Les « combinazzioni » d’Asmara

UNMG

22 octobre 2015, Paris — Un Etat opaque et combinard, prompt à rendre des services aux puissances du moment, pourvu qu’on lui fasse glisser une petite enveloppe et quitte à renier ses alliances d’hier, exploitant sa population au bénéfice de sa classe dirigeante, menteur et dissimulateur avec les instruments de la sécurité internationale : voilà la triste description que le Groupe de contrôle de l’ONU sur la Somalie fait de l’Erythrée d’aujourd’hui.

Les experts de l’ONU ont publié avant-hier leur rapport annuel, comme chaque année depuis 2009, quand le Conseil de sécurité a décidé d’imposer des sanctions à Asmara, pour sa fraternité un peu trop active avec l’embryon des jihadistes somaliens devenu le groupe al-Shabab. Je rappelle d’ailleurs ce que sont ces sanctions, tant décriées par des esprits qui se font passer pour sérieux : embargo sur les armes, sanctions individuelles contre certains agitateurs, gel de leurs avoirs à l’étranger — ces deux dernières mesures étant inopérantes désormais, puisque plus aucun Erythréen ne figure sur la liste des personnes visées par l’ONU. Il ne s’agit donc ni d’asphyxier l’économie érythréenne ni de « punir injustement » la population, comme les perroquets de la dictature aiment à le répéter jusqu’à l’absurde, pour justifier les pénuries qui épuisent les Erythréens.

Dans la guerre au Yémen

Le rapport du Groupe de contrôle dévoile, avec autant de précision que possible, les manigances de l’Erythrée vis-à-vis des groupes armés et des conflits régionaux. On y apprend ainsi que l’Erythrée s’est bien rangée dans le camp de l’Arabie saoudite et des Emirats arabes unis dans la guerre qui dévaste le Yémen. Après avoir échoué à convaincre Djibouti, les pays du Golfe ont, disent les enquêteurs de l’ONU, « demandé à l’Erythrée l’autorisation d’utiliser les îles Hanish et le port d’Assab dans le cadre de leur campagne militaire contre les houthistes ». Dans le cadre de ce accord, l’Erythrée a de surcroît « loué le port d’Assab, situé à 60 kilomètres de la côte yéménite, pour une période de 30 ans » aux Emirats arabes unis.

Avec quelle contrepartie ? Le Groupe de contrôle est clair : « des indemnités pécuniaires et du carburant ». Mieux encore : les enquêteurs croient savoir que « quelque 400 soldats érythréens auraient été incorporés au contingent des forces des Emirats arabes unis qui combattent sur le territoire yéménite pour la coalition arabe ». Pour autant, l’Erythrée continuerait de donner un coup de pouce aux rebelles houthistes, soutenus par son allié d’hier l’Iran, notamment en facilitant les contacts entre les Yéménites et le groupe armé djiboutien du FRUD-Combattant, en vue de soutenir les opérations coup de poing de ces derniers. La Famiglia reste loyale à ceux qui remplissent ses caisses. Et puis comme le disait Yemane Ghebreab, le directeur des Affaires politiques du parti unique, à la télévision l’autre jour, la position de l’Erythrée sur le Yémen est simple : « Ni d’un côté, ni de l’autre, ni neutre. »

Tuteur des guérilla régionales

On apprend également quelques détails intéressants sur les bases arrière et les ramifications à l’intérieur de l’appareil sécuritaire de l’Erythrée des groupes armés de la région, qui font le coup de feu contre ses voisins. Il s’agit notamment du Ginbot Sebat de l’illuminé « maire d’Addis Abéba » Berhanu Nega, mais aussi du Mouvement démocratique du peuple du Tigré (MDPT), dont le chef historique, le général Mola Asgedom, a fait défection spectaculairement le mois dernier, et du groupuscule afar djiboutien dirigé depuis Paris par Mohamed Kaddami…

On fait également la connaissance des manœuvres de l’Etat érythréen pour faire entrer de la contrebande sur son territoire, qu’il s’agisse d’armes ou non : les enquêteurs de l’ONU racontent ainsi l’histoire mystérieuse du Shaker I, un navire battant pavillon togolais dont une partie de la cargaison a disparu, alors qu’il faisait escale à Massaoua, sur la route d’une foire aux armements à Abu Dhabi.

On renoue enfin avec les vieilles pratiques incessantes du régime : le racket, la surveillance et l’intimidation de la diaspora, la disparition magique et tragique des prisonniers de guerre djiboutiens, qui sont en réalité détenus dans des conditions inhumaines comme l’a raconté un évadé, les ententes louches et secrètes entre l’Etat militarisé et le minier canadien qui exploite la mine de Bisha, la surfacturation des « salaires » des conscrits permettant de juteuses plus-values pour les barons du régime, la mainmise absolue de l’armée et du Parti sur l’économie du pays…

On lit du reste avec plaisir un paragraphe piquant sur les finances du pays, alors que l’Union européenne s’apprête à signer un accord pluriannuel de 200 millions d’euros pour, prétendument, dissuader les migrants de fuir la dictature, et que l’improbable Sommet de La Valette approche. Je cite : « Le Groupe de contrôle est préoccupé par le manque général de transparence des finances publiques de l’Erythrée, en particulier à l’heure où un certain nombre d’organisations internationales se sont engagées à aider le pays. (…) Le Groupe de contrôle encourage les institutions et organisations régionales et internationales à prendre les précautions qui s’imposent, ainsi qu’à suivre et contrôler l’affectation des montants importants alloués à l’Erythrée. Il faut s’assurer qu’il soit rendu compte de l’utilisation de ces fonds et que ceux-ci ne soient pas détournés pour financer des activités susceptibles de contrevenir à la résolution 1907 (2009), en particulier au vu du manque de transparence du Gouvernement en ce qui concerne les finances et la gestion des finances publiques. »

Il serait en effet stupéfiant de voir l’Union européenne engagée dans une violation massive des résolutions du Conseil de sécurité avec de l’argent public, sous prétexte de chercher à arrêter de voir des Africains en détresse au large de ses côtes.

La « personnalité » du régime

Le rapport de l’ONU est également révélateur de la « personnalité » du gouvernement d’Asmara. A toutes ses questions un peu circonstanciées, l’Erythrée fournit certes des démentis, mais tout simplement pas de réponse. En annexe du rapport, on peut lire, avec un peu d’abattement, les longues répliques, au verbe pompeusement chantourné, des diplomates ou des hauts responsables érythréens aux demandes précises du Groupe de contrôle. Les hommes d’Issayas changent de conversation, pinaillent sur des interprétations juridiques, retournent les accusations contre leurs ennemis fantômes, et finalement manient comme toujours l’art de ne jamais répondre aux questions qu’on leur pose.

Bref, ce dernier rapport, comme chaque année, est une saine lecture pour ceux qui cherchent à savoir ce qui se trame dans les parages. Et, pour ne pas être berné par le charabia des conseillers d’Issayas, quelle est la nature des difficiles palabres entre l’Erythrée et le reste du monde.

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Conversation avec la résistance

25 octobre, Paris — Ce samedi matin, deux journalistes érythréens en exil et deux journalistes européens — le britannique Martin Plaut et moi — ont eu une conversation téléphonique de plus d’une heure avec des militants du mouvement Arbi Harnet à Asmara. Le rendez-vous avait été pris et coordonné par des responsables en Europe de ce réseau de résistance intérieure, et l’interview a eu lieu via une connexion sûre, avec mille précautions, et bien sûr après un accord préalable sur la garantie de l’anonymat de nos interlocuteurs et le brouillage de leur voix si nous choisissions de diffuser l’enregistrement de notre discussion. Leur prénom a été modifié. Nous avons pu poser les questions que nous voulions. Je raccroche à l’instant. Comme je suis actuellement sans travail donc sans rédaction, en voici la teneur.

Résistance passive

Ce sont des voix d’hommes déterminés, au tigrinya réfléchi et bien articulé. Ils se passent la parole l’un l’autre, selon les questions. Sami donne une première réponse, Temesghen la complète. La conversation démarre en faisant le point sur la situation tendue dans la capitale : depuis 48 heures, plusieurs témoignages font état du déploiement en banlieue d’Asmara d’une soixantaine de camions et de plusieurs centaines de fantassins de la rébellion du Tigré éthiopien baptisé « Demhit » (Tigrea People’s Democratic Movement, TPDM), qui joue régulièrement le rôle de milice supplétive de la junte au pouvoir. N’ayant plus confiance dans sa propre armée, Issayas Afeworki fait régulièrement appel à cette force de plusieurs dizaines de milliers d’hommes, selon l’ONU, pour maintenir l’ordre ou accomplir les basses besognes. Sami et Temesghen confirment.

Or, depuis quelques semaines, de nombreux appelés de moins de 50 ans du redoutable service national ne se rendent plus aux convocations placardées sur les murs de la ville. Les policiers improvisés de « l’armée populaire« , les habitants de plus de 50 ans à qui le régime a fourni une kalachnikov et un entraînement militaire de base, ne sortent plus la nuit, comme ce devrait être leur rôle. La désobéissance civile gagne du terrain et le débarquement des Demhit inquiète : chacun en ville se prépare à une « giffa » massive, ces rafles de conscrits qui terrorisent les passants depuis des années.

Mais Sami reste prudent : « Il se passe quelque chose à Asmara que je n’avais jamais vu auparavant. Les rues sont tranquilles mais la tension est importante, d’autant que les pénuries d’eau, d’électricité et de carburant sont devenues insupportables. Quant aux camions et aux soldats qui ont été vus à l’extérieur d’Asmara, il est possible qu’ils aient été positionnés pour mener des rafles en ville. Mais il est également possible qu’ils aient été rassemblés en lieu sûr en raison des pénurie d’essence. »

Une chose est sûre : le gouvernement est dans un état de tension extrême, surtout du fait que depuis cet été les appelés ou les permissionnaires ne se rendent plus aux casernes. Pour lui, cette rébellion silencieuse est motivée par le fait que de nombreux habitants, mariés avec des enfants et travaillant au noir pour gagner un peu d’argent, refusent de perdre leurs maigres moyens de subsistance et de laisser leur famille dans le dénuement en reprenant l’uniforme. Dans les campagnes, après des années d’une sécheresse désastreuse, la pluie a été abondante cette année et les récoltes se présentent bien. Le retour dans l’armée, avec ses rations insuffisantes et la violence omniprésente, signifierait détruire les petites exploitations qui font vivre des familles entières. Les cas de passages à la vie clandestine ou de fuite à l’étranger de ces Erythréens acculés absurdement à la misère se multiplient. « L’autre raison qui explique la désobéissance grandissante, enchaîne Sami, c’est le fait que tout le monde se demande pour quelle raison, au fond, on nous force à retourner la vie militaire. Les gens se défendent de refuser d’obéir aux ordres pour des raisons politiques. Pourtant cette désobéissance m’apparaît, à moi, comme éminemment politique. »

Des Ethiopiens font la police

Cette ironie qui veut que ce soient des soldats étrangers qui maintiennent l’ordre au nom d’un régime aussi nationaliste — et qui maintient la terreur en raison d’une supposée menace éthiopienne — fait réagir Temesghen avec amertume. « On nous dit qu’ils sont là pour mener des opérations de déstabilisation de l’Ethiopie, mais on ne voit rien de tel, nous à Asmara, s’étonne-t-il. Je suis certain qu’ils ont un autre agenda. » Car les hommes du Demhit sont privilégiés, par rapport aux soldats érythréens. « Ils touchent un bon salaire, précise-t-il, ils conduisent de belles voitures que n’ont même pas les officiers de l’armée érythréenne ou les hauts responsables du gouvernement. » Il soupçonne les Demhit d’être l’armée de rechange d’Issayas Afeworki, la seule désormais qui est susceptible d’obéir à ses ordres.

Mais Sami se souvient des lendemains du terrible naufrage de Lampedusa, en octobre 2013. Les soldats du Demhit, reconnaissables à leur accent du Tigré éthiopien, avaient alors mené des contrôles d’identité dans Asmara, lesquels avaient parfois mal tourné : protestations, bagarres, émeutes, les résidents de la capitale ne s’étaient pas laissé faire. « C’est un signe. Pendant longtemps, les Erythréens sont restés silencieux. Mais aujourd’hui, les gens osent désobéir ouvertement. Même certains responsables du gouvernement parlent haut et fort en critiquant le régime dans les cafés. La peur s’est brisée », explique pour sa part Temesghen.

Payer prix de la liberté

Le risque pris par les deux hommes en parlant avec des journalistes étrangers ne les effraie pas. « Après avoir accompli mon service militaire, j’aurais dû aller à l’université et construire ma vie, dit Sami, catégorique. Mais ce n’est pas arrivé. Alors quand on veut quelque chose, quand on veut la liberté, il faut être prêt à en payer le prix. Et puis si je meurs, je préfère que l’on se souvienne de moi comme d’un homme qui a lutté pour sa liberté, plutôt que comme d’un quidam qui s’est contenté de se plaindre de la situation dans des conversations avec ses voisins. »

Du coup, la vie de militant de la résistance intérieure est épuisante. Sami raconte son quotidien. Peu de sommeil, puisque l’essentiel des activités clandestines est mené la nuit, après une journée à se démener pour trouver un peu d’argent pour survivre. Le risque permanent de l’arrestation, en possession de matériel de propagande. Le jeu dangereux avec les patrouilles de la police.

L’objectif ? « La victoire, conclut Sami en souriant manifestement. Bientôt, nous pourrons vous inviter à boire un cappuccino ici, dans notre capitale. » De toute façon, la vie est devenue impossible dans le pays. Les prix au marché atteignent des sommets. Un pain coûte 5 nakfas, pour un salaire moyen de 500 à 600 nakfas par mois, pour ceux qui ont un travail, raconte-t-il. Une botte d’épinards peut atteindre 20 nakfas. L’eau est livrée par camion citerne et un jerrican coûte jusqu’à 200 nakfas. « Toutes ces humiliations quotidiennes ne font qu’accroître la colère du peuple contre le gouvernement », dit Temesghen.

Asmara, ville dangereuse

Les résistants pacifiques d’un mouvement qui fait coller clandestinement des affiches, distribuer des tracts et passer des coups de téléphone subversifs se désolent de la désagrégation d’une société longtemps unie et solidaire. Dans les rues d’Asmara, un phénomène nouveau et inquiétant commence à apparaître, raconte-t-il encore : « Des gangsters, des voleurs et même des assassins. Le cliché sur Asmara, ville la plus sûre d’Afrique, est un mythe. Notre capitale est devenue très dangereuse, surtout la nuit. » Il évoque l’assassinat au couteau et le vol d’un photographe, récemment — une première dans ce pays connu auparavant pour son calme.

Endurer ces souffrances et ces frustrations, pour les deux hommes, ne font également d’approfondir le mépris qu’ils ressentent pour la jeunesse dorée de la diaspora, qui soutient publiquement le régime dans les festivals et les concerts organisés en Occident. « Ces gens dansent sur les tombes de leurs frères et sœurs, dit Temesghen. Lorsqu’ils viennent en Erythrée, ils ont le culot de sortir en night-clubs et se rendent en chantant à Sawa », la cité militaire située près de la frontière avec le Soudan où les jeunes conscrits qui, eux, habitent encore dans le pays, sont parqués et brutalisés. « Ces enfants venus de l’étranger ont soit des problèmes d’identité, soit un intérêt financier à soutenir le régime, soit un vide personnel à combler, mais ils détruisent leur propre histoire. Le gouvernement est en train de s’écrouler et ils s’obstinent à ne pas le reconnaître. Alors au fond, les soutiens du régime dans la diaspora ne nous inspirent que de la pitié. »

« C’est la mafia qui gouverne »

Même les anciens combattants commencent à se rebeller, affirme-t-il. Certains d’entre eux, « gelés » depuis des années dans l’inaction par le gouvernement, se réveillent enfin. Eux aussi, à leur tour, refusent désormais d’identifier la dictature à l’héroïque Front populaire de libération de l’Erythrée (FPLE), qui a conquis l’indépendance de haute lutte. « Car ce n’est plus le FPLE qui gouverne, clame Temesghen. Désormais, c’est la mafia. »

Malgré la vie impossible, admettent les deux hommes, la population érythréenne ne s’est pas soulevée, comme en Egypte ou en Tunisie. « Les choses bougent maintenant et, bientôt, nous connaîtrons nous aussi notre propre révolution populaire, ajoute Temesghen. Mais il faut comprendre que, pendant des années, le FPLE était vénéré religieusement, sa parole était à la fois la Bible et le Coran, et cela tétanisait les Erythréens. Aujourd’hui, la religion des tegadelti (les « combattants » indépendantistes) est en train de s’effondrer. Alors nous avons l’espoir que les choses changent bientôt. » Et cela malgré le fait que le gouvernement a confisqué les outils technologiques, comme internet ou le téléphone, ce qui rend l’organisation d’un mouvement populaire très difficile, rajoute-t-il. Mais selon lui la situation ne peut plus durer : la dictature « est proche de sa fin ».

A leurs frères et sœurs érythréens, Sami et Temesghen veulent lancer « un message d’unité ». « Vous savez tous ce qui se passe ici. Alors unissons-nous et faisons tomber ce gouvernement. » Au monde extérieur, les deux hommes veulent d’abord adresser un conseil et un remerciement. « Merci de prendre soin de nos frères et sœurs qui sont parvenus à fuir jusqu’à vos pays. Il faut prendre soin d’eux parce que nous avons besoin d’eux, explique Sami. A vous qui n’êtes pas érythréens, nous vous demandons d’ouvrir les yeux sur ce que nous endurons et, surtout, d’ouvrir les yeux des responsables de vos gouvernements pour que la dictature n’agisse plus, comme depuis des années, dans la plus totale impunité. »

Mais ce n’est pas le chemin pris par les nôtres. J’ajoute quant à moi, entre parenthèses, qu’il est d’ailleurs question d’un nouveau paquet d’aide que l’Union européenne doit débloquer pour l’Erythrée, l’année prochaine : on dit que le montant de l’enveloppe précédente, 122 millions d’euros, pourrait être doublée… La dernière fois, en 2008, le gouvernement érythréen avait promis au naïf commissaire européen Louis Michel, en contrepartie, la libération de prisonniers politiques. Il n’en a évidemment rien été, mais le chèque a néanmoins été signé.

Une dernière blague

Et puis enfin, nous avons conclu. A la demande du chanteur érythréen Yonathan Habte, qui enregistrait l’interview pour son programme hebdomadaire de Radio Erena, Sami a raconté une blague…

Un jour, un célèbre cordonnier d’Asmara a vu passer Issayas Afeworki devant son échoppe. Flatté par un compliment du président, l’artisan s’est mis en tête de fabriquer une paire de chaussures pour celui-ci. Mais le jour où le cordonnier est allé faire la livraison de son cadeau à la présidence, Issayas s’est étonné : « Merci. Mais comment connais-tu ma pointure exacte ? — Ça fait vingt ans que tu nous marches dessus, réplique le cordonnier. Alors comment veux-tu que je ne connaisse pas ta pointure ? »

Derrière les listes

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4 février 2013 – Deux semaines après le coup d’éclat de la prise du ministère de l’Information à Asmara, faisons le point. Le désordre règne et, à force de rumeurs et de déclarations irréelles, il est difficile d’y voir clair.

On ignore toujours le sort de l’officier insurgé, le colonel Saleh Osman. Les uns disent qu’il a été arrêté et exécuté. Les autres qu’il est toujours à la tête de son unité, en dissidence, quelque part en province. Des sites de l’opposition arabophones racontent toutes sortes d’histoires invérifiables, et parfois abracadabrantes, sur la rébellion de la troupe érythréenne, qui prendrait de l’ampleur, gagnant les campagnes de l’Ouest et du Sud, avec des réunions d’état-major, des opérations coups de poing, des arrestations. Mes amis me disent que c’est invraisemblable. J’ai l’habitude de leur faire confiance.

A Asmara, les arrestations et les disparitions mystérieuses ont continué. Regroupé autour d’Issayas Afeworki, les durs du régime s’entre-dévorent en silence. Même les représentants de la dictature ont admis qu’Abdella Jaber, le numéro trois du parti unique, et Mustafa Nurhussein, le gouverneur de la région sud, ont été jetés au trou. On imagine qu’ils sont soumis au traitement qu’on réserve, là-bas, à ceux qui sont accusés de trahison, frère d’armes ou pas. D’autres suspects ont été attrapés également, tous musulmans, puisque le gouvernement laisse entendre qu’il a eu affaire à une insurrection islamiste. Une liste circule qui n’a pas beaucoup de sens pour nous, à l’étranger. Les secrets de l’Erythrée se cachent derrière des listes obscures. Un haut responsable de la sécurité d’Etat est mort samedi, quand à lui, dans des circonstances peu claires.

La sécurité est assurée par des rebelles éthiopiens

Malgré les dénégations ridicules des fanatiques, la tension est toujours forte dans le pays. Au point que le président soudanais, Omar el-Béchir a effectué une visite d’urgence à Asmara, samedi dernier, avec son chef des renseignements, pour s’enquérir de la situation réelle de l’ami Issayas Afeworki et sa junte militaire. Ce dernier avait dû annuler à la dernière minute son voyage à Khartoum voici deux semaines, quelques jours après l’opération de Forto. Il est reparti sans rien dire, sans fanfaronner comme les deux hommes en ont pourtant pris l’habitude.

L’information la plus intéressante n’est pas celle-ci, à mon avis. C’est celle-là : Issayas n’ayant apparemment plus confiance dans sa propre armée, la sécurité de la capitale est désormais assumée par des unités rapatriées en catastrophe du Tigrean People’s Democratic Movement (TPDM), un mouvement rebelle éthiopien armé et entraîné par les Erythréens et qui depuis dix ans campe à proximité de la frontière (photo ci-dessus). Ce sont d’ailleurs ses postes avancés, notamment celui de Harena, que visaient les commandos éthiopiens lors de leurs incursions de l’année dernière. Les « Demhit« , comme on les appelle, ont été vus par des témoins autour d’Asmara, selon Radio Erena, mais aussi près de l’Hôpital Orota et à Tiravolo, le quartier des villas. Entre-temps, les chefs de l’armée érythréenne (le ministre « gelé » de la Défense et les cinq généraux qui tiennent le pays) sont toujours invisibles et muets.

La jeunesse de la diaspora sent bien que le moment est venu de donner tous les coups de pieds qu’on peut dans les jambes du tyran. Londres, Stockholm, Francfort, Berlin, Le Caire, Rome, Washington DC, Milan, Addis Abeba, Tel-Aviv, et même à Paris : ils se sont montrés, visage nu et fier, pour la première fois de leur histoire, aux ambassades d’Erythrée barricadés derrière des flics apeurés, pour dire qu’ils en avaient assez et qu’ils n’ont plus peur. On peut bien sûr faire comme les petits fonctionnaires du ministère de l’Information, définitivement privés de leur chef Ali Abdou, et continuer de jouer la petite musique de la normalité. Mais il reste beaucoup trop de mystères dans ce conte de fées. Les loups dorment dans les buissons.