dans les cactus et les champs de mines, où il croupit toujours aujourd’hui, dit-on, avec quelques survivants. Le lieu de détention d’Aster, lui, est inconnu. Il fallait qu’on les oublie.

La somme de l’épouvante

Au bout d’un moment, la somme de l’épouvante est trop lourde, dans cette histoire. Tout ce que j’ai à raconter d’autre est ignoble. Les enfants de Petros et Aster qui tentent de fuir le pays par deux fois et se font rattraper par les Mktital Dobat du général Manjus… Sa mère qui parvient finalement à s’échapper et dont la voix enregistrée, le week-end dernier, a retenti dans les combinés téléphoniques de dix mille compatriotes, grâce aux formidables campagnes d’agit-prop du mouvement ArbiHarnet, « Vendredi de la liberté »… Je m’arrête là. Nous n’y pouvons rien, paraît-il.

Ces incorrigibles maquisards

11 novembre 2012, Paris — Nous y revoilà. Un site d’opposition a publié, voici quelques jours, des informations invérifiables sur une prétendue crise au sommet de l’État érythréen : un président de plus en plus incontrôlable, des batailles de généraux, des incarcérations soudaines, des limogeages spectaculaires, des défections… De l’agit-prop, des rumeurs, des hypothèses, des scoops jetés en l’air et qui retombent en poudre, sans qu’on n’y puisse rien.

Pour ma part, avec quelque raison, j’ai tendance à ne pas croire à ces « unconfirmed reports ». Du temps de la révolution, le Front populaire de libération de l’Erythrée maniait déjà avec maestria les diversions de sa célèbre « Brigade 72 », l’unité des renseignements militaires de la guérilla, dirigée par le brillant Petros Solomon, l’un des réformistes agonisant dans le donjon d’EiraEiro depuis dix ans. Depuis l’indépendance, l’intoxication et les calculs à trois bandes sont une seconde nature des vétérans du FPLE, qu’ils aient fait défection ou qu’ils soient restés fidèles à leurs chefs.

Épisode traumatisant

La machine à fabriquer des paniques et des espoirs est donc repartie. On croirait que la folle semaine du printemps dernier, lorsque tout le monde a réellement cru que le président Issayas Afeworki était à l’article de la mort, recommence.

Cet épisode a durablement traumatisé nombre de mes amis. J’en connais au moins deux, et de bons gaillards qui en ont vu d’autres, à avoir sombré dans une noire déprime. L’un d’eux a littéralement disparu, dans son exil américain. Je suis sincèrement inquiet. L’autre ne veut plus parler de son pays ou alors avec colère.

Retour dans les cachettes

Du coup, ils ont regagné leurs collines, leurs refuges de montagne, leurs cachettes, tous. Tous ces éternels maquisards, dont je dois parler vendredi prochain à l’université d’Avignon. Tous les Érythréens que je connais et qui sont un peu informés se cachent depuis deux jours. Ils ne répondent plus au téléphone, ni à leurs e-mails. Les seuls qui répondent disent qu’ils ne savent rien. Ou pas grand chose. Ou qu’ils me rappelleront, ce qu’ils ne feront jamais.

Me voici avec mes questions et mes déductions. On me dit que la présidence de la République s’écroule, mais ce pourrait être une tactique d’intoxication pour déstabiliser le régime. Ce n’est pas nouveau, mais on dit que la « bande des cinq » — ces généraux qui se partagent le pays — sont au bord de la mutinerie, mais ce pourrait être un signal pour semer la confusion et pousser au coup de force. Et avec tout cela, des kalachnikov sont planquées dans tous les appartements ! Pauvre pays, pauvre peuple, pauvre de nous.

Mourir guéri

5 septembre 2012, Paris – Le journaliste et écrivain érythréen Dawit Isaak passe aujourd’hui son 4000ème jour en détention, au secret, quelque part entre le bagne d’Eiraeiro et un hôpital militaire où il est régulièrement transféré pour être maintenu en vie.

Bien que personne ne soit sûr de rien, Dawit est l’un des derniers survivants des rafles des 18 et 23 septembre 2001, lorsque les réformistes du parti unique et les journalistes influents d’Erythrée ont été kidnappés par les hommes du colonel Simon Ghebredingel et enfermés à perpétuité, dans l’un des bagnes créés par l’imagination malade d’Issaias Afeworki et les mains de ses sbires.

Deux jours de liberté

4000 jours… Ou presque. Comble de l’effroi, en 2005, on apprenait que Dawit était miraculeusement réapparu chez sa sœur, à Asmara, lors du passage d’une mission diplomatique suédoise. Deux jours plus tard, il était de nouveau arrêté et jeté en cellule. Le ministre de l’Information, Ali Abdou, avait alors expliqué qu’il avait été autorisé à se soumettre à un check-up médical, mais qu’en aucun cas il n’avait été libéré.

Depuis cette date, les maigres informations sorties d’Erythrée indiquent que l’homme, âgé aujourd’hui de 47 ans, fait des allers-retours entre l’hôpital de l’armée de l’air et les blocs aveugles du complexe pénitentiaire d’EiraEiro, pour soigner son cœur défaillant.

Dawit avait choisi de retourner vivre en Erythrée, après avoir pris la route de l’exil pendant la terrible guerre d’indépendance. Il faisait des ménages et souriait aux citoyens suédois, à Göteborg où il vivait avec femme et enfants dans un petit appartement. Le soir, il écrivait. Dawit était un « immigré » ordinaire. Peut-être un peu plus rêveur et cultivé que les autres. Après tout, il était un Erythréen…

« Etre là »

Après la guerre de Badmé, en 2000, il était retourné à Asmara. Il voulait, disait-il à ses proches, « être là, alors qu’il se passe des choses« , point final. Avec ses amis Aaron Berhane et Fessehaye Yohannes, il avait co-fondé le bidhebdomadaire Setit, le journal le plus lu du pays, qu’on voyait fleurir les mardis et jeudis dans les mains de petits vendeurs des rues. Celui qui, en mai 2001, avait publié la lettre ouverte où les personnalités du G15 appelaient Issaias Afeworki à laisser respirer la jeune République d’Erythrée qui courait à la catastrophe.

Le dimanche 23 septembre 2001, à l’aube, la sécurité d’Etat est venue le chercher à son domicile. Direction les cachots du Poste de police numéro 1, un complexe ultra-surveillé du sud de la capitale, avec les autres journalistes attrapés ce matin-là par les hommes du colonel Simon Ghebredingel. Et en avril 2002, alors que les réformistes et ses confrères étaient discrètement transférés dans un centre de détention dans les montagnes, Dawit était conduit en urgence à l’hôpital Halibet, pour traiter ses problèmes cardiaques, aggravés par huit mois de sévices. Rétabli, il est allé rejoindre ses amis au fond de leur trou, pour agoniser en silence.

Pourrir en bonne santé

Voilà, je pourrais écrire sa vie. Je l’ai déjà fait. Je voulais simplement rappeler, comme ses amis en Suède l’ont calculé, que cela fait 4000 jours que le cauchemar se perpétue. Que les absurdes câjoleries de la « diplomatie silencieuse » suédoise n’ont qu’un seul effet : accorder à Dawit un traitement de faveur. Celui de recevoir des soins silencieux, pour pouvoir pourrir au fond d’une geôle en bonne santé.

Trois morts de plus

30 août 2012, Paris – Que voulez-vous que je vous dise ? Mon ami Ambroise Pierre, de Reporters sans frontières, a confirmé ce matin la nouvelle : à l’horrible liste des morts du bagne d’Eiraeiro, il faut ajouter maintenant les noms de Dawit Habtemichael, Mattewos Habteab et Wedi Itay, trois journalistes aspirés dans les rafles de septembre-octobre 2001 et qui avaient disparu depuis. Donjons, tortures, pourrissement éternel : c’est à cela qu’Issaias Afeworki et son clan condamnent leurs frères qu’ils n’aiment pas.

C’est là que le courageux jeune adjoint de mon ami Milkias, Medhanie Haile, est mort il y a maintenant six ou sept ans, plus ou moins en même temps que Said Abdulkader et Yusuf Mohammed Ali. (Je me souviens avoir réellement perçu les larmes d’homme de Milkias dans son mail, lorsqu’il m’avait annoncé la nouvelle. Medhanie était comme son petit frère. Sans doute était-ce là l’un des moments clés qui m’ont poussé à écrire « Les Erythréens »). Fessehaye Yohannes, dit « Joshua », quant à lui, s’est pendu dans sa cellule du camp militaire d’Embatikala avant que les brutes de la présidence ne puisse le transférer dans son oubliette des montagnes. Il ne reste donc que trois ou quatre survivants de ce maudit septembre 2001, au cours duquel personne ou presque n’a regardé vers Asmara.

J’ai déjà beaucoup parlé d’Eiraeiro et des prisonniers. La répétition commence à m’empoisonner. Comme beaucoup, je vais ruminer ce cauchemar venimeux pendant quelque temps, le jeter à la face des fanatiques, sidérer les gens qui n’ont pas été informés et faire encore pleurer des Erythréens en exil. Et je ne peux m’empêcher de me demander : « Mais jusqu’à quand cette épouvante va-t-elle durer ? Jusqu’à quand ? Et qu’est-ce qui dépend de nous dans tout cela ? »