Razzia punitive à Shegerab

Le camp de Shegerab en proie aux flammes (Photographie diffusée par des réfugiés).

Le camp de Shegerab en proie aux flammes (Photographie diffusée par des réfugiés).

26 décembre 2014, Paris — Une violente expédition punitive de membres de la tribu des Rachaïdas a fait plusieurs morts hier parmi les Erythréens du camp de réfugiés de Shegerab, dans l’est du Soudan, conduisant à la destruction de cette importante cité de transit de la région frontalière et la disparition de plusieurs dizaines de personnes.

Le grand camp de Shegerab, à proximité de la ville soudanaise de Kassala, est le centre de regroupement de réfugiés érythréens le plus important de cette région reculée du Soudan, par où passe une route vitale pour le commerce entre les deux pays. L’Erythrée se trouve à quelques dizaines de kilomètres, au-delà d’un massif montagneux et d’une bande désertique que traversent fréquemment, à pied, les évadés de la dictature. Mais la zone est également le terrain de chasse de familles de gangsters qui trafiquent de tout, de l’Afrique au Proche-Orient, et notamment des cargaisons d’otages érythréens terrorisés à destination des mafias du Sinaï. Des réfugiés sont fréquemment kidnappés autour du camp de Shegerab et conduits de force dans des camps de concentration clandestins en Egypte, où ils sont torturés et rançonnés par des caïds bédouins locaux.

Selon plusieurs médias érythréens en exil, et notamment Radio Erena, la tension est montée la veille de Noël après qu’un groupe d’environ seize Erythréens qui s’étaient mis en route pour Khartoum est tombé dans une embuscade tendue par des Bédouins, alors qu’ils traversaient une rivière sur une embarcation de fortune. Pris pour cible par les trafiquants au moment où ils étaient à découvert au milieu de l’eau, leur radeau a chaviré et plusieurs réfugiés ont été emportés par les flots et se sont noyés. Les Erythréens qui ont témoigné par téléphone depuis le Soudan affirment que huit cadavres ont été récupérés.

Les survivants du naufrage, dont au moins trois hommes et deux femmes, ont été capturés par les Rachaïdas. Apprenant l’incident, des réfugiés du camp de Shegerab ont alors retenus de force trois membres de la communauté bédouine, exigeant en contrepartie la libération des fugitifs kidnappés sur les berges de la rivière. Après une journée et une nuit de vaines négociations, les Erythréens ont finalement cédé et libéré leurs « prisonniers ». C’est alors qu’une troupe de Rachaïdas armés de couteaux et de machettes a attaqué le camp de Shegerab en représailles, tuant plusieurs réfugiés et brûlant les habitations. Plusieurs dizaines de réfugiés auraient été capturés et embarqués dans des camions, probablement dans le but de les renvoyer en Erythrée, les trafiquants étant souvent de mèche avec les forces de sécurité des deux côtés de la frontière.

Derrière le rideau de sable

Les villas du trafiquant Abou Omar près d'El-Mehdiya, à la frontière israélo-égyptienne. (Photo Baptiste de Cazenove)

Les villas du trafiquant Abou Omar près d’El-Mehdiya, à la frontière israélo-égyptienne. (Photo Baptiste de Cazenove)

20 octobre, Paris — Plus on parle de l’Erythrée dans la presse, moins j’écris. C’est le paradoxe auquel je fais face depuis quelques temps que, à la faveur de la diffusion de documentaires sur l’horreur concentrationnaire des otages du Sinaï, d’importants médias français découvrent ce qui se trouvait sous leurs yeux depuis des années. Le rideau de sable se disperse. Du coup, les gens tombent des nues. Je suppose que c’est bon signe, je m’incline.

Je veux simplement signaler les documents stupéfiants contenus dans le beau film de Cécile Allegra et Delphine Deloget, Voyage en barbarie, diffusé samedi par Public Sénat. Je ne reviendrais pas sur la façon dont la nouvelle ambassadrice d’Erythrée, Hanna Simon, s’est tournée en ridicule après la projection : ce n’était que du temps perdu. Au cœur du documentaire, une séquence hallucinante tournée par des bédouins montre l’état de délabrement total dans lequel les otages sont extraits des villas de torture. Puisqu’il faut des images pour convaincre, j’espère que celles-ci marqueront une étape importante. Je pèse mes mots : c’est un petit Dachau en Egypte.

Et avec tout cela, je m’attends à ce que, d’un mois à l’autre, le gouvernement sorte de son chapeau les calomnies obscènes dont il fait usage depuis que le trafic de gamins kidnappés à sa frontière a commencé à attirer l’attention. Il faut se préparer : bientôt, ils vont contre-attaquer en accusant nommément les militants érythréens comme mon amie Meron Estefanos d’être les chefs de réseau des assassins du Sinaï. Ils ne reculeront devant rien et des imbéciles les croiront.

Warlords et caporegime

Cela dit, l’histoire politique du pays continue de gronder, loin des plateaux de télévision. Des fragments d’information en provenance d’Asmara indiquent que la paranoïa du régime se crispe de mois en mois, et que la population érythréenne, de plus en plus démunie et exaspérée, commence à ne plus se laisser faire. Pour les diplomates d’Issayas, ces dernières semaines ont été occupées à ferrailler à New York, alors que le Groupe de surveillance des sanctions contre la Somalie et l’Erythrée remettait son rapport annuel au Conseil de sécurité de l’ONU. Comme tous les ans, celui-ci est une mine d’informations et de confirmations, doublée d’une improbable saga frôlant parfois le grand-guignol.

J’ai déjà raconté ici le piège tendu à Andargachew Tsige, le chef versatile d’un parti de l’opposition radicale éthiopienne, apparemment livré par l’Erythrée avec la complicité du Yemen. Dans le rapport du Groupe de surveillance, on en apprend d’avantage, et en détail, sur le temps, l’énergie et l’argent dépensés par les hommes d’Asmara pour soutenir à bout de bras les chefs et les troufions du « Ginbot 7 », la coalition politico-militaire qui rêve de renverser le gouvernement éthiopien. On découvre aussi avec quel zèle et quelle application la junte militaire érythréenne tricote et détricote au gré de ses caprices et de ses intérêts les groupuscules, guérillas et mouvements armés de la région, des Oromos de l’OLF aux Somaliens d’Ethiopie de l’ONLF, en passant par les Djiboutiens du FRUD, les Tigréens du TPDM et les Sud-Soudanais de Riek Machar, George Ator Deng et David Yau Yau.

Il y a quelque chose de la gestion de famille nombreuse dans les péripéties des uns et des autres avec les hommes d’Asmara, une relation de subordination tendue entre les warlords du coin et les caporegime de l’armée érythréenne, similaires à ceux qu’un gamin délinquant aurait avec un oncle bienveillant. Les noms des agents déstabilisateurs, les dates des lieux de rendez-vous, les photographies des pièces à conviction, les mécanismes de contrebande, tout y est. Il est alors toujours aussi étonnant d’entendre les représentants du gouvernement érythréen et leurs soutiens s’insurger contre les sanctions prononcées contre Asmara par l’ONU en 2009. Selon eux, sans rire, il n’existe « aucune raison » de ne pas les lever.

Le système de Satan

lampedusa-mjg

3 octobre, Paris — Je voulais écrire un billet pour commémorer aujourd’hui le naufrage cauchemardesque de Lampedusa, l’année dernière, mais au fond je n’ai rien à dire. Du fond de la mer, les morts ne réclament plus rien. Les survivants pleurent encore, avec un bouquet de mains sur leurs épaules. Leurs amis s’élèvent et s’insurgent, dénoncent et accusent, à bon droit. Les politiciens relisent les notes interminables de leurs conseillers, qui leur expliquent depuis des années combien ils sont impuissants et pourquoi, pour être justes, ils doivent rester lâches. Les trouillards des bureaux de vote, de toute façon, les menacent avec leurs fourches en forme de télécommande. Et les évadés d’Erythrée continuent de se masser sur les rivages de Libye, dans l’attente de la prochaine fripouille qui leur videra les poches et les enverra mourir les poumons pleins d’eau ou se sauver dans nos centres de regroupement.

Rien n’a changé et, si les choses restent en l’état, rien ne changera. Alors, pour ma part, je ne peux rien ajouter. A quoi bon, finalement ? J’ai joué ma partition et mon petit combat personnel a réussi : de nombreux médias se sont joints aux quelques voix solitaires qui, depuis des années, prêchaient dans le désert qu’au large des côtes méditerranéennes de l’Europe, quelque chose avait lieu qui méritait l’attention des Européens. C’est ce que je cherchais, lorsqu’en 2009 je me suis jeté dans le vide pour aller à la rencontre des Erythréens. Mais aujourd’hui, je n’ai pas l’énergie pour faire de cette énième horreur de la « migration » un spectacle, des images ou des bons mots.

A la limite, je veux simplement dire, ou plutôt redire ceci : que la fuite massive des jeunes Erythréens hors de leur pays, et le martyre qu’ils subissent tout le long de leur évasion, est un événement historique majeur de notre temps. Dans plusieurs années, lorsque le show-business et les historiens reprendront la main sur notre époque, dans leur mosaïque d’images symbolisant les tristes années que nous vivons aujourd’hui, ils choisiront sans doute parmi elles celles des rescapés de Lampedusa, ces visages épuisés et stupéfaits des garçons et des filles d’Erythrée qui ont fui la terreur pénitentiaire d’Issayas Afeworki et ses amis. Mais nous vivons les temps de l’exaspération : les boat-people d’Afrique sont embarqués dans une histoire qui les dépasse.

Mécanique infernale

C’est un grand système qui s’est mis en place entre les villes étouffées d’Erythrée et les rues de nos cités. Des acteurs divers y ont pris leur place et font tourner une mécanique infernale qu’il est bien difficile de gripper. Voulant la stopper, il est illusoire de ne repeindre ou de ne réparer qu’un seul maillon de cette longue chaîne de responsabilités qui noircit nos journaux et nos consciences. Des mouchards d’Asmara aux chefs de famille bédouins du Soudan et d’Egypte, des trouffions égarés de Sawa aux mafias libyennes, des politiciens de la droite israélienne aux rescapés des chambres de torture du Sinaï, des humanitaires européens aux pêcheurs des grands fonds, des élus locaux de Sicile aux matamores de la technostructure romaine, des bénévoles des associations aux petits-bourgeois fébriles, des commissaires européens aux journalistes pressés des grandes rédactions, toute une machinerie complexe tourne inexorablement, l’un entraînant l’autre, l’autre motivant l’un. Si l’on voulait réellement que ce cauchemar s’arrête, il faudrait une action de grande envergure, forte et définitive. Pour être à la hauteur de la tâche, on devrait au moins être à la hauteur de ce système, dépassant les frontières et les petits arrangements cosmétiques. Il faudrait, par exemple, parler au gouvernement d’Asmara sur un autre ton et avoir de bonnes raisons de le faire. Les peuples africains pourraient répudier publiquement le charabia auto-satisfait des domestiques du parti unique érythréen, et les peuples arabes se lever, cette fois, pour les droits de leurs frères noirs qui traversent leur pays.

Mais il est aussi difficile de s’attaquer à ce problème qu’à faire la révolution : des forces contradictoires nous paralysent, la peur de la violence nous menace, la crainte de tout perdre ou de perdre le peu qu’on a nous glace, l’incertitude des résultats nous épuise avant même qu’un effort soit engagé. Les uns regardent ailleurs, les autres prient, certains s’adonnent gaiement à la barbarie et les derniers argumentent doctement dans le sabir de Diafoirus. Moi même, je l’avoue, je ne fais pas exception.

« L’exil n’est pas la solution »

Alors non, nous ne sommes pas très malins. Un an après Lampedusa, nous voici bien abattus. C’est pourquoi je suis très intéressé par la dernière initiative du mouvement Arbi Harnet, dont j’ai souvent parlé ici. Ses militants diffusent depuis quelques semaines un slogan à l’intérieur du pays. Le message est simple et frappant : « L’exil n’est pas une solution. » Une phrase qui laisse songeur. C’est au moins une tentative de lancer un grain de sable dans la roue destructrice de l’exode qui s’est emballée depuis dix ans. Je regarde la roue tourner, guettant le hoquet, l’infime irrégularité qui commencera à modifier, lentement, doucement, l’ordre écœurant des choses. Au moins, j’espère secrètement. Si cela se produit, nous aurons tous intérêt à ne pas rater le moment où, cette fois, on pourra faire s’écrouler cette broyeuse de mômes qui sévit d’Asmara à Calais.

Trahison en mer Rouge

Andargachew Tsige sur ETV 10 septembre, Paris — Le kidnapping en juin dernier à l’aéroport de Sanaa, capitale du Yémen, de l’opposant éthiopien Andargachew Tsige est une invraisemblable histoire de trahisons et d’intrigues, d’où surgit aujourd’hui le visage sombre de la dictature au pouvoir en Erythrée. Comment cela s’est-il passé ? D’abord commençons par dire que l’auteur de cette révélation, le journaliste de l’opposition éthiopienne radicale Elias Kifle, a été plutôt très complaisant avec le régime d’Asmara ces dernières années. Le mouvement politique interdit auquel il participe, fondé essentiellement sur des militants nationalistes amharas en exil en Occident, est celui dont la victime était le secrétaire général : le « Ginbot 7 », une coalition longtemps soutenue et hébergée par l’Erythrée, à l’instar des Somalis éthiopiens de l’ONLF, des nationalistes oromos de l’OLF ou, en son temps, de l’embryon des jihadistes somaliens d’Al-Shabaab. Le site Ethiopian Review est sa plate-forme d’information.

Kidnapping à Sanaa

Andargachew Tsige a donc disparu, le 22 juin dernier, alors qu’il était en transit à l’aéroport international de Sanaa, capitale du Yémen, en provenance des Emirats. Avant même d’avoir pu présenter son passeport pour embarquer pour Asmara, il a été saisi par des agents éthiopiens, avec la complicité de la police yéménite. Embarqué de force dans un avion pour Addis-Abéba, où il a été condamné à mort pour terrorisme, ce sujet britannique est réapparu quelques jours plus tard sur l’antenne de la télévision publique éthiopienne, ETV. Souriant mais les traits tirés, il a notamment déclaré aux agents de renseignement éthiopiens qui ont filmé l’entretien qu’il était « serein », que son arrestation était un « blessing in disguise » car il était « réellement épuisé ».

Soumis à la pression de la diaspora éthiopienne et d’Amnesty International, le gouvernement britannique s’est rapidement inquiété du sort de son ressortissant. Mais pour l’heure, les Ethiopiens ne bougent pas. Pour eux, britannique ou pas, la place du secrétaire général du Ginbot 7, et de son chef le bouillonnant Berhanu Nega, est en prison.

En quoi l’Erythrée est-elle impliquée dans cette rocambole ? Depuis plusieurs années, Andargachew Tsige avait pour ambition de faire croître son mouvement politique au-delà du magistère des communiqués de presse et de sa petite chaîne de télévision de propagande, ESAT. Selon Ethiopian Review, les diverses danses du ventre qu’il avait entamées devant la junte érythréenne n’ont rien donné. La seule fois où il aurait tenté de négocier avec Issayas Afeworki lui-même, en 2010, la réunification sous la bannière de son parti de toute l’opposition éthiopienne, il aurait eu à subir une sordide humiliation de la part de ses hommes et des agents assurant la supervision de ses troupes : on l’aurait publiquement roué de coups devant le colonel érythréen Fitsum Issaak. Dans une ultime tentative pour gagner les faveurs d’Issayas, le secrétaire général du Ginbot 7 avait donné en septembre 2013 une interview remarquée à ESAT, dans laquelle il faisait l’éloge de l’étrangleur d’Asmara. Mais peine perdue.

Le piège des Erythréens

Rentré écœuré à Londres, il aurait donc résolu d’aller demander discrètement l’assistance de l’Egypte, qui ne manque pas de sujets de conflit avec l’Ethiopie contemporaine. Le peu d’enthousiasme des Egyptiens à soutenir son projet l’ont finalement convaincu, en juin, d’accepter l’invitation du gouvernement érythréen à revenir à Asmara pour discuter sur des bases raisonnables. Il était en route pour l’Erythrée lorsqu’il a été intercepté par les espions éthiopiens. Andargachew Tsige aurait donc été livré. Ayant appris que leur marionnette s’était rendue au Caire pour contourner leur influence, les Erythréens aurait manœuvré pour qu’il tombe dans un piège et qu’il soit offert aux Ethiopiens. Un assassinat de plus aurait été périlleux : isolée, ruinée, exsangue, et tâchant de se refaire une virginité diplomatique pour desserrer l’étau des sanctions internationales, l’Erythrée aurait trouvé la parade. Par des canaux de discussion officieux, les services d’Asmara auraient informé Addis-Abéba du trajet et des intentions de la cible, ainsi que de leur feu vert pour une opération secrète. Il suffisait d’attendre.

Le pouce d’Issayas

Le raisonnement de ses amis politiques se tient. Avec la protection des Erythréens, Andargachew Tsige était intouchable : le Yémen ne se serait pas lancé dans un mic-mac pareil s’il n’avait pas l’assurance que le capricieux Issayas ne riposterait pas et l’Ethiopie n’aurait pas pris le risque de mener une opération qui aurait pu être vue, sans l’acquiescement de la junte érythréenne, comme un acte de guerre. Le pouce baissé d’Issayas Afeworki, par ailleurs actuellement au Caire pour une visite officielle en forme de remerciements, a scellé le destin d’un homme qui a joué trop longtemps avec les pitbulls d’Asmara.

Un petit héros

1512447_10201731395447053_5498609427484795717_n

8 septembre, Paris — Mon retour en France, fatalement, me fait voir les choses de plus près. Et notamment les choses érythréennes. Alors que les télévisions françaises commencent à se pousser du coude pour diffuser des films autour de la question, les Erythréens continuent d’avancer dans le noir, en découvrant au fil du chemin le spectacle de désolation laissé par le parti unique et ses serviteurs.

Ils ont ainsi découvert, avec effarement, la mort en détention d’Ahmed Sheikh Feres, une figure des premières formes de l’insurrection indépendantiste contre l’occupation éthiopienne. Qu’un détenu politique disparaisse dans le système des goulags d’Issayas, et qu’on le présume mort, n’est pas nouveau. On dit que la plupart des membres du groupe des réformistes du G15, raflés en septembre 2001, ont perdu la vie ou sombré dans la folie, de même qu’au moins cinq des intellectuels et journalistes emportés dans leur chute. Mais Ahmed Feres était âgé de plus de 80 ans. Et la nouvelle de son décès n’est parvenu au monde extérieur qu’après quatre ans de silence, comme ce fut le cas pour Fessehaye Yohannes dit « Joshua », le génial officier guérillero devenu directeur de cirque et le chroniqueur lucide de l’indépendance. Pour un peuple comme les Erythréens, pour qui le culte des anciens est si précieux, la nouvelle est particulièrement choquante.

De matelot à chef rebelle

Matelot puis officier de la marine marchande, Ahmed Sheikh Feres s’était engagé dès les années 50 dans la lutte clandestine, notamment en cachant et exfiltrant vers le Yemen le futur leader du Front populaire de libération (FPL) Osman Saleh Sabbe, dans sa ville natale de Hirgigo. Arrêté par les agents du Négus, puis condamné à 20 ans de prison, il continue le militantisme en cellule et, à sa libération en 1975, rejoint la rébellion de son camarade Sabbe. Il sert d’agent de liaison pour des négociations avec le groupe d’Issayas Afeworki, le Front populaire de libération de l’Erythrée (FPLE), en vue de la réunion des groupes armés disparates. Mais les pourparlers échouent.

Feres prend alors le commandement de l’unique navire des guérilleros, avant de finalement retourner à la vie civile, en exil, dans les années 80. De retour en Erythrée après l’indépendance, il s’engage dans sa communauté de Hirgigo et assume des responsabilités politiques, après avoir publié ses mémoires. Mais en mars 2007, à l’âge de 80 ans, il est arrêté par la sécurité d’Etat et disparaît dans le système pénitentiaire d’Issayas et ses généraux. Son crime était d’avoir abordé devant le chef de l’Etat, lors d’une visite à Massaoua, la question du retour des restes d’Oman Sabbe en Erythrée, mais aussi la libération de son ami Haile « Durue » Woldetensae, le copain de lycée du président, et des membres du G15, bouclés alors depuis six ans dans le bagne d’EiraEiro. Il a finalement subi le même sort qu’eux.

Quatorze ans d’oubli

La date du 18 septembre approche. Cela marquera le début de la quatorzième année d’oubli pour les raflés de 2001. Il est probable que d’autres, jeunes et vieux, seront d’ici là aspirés dans les oubliettes du FPDJ, ce Front ni populaire ni démocratique ni juste qui fait mine de gouverner le pays. Entre-temps, le régime érythréen fait ce qu’il a à faire : survivre encore, dans le médiocre mic-mac dans lequel il s’est empêtré avec tant de prétention. Issayas Afeworki s’est embarqué aujourd’hui dans une rare et périlleuse visite de trois jours à son ami égyptien le maréchal al-Sissi, dans le but de séduire de nouveaux complices. En Suède, le premier secrétaire de l’ambassade d’Erythrée a été expulsé, après une sombre histoire de revente illicite d’alcool et plusieurs années de mauvaise humeur des autorités de Stockholm. Et le mouvement d’agit-prop Arbi Harnet revendique une nouvelle campagne à l’intérieur du territoire : ses membres font circuler des billets de banque marqués par des slogans appelant à la révolte.

Mais le système qui a fait mourir Ahmed Sheikh Feres, et tant d’autres vaillants bonshommes, tient encore debout, stupidement convaincu comme tous les régimes totalitaires qu’il est le bout de la route, la fin de l’histoire, qu’il n’y aura pas d’après. C’est toujours une erreur.

La bêtise

10173622_585817578200513_1582423661555968462_n

29 juin 2014, Rabat — Les gardes-frontière israéliens ont donc reçu l’ordre absurde et inhumain de ramener de force les migrants africains qui ont entamé hier une « Marche de la liberté » vers la frontière égyptienne au centre de regroupement de Holot, en plein désert et loin de toute vie. Des autobus, des hommes à cheval, des jeeps militaires sont apparus en fin d’après-midi autour du campement où les évadés avaient trouvé de l’ombre et discutaient des suites à donner à leur mouvement. En fin de journée, des officiers leur ont intimé l’ordre de monter à bord des bétaillères de leur propre chef, faute de quoi la force serait utilisée.

Bien entendu, la force a été utilisée, dans des conditions indignes et contre des jeunes hommes sans armes, sinon leur écoeurement et leur volonté d’en finir avec l’idiote impasse dans laquelle le gouvernement israélien, incapable de réfléchir au-delà du bout de son nez, les a placés. Et cela, pour quoi ? Pour les renvoyer dans le bouge étouffant où ils sont parqués, puisqu’ils sont indésirables ? Il faut mesurer la bêtise de cette décision. Ceci est un échec politique majeur et le spectacle d’une idiotie sans borne.

Cela ne dit rien ?

Entre-temps, je me questionne sérieusement sur la couverture de cet événement historique, sans précédent à ma connaissance, par la presse francophone. Une maigre dépêche de l’Agence-France Presse, reprise par deux ou trois sites de médias, ou en bref dans les journaux radiophoniques. Vraiment ?

Un millier de migrants, évadés de quelques tyrannies d’Afrique de l’est, ont tout de même pris la décision courageuse, unanimement et pacifiquement, par révolte et par incompréhension, de se soustraire à l’autorité d’un Etat qui ne veut manifestement pas d’eux pour demander la protection d’un autre, ou à défaut de l’ONU. Et tout cela à la frontière israélo-égyptienne, au milieu des protestations vaines de l’ONU et de ses représentants sur place, de l’obstruction admirable de quelques militants et de rares journalistes israéliens, avec l’appui solidaire d’une poignée de villageois du Neguev. Cela ne dit rien sur le monde d’aujourd’hui ? Cela ne dit rien sur l’Afrique, sur la mauvaise gouvernance des démocraties, l’incurie de leurs politiques migratoires ? Cela ne dit rien sur les contre-pouvoirs, la violation des traités internationaux et les agences internationales ? Cela ne dit rien sur le Moyen-Orient ? Cela ne dit rien, vraiment ?

La marche de la dignité

10401951_10202300562176483_6031905760371499346_n

28 juin 2014, Rabat — C’est pour pallier l’étrangeté des choix des rédacteurs en chef français que je reprends le fil de ce blog. Mais aussi un peu pour expliquer les raisons qui m’ont poussé à garder le silence ici pendant plusieurs mois.

D’abord, vivant et travaillant au Maroc depuis l’année dernière, je me suis éloigné de mes sources habituelles, de mes conversations d’amis, de mes centres de gravité érythréens. Ensuite, les Erythréens eux-mêmes s’organisent de mieux en mieux pour faire circuler l’information, alerter, diffuser, subvertir, affirmer. Enfin, parce que les récits proposés ici seront prolongés l’année prochaine dans un nouveau livre, un roman d’adieux à l’Afrique qui paraîtra sans doute l’année prochaine et qui captive l’essentiel du temps que je consacre à l’écriture. Voilà pour les détails. Aujourd’hui, je veux parler des rebelles d’Holot.

La marche de la liberté

Hier, après plusieurs semaines de tension, de grèves, d’arrestations, de chantage, de ruades, un miliers de migrants africains, pour l’essentiel érythréens et soudanais, ont quitté à pied le centre de détention de Holot, dans le sud d’Israël, et se sont dirigés à travers le désert du Néguev vers la zone-tampon de la frontière israélo-égyptienne, pour demander la protection de l’ONU. Excédés, épuisés, stupéfiés par la brutalité et l’idiotie du gouvernement israélien à leur égard, ils entendent se soustraire à son autorité pour se placer sous la protection du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), pour demander un examen de leur cas, considérant qu’ils n’ont commis aucun crime et qu’ils ne méritent donc aucunement de vivre dans les conditions carcérales qu’on appelle un peu partout les « centres de regroupement ».

Une longue file de Noirs en sueur, de garçons fiers et dignes, s’est donc formée hier après-midi sous le soleil brûlant du désert. Le long de leur route, des gens des villages leur ont apporté un peu d’eau et un peu de nourriture. Près des barbelés de la frontière, ils ont été stoppés par des soldats, contraints de trouver de l’ombre pour la nuit. Ce matin, ils sont assis sous de maigres tamaris et ils attendent. Ils attendent surtout que quelqu’un, quelque part, un homme ou une femme qui a le pouvoir, et surtout le pouvoir de faire savoir, prenne un peu de son temps, ou donne des ordres, et fasse parler d’eux et de leur périple un peu biblique, pour trois fois rien, pour le droit d’être protégés, loin des chiens policiers. Ils attendent encore.