Lettre de Suisse

12 septembre 2012, Berne – Cher Issaias Afeworki, président de la République d’Erythrée,

Nous, peuple suisse, avons l’honneur de vous annoncer que, à compter d’aujourd’hui, la politique d’enrôlement de force et de réduction en esclavage de la jeunesse érythréenne, initiée depuis plus de dix ans par votre junte politico-militaire, ne constitue plus dorénavant un motif valable pour obtenir l’asile sur notre territoire.

Nos élus, à qui nous avons délégué nos pouvoirs, se sont félicités avec vous de cette mesure, en l’approuvant le 12 septembre 2012 via le Conseil des Etats, par 25 voix contre 20.

Bien que nos fonctionnaires s’en défendent parfois timidement, nous vous confirmons bien que cette mesure vise directement les demandeurs d’asile érythréens, afin d’envoyer un message rassurant à un électorat tenu dans l’ignorance des souffrances et des espoirs des évadés de votre nation pénitentiaire.

Au terme d’un périple cauchemardesque à travers les camps de réfugiés d’Afrique, les soutes des trafiquants de chair humaine, les bidonvilles et les commissariats du Maghreb et d’Europe, nous nous réjouissons de pouvoir, afin d’apaiser les peurs de notre clientèle électorale, soumettre ces derniers à d’avantage d’incertitudes, d’humiliations et de pauvreté.

Vous comprendrez toutefois que, étant donné le caractère spécifique de la mentalité occidentale, nous nous refuserons à renvoyer en Erythrée les demandeurs d’asile en provenance de votre pays. Croyez pourtant que c’est à regret que nous préférons les contraindre à se soumettre à la broyeuse d’une machinerie bureaucratique fabriquant essentiellement des miséreux et des déliquants.

Mais enfin, afin de vous convaincre de notre attachement aux agissements de votre régime totalitaire, votre Excellence voudra bien noter que le caractère d’urgence de cette modification de la loi a été pleinement reconnu par notre système démocratique.

Nous, peuple suisse, avons donc le plaisir d’adresser à la République d’Erythrée nos plus vifs encouragements.

Vous voudrez donc bien, de notre part, transmettre aux autorités compétentes la garantie suivante : fuir, au péril de sa vie, les sévices que les gradés de votre armée font subir aux conscrits, dans le but d’enrichir les cadres de votre parti unique et de gonfler artificiellement les chiffres de la croissance, punir férocement les récalcitrants et maintenir une population traumatisée par des années de guerre dans une soumission terrifiée, ne constituent plus des raisons suffisantes pour obtenir la protection de la Confédération helvétique.

Nous nous excusons cependant pour la tonalité bureaucratique prise par une missive porteuse, pourtant, d’une si bonne nouvelle pour votre gouvernement. Mais il nous semble que le jargon législatif permet de masquer plus facilement une mesure qui, si elle était réellement comprise par nous, serait peut-être impopulaire.

Avec l’espoir que vous parviendrez de votre côté aussi à endiguer, par les moyens qui vous sembleront les bons, le flot des fugitifs érythréens qui viennent angoisser les populations européennes, veuillez agréer, Votre Excellence Monsieur le Président de la République d’Erythrée, Issaias Afeworki, l’expression de notre haute considération,

Le peuple suisse
(Par délégation)