Europe, la trahison douce

L'équipage du Titanic (archives).

L’équipage du Titanic (archives)

12 décembre 2014, Paris — Ainsi donc, discrètement, l’Europe cherche à renouer des relations amicales avec la dictature érythréenne. Visites officielles, photos de famille et déclarations flatteuses se succèdent sur les tapis rouges d’Asmara et de Bruxelles. Pour amadouer leurs amis retrouvés, les diplomates européens assurent, devant leurs interlocuteurs érythréens ronronnant de satisfaction, que la tyrannie a évolué, que l’oppression n’est pas aussi insupportable qu’on le dit, que l’opinion commet bien des erreurs en exprimant son écœurement face à la répression, que le président Issayas Afeworki et ses complices sont des partenaires raisonnables avec lequel on peut discuter.

Il faut dire qu’ils sont inquiets, nos élus au pouvoir et nos fonctionnaires, du déferlement incontrôlé de jeunes fugitifs érythréens à nos frontières. Alarmés par la situation sanitaire et sécuritaire de ces « migrants » d’un genre particulier, pressés de tous côtés par les militants et les médias, ils ont donc pris une grande résolution, à l’orée de l’année 2015 : trouver une solution pour cesse cette tragédie humanitaire. Et pour parvenir à ce but, ils ont choisi de s’associer à la junte militaire érythréenne, dirigée depuis plus de vingt ans par un homme dur, imprévisible et irritable, secondé par un clan de redoutables idéologues et de généraux rusés.

Même si elle a un prix, la tactique européenne se veut habile. Certes, ses prémisses sont un peu rudes à faire avaler mais, comme personne ne surveille, le reste devrait passer plus facilement. D’abord, de guerre lasse, nos élus qui ont accédé aux responsabilités et nos fonctionnaires qui les cornaquent commencent par considérer les disparus du système concentrationnaire comme morts ou irrécupérables, ce qu’ils sont probablement. Ils se résolvent à considérer le totalitarisme du parti unique comme une tradition locale, au mieux. Et en l’absence de toute opposition politique crédible, ils se résignent enfin à traiter avec l’oligarchie au pouvoir, quel que soit le casier judiciaire de ses caciques. Bref, pour avancer, il faut s’essuyer les pieds sur les prisonniers politiques, flatter le despotisme et s’asseoir avec les gangsters.

Renoncer aux disparus

Que veut-on ? Que les Erythréens cessent de fuir leur pays. Alors on affirme vouloir prendre le problème « par la racine ». Comme les jeunes Erythréens disent qu’ils partent parce qu’ils ne supportent plus d’être pendus aux arbres et battus sur les chantiers de l’armée, et les jeunes Erythréennes parce qu’elles refusent de servir de poupées pour les jeux sexuels des officiers, nos diplomates savent qu’il convient d’abord de réformer le redoutable service militaire auquel est astreint là-bas tout adolescent à partir de 17 ans.

Pour ce faire, il s’agit de trouver une issue à un blocage qui empoisonne la région depuis près de quinze ans : l’Ethiopie occupe toujours une partie du territoire qu’une commission d’arbitrage a pourtant attribué à l’Erythrée après l’épouvantable guerre de tranchées que les deux pays se sont livrés entre 1998 et 2000. Cette avancée, d’après nos élus, ôterait à l’Erythrée l’excuse de l’actuelle situation de « ni guerre ni paix » pour mobiliser son armée de conscrits, afin de prétendument faire face à la crainte permanente d’une razzia éthiopienne sur la petite Asmara.

Donc, progressivement, les Européens se disent qu’ils doivent faire le ménage dans leurs rangs et afficher de nouveaux visages. Pour eux, il convient d’abord de masquer autant que possible leur mépris pour la dictature en affichant des sourires tout neufs, appuyant des « gestes forts » ; de disqualifier ceux qui, depuis des années en Europe, relaient les cris de souffrances des évadés des camps militaires ; de louer les réussites du régime — et ainsi de regagner peu à peu la confiance d’Issayas Afeworki et de son clan. Les Objectifs du Millénaire aujourd’hui, les camps de concentration demain.

Nous en sommes là. Un ministre italien, le commissaire Paix et Sécurité de l’Union africaine, le département des Affaires politiques de l’ONU, des chercheurs danois et français, des fonctionnaires du Home Office britannique se sont donc succédés ces derniers mois à l’Hôtel Intercontinental d’Asmara. Ils ont pu constater, outre que l’hospitalité érythréenne est légendaire et Asmara délicieuse, que contrairement à ce que l’on dit, leur connexion Internet est bonne, que la BBC et CNN sont diffusés dans leurs téléviseurs, les frigos pleins, les jeunes souriants, les cafés animés et les taxis jaunes.

A Bruxelles, à New York, Genève, Rome ou Asmara, on s’invite, on se reparle, on se serre les mains, on se prend en photo, on fait des communiqués de presse. Il y a quelques années, on avait encore de l’embarras. Là, non. Le Commissaire européen Dimitris Avramopoulos, ancien ministre de l’aile dure du gouvernement de droite grec, entreprend de développer l’infâme « Processus de Khartoum », initié par une présidence italienne du Conseil européen exploitant le filon de ses relations intimes avec les dirigeants d’Asmara. Il s’agit de rien de moins que d’associer les Erythréens — et les Soudanais ! — dans la lutte contre « l’immigration clandestine », l’euphémisme bureaucratique contemporain qualifiant les exodes.

L’échec du cynisme

Or nous sommes quelques uns, citoyens de l’Europe, à exiger de nos gouvernements et des instances qui nous représentent qu’ils ne s’engagent pas sur cette voie illusoire. Car à nos yeux, non seulement elle est vouée l’échec, mais elle représente également un péril mortel pour le peuple érythréen. Voici pourquoi.

Ce n’est pas la première fois que l’Europe tente une « approche positive » de l’Erythrée, comme on dit. Après la grande vague d’arrestations des réformistes et des journalistes, en septembre 2001, l’ambassadeur d’Italie avait eu l’impudence de protester et avait été aussitôt expulsé. Après quelques mois de bouderie, les représentants européens étaient rentrés à Asmara et avaient déjà tenté la voie de la diplomatie silencieuse. Ils croyaient pouvoir obtenir la libération de ces anciens héros de la guerre d’indépendance, kidnappés et condamnés à l’isolement à perpétuité par leurs propres frères d’armes. Ce fut en vain : d’une sordide prison d’Asmara, les prisonniers furent transférés dans un bagne secret, dans les montagnes.

En 2008, le Commissaire européen au Développement et à la Coopération d’alors, Louis Michel, avait invité Issayas Afeworki à Bruxelles et ouvert la voie au déblocage de plus de 100 millions d’euros d’aide au développement pour l’Erythrée. L’une des contreparties devait être la libération du journaliste suédo-érythréen Dawit Isaak, disparu dans le système pénitentiaire. Au moins lui et rien que lui. Mais la place dans l’avion de Louis Michel était restée vide. Et le journaliste n’a plus été vu vivant depuis son hospitalisation clandestine, il y a plus de deux ans. La rumeur dit qu’il serait mort en prison, comme des dizaines d’autres, quelques années après le fiasco de Louis Michel.

En 2009, la France avait cru avoir besoin de l’Erythrée pour faire libérer un agent de la DGSE retenu en otage par les islamistes somaliens d’Al-Shabab. Rien de tel n’est advenu, sinon l’assassinat de l’otage et l’échec meurtrier d’une mission d’assaut des forces spéciales, probablement « balancée » par un indic.

Bref, nous ne doutons pas que, par ailleurs, les Erythréens se soient rendus indispensables pour toutes sortes de besognes et toutes sortes d’accords utiles, ces dernières années. Mais la diplomatie d’aujourd’hui, diluée entre nos capitales et Bruxelles, ne rend plus de compte public à personne, donc nous n’en savons rien.

Pourtant, nous devrions avoir compris. Les dirigeants érythréens, du chef de l’Etat aux ambassadeurs, en passant par le chef de cabinet du Président ou le directeur politique du parti unique, n’en font pas mystère : ils mentent. Comme tout bon guérillero maoïste qui se souvient de ses classes, l’ancien commissaire politique Issayas Afeworki manie ouvertement les promesses en l’air, le retardement, la surprise, l’intoxication, le gain de temps, la dilution, le chantage et la diversion. Lui et ses amis connaissent bien la mentalité des diplômés de nos chancelleries, leur manie de faire des calculs logiques, les liens serviles qui les attachent à leurs idiotes opinions publiques intoxiquées par la pieuvre impérialiste, leurs obsessions formalistes. Ils s’en amusent entre eux et la méprisent d’autant plus que l’impunité leur est assurée, depuis bientôt quinze ans, par une « communauté internationale » qui a abdiqué toutes ses revendications d’un soir, tous ses « préalables indépassables » vite oubliés, toutes ses impérieuses exigences de tigre de papier. Nos rapports avec l’Erythrée se sont pour l’essentiel résumés à des renoncements et des communiqués melliflus.

La vérité est que les relations entre l’Europe et l’Erythrée, depuis longtemps, sont dominées par la peur. La brutalité du chef, l’arrogance de ses représentants, l’emberlificotement de leurs raisonnements, la paranoïa générale, leur capacité de nuisance à Djibouti, en Somalie, au Yémen, au Soudan du Sud, tétanisent nos élus et nos fonctionnaires. Ils ne savent pas comment y faire face et, à la fin, ne voient pas comment ils pourraient les circonvenir.

Une fenêtre sur un cauchemar

Une image résume bien ce rapport de forces déséquilibré : celle diffusée l’autre jour sur Twitter par une affidée du régime. Elle est terrible, cette photographie : c’est une fenêtre brouillée donnant sur un petit cauchemar. Il s’agit d’une scène capturée ces derniers jours à Asmara, un moment de détente entre des délégués du Home Office britannique et de jeunes serviteurs de la dictature érythréenne. Des jus de fruit et de la bière au miel sont dispersés sur les tables. Une participante dûment accréditée a rendu compte de ce moment comme une vraie directrice de la communication : « La délégation en visite a exprimé sa satisfaction après des discussions ‘ouvertes’ et ‘franches’, ‘une excellent accessibilité’ et la ‘volonté de résoudre ensemble les problèmes’. »

On voit la dame britannique blonde, avec l’apprêt un peu trop appuyé des gens fatigués qui s’ennuient, se pencher vers la bourgeoise de cour. Il paraîtrait que la diplomate aurait exprimé son « bouleversement » de s’être autant sentie « la bienvenue » et « confortable », ajoutant même qu’elle quitterait l’Erythrée avec un impression pleine de « choses positives », rien que ça. Le Monsieur quant à lui aurait souligné que son impression était « bien différente de celle donnée par les médias », la réalité étant « sûre, hospitalière » et… « stupéfiante » — j’imagine qu’il faisait référence aux paysages.

Il faut avoir un peu fréquenté les diplomates pour imaginer le retour à l’hôtel, le debriefing entre collègues, les impressions contradictoires, le malaise diffus qui s’en est suivi, dans la solitude de leur chambre, pour ces brillants diplômés londoniens. Et il faut avoir un peu fréquenté les diplomates britanniques pour connaître leur don pour la componction, la comédie, les mots choisis et ambigus.

Le plus écoeurant peut-être, dans les photos de famille des rencontres diplomatiques, c’est tout ce que l’on sait bien. Souvent ceux qui se serrent la main se méprisent. Les rires cachent la condescendance. Au mieux, les uns et les autres quittent les rendez-vous en vantant la qualité de négociateurs de leurs interlocuteurs, voire leur vision ou leur sens de l’accueil. Au pire, ils maudissent un moment le métier qu’ils font et rêvent secrètement de pantouflages dans une boîte de consultants aux honoraires indécents. Ils auraient enfin tout ce que les fonctionnaires débordés ne peuvent pas s’offrir : des semaines en famille à la campagne, des brunchs le dimanche, une seconde lune de miel aux Antilles. Mais passons. C’est cela, très exactement cela, notre relation avec la dictature : des rendez-vous malsains entre adultes qui se dégoûtent secrètement, mais qui se servent.

Prévoir l’échec

Voilà où nous en sommes, nous autres Européens. D’ordinaire, lorsque des journalistes ou des militants des droits de l’homme écrivent sur l’Erythrée, on leur jette à la figure qu’ils ne sont pas érythréens et que, nous les Blancs, nous nous mêlons de ce qui ne nous regarde pas. Que les suspects habituels de l’injure se retirent poliment, cette fois : nous sommes Européens et la politique menée par les nôtres nous regarde au premier chef. Eh bien, ladies and gentlemen, laissez-nous vous dire ce que nous pensons du processus de normalisation de nos relations avec la junte militaire érythréenne : c’est non seulement voué à l’échec, mais c’est surtout minable.

En l’occurrence, nous ne doutons pas une seconde que les diplomates britanniques sont repartis avec un drôle de goût dans la bouche. Si ce n’est pas le cas, nous aimerions leur rafraîchir la mémoire pour, le cas échéant, leur assécher le gosier.

Car voici ce qui va se dérouler. Le gouvernement érythréen acceptera bientôt de procéder à des réformes cosmétiques du service militaire obligatoire, afin que le calvaire des conscrits puisse au moins avoir quelques maigres bornes, peut-être de meilleures rations ou des permissions plus longues. S’agissant des prisonniers politiques, il est peu probable qu’aucun soit libéré, étant donné que beaucoup sont morts et l’état de délabrement probable dans lequel se trouvent les survivants, après treize ans de bagne au secret. Les sanctions frappant l’Erythrée pour son soutien aux Shababs seront levés, permettant au régime de se réapprovisionner en armes et en matériel, renforçant par conséquent l’appareil répressif, notamment aux frontières. Mais l’Ethiopie n’acceptera pas avant longtemps, ou alors de mauvaise grâce et avec un nouveau tour dans son sac, de donner ce « signal » qui dénouerait la crise de Badmé, avant de retirer ses gendarmes des cahutes des alentours, permettant un tracé plus sûr de la frontière entre les deux pays.

Les statistiques sur la fuite de jeunes érythréens hors du pays baisseront peut-être, sans que l’on sache vraiment si c’est parce qu’ils sont découragés ou d’avantage surveillés et punis. Quelques visas de sortie seront donnés pour donner le change. Des réfugiés épuisés par l’exil rentreront par petites poignées, sous les vivats de l’appareil de propagande du régime, avant d’être avalés de nouveau par le despotisme et l’ennui. Des machins ingérables seront installés aux frontières pour accueillir avec un peu plus de bureaucratie ceux qui se jetteront malgré tout sur les routes de l’exil. Le mandat de la Rapporteur spéciale de l’ONU sur la situation des droits de l’homme sera révoqué, face à l’impossibilité pour elle d’accomplir sa mission correctement. Les barons du régime vont pouvoir de nouveau voyager librement dans l’espace européen et ailleurs, afin de mieux contrôler et extorquer la nombreuse diaspora. L’aide au développement européen sera doublé et servira essentiellement à améliorer l’ordinaire des travailleurs forcés des grands chantiers présidentiels.

Et des milliers d’Erythréens sombreront un peu plus dans la dépression et la rage. Certains se radicaliseront et s’offriront à des aventuriers qui, face à la trahison des démocraties, préfèrent la guerre et les rapines. Les Erythréens de l’intérieur baisseront les yeux vers leurs miches de pain plus conséquentes, leur électricité plus fréquente, leurs jerricans d’eau plus volumineux et on leur dira que c’est tout ce qu’on peut faire pour l’instant. A défaut de les aider à retrouver un pays dont ils maîtrisent le destin, on les condamnera au fascisme ordinaire des Etats policiers.

Cette semaine, un collectif d’associations d’Erythréens en exil a lancé un appel, exhortant nos élus et nos fonctionnaires de ne pas s’enfoncer dans cette erreur. Pour notre part, nous disons également non à cette infamie.

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La grande frappe

Issayas Afeworki sur Eri-TV, le 28 décembre 2012

30 décembre 2012, Paris – Cet homme vit dans un monde à part, un monde à lui. Le réel est élastique, courbé pour entrer dans ses modèles, comme je le disais l’autre jour dans l’entretien mené par mon ami Olivier Favier sur son très beau site. Cela ne lui pose aucun souci, c’est incroyable.

Hier, l’un de mes amis érythréens avec qui j’ai bu un café était de mauvaise humeur, exaspéré et grincheux. Je me suis demandé pourquoi, s’il avait des problèmes personnels. Non, c’est lui, « l’autre », la grande frappe, la brute glaciale Issayas Afeworki qui l’avait mis en rage. Comme souvent, comme toujours. La veille au soir, Issayas avait donné sa traditionnelle grande interview de fin d’année à la chaîne d’Etat Eri-TV, en tigrinya et en arabe, alternativement, avec son costume clair et ses sandales, face à deux sénéchaux dépêchés par « Forto », le ministère de l’Information perché sur la colline au-dessus d’Asmara et qui a perdu son chef, Ali Abdou.

Triomphe de soi, fiasco des autres

Fidèle à lui-même, maigre mais vif, jaune et grinçant, il avait déroulé son univers irréel. Après s’être pendant une heure et demie lamentablement pris les pieds dans le tapis sur les questions économiques de son pays à la dérive, il avait abordé les questions de politique étrangère.

Si j’en crois le compte-rendu de Shabait.com, il avait dit en substance ceci : les sanctions internationales ourdies « depuis cinq décennies » par les Américains contre l’Erythrée, contre la volonté du monde entier, sont « un fiasco », grâce à la « l’unité et l’esprit de résistance du peuple » ; « illégales et injustes », ces sanctions qui étranglent et isolent la petite Erythrée sont la conséquence de la « volonté hégémonique » de Washington, dont « les agendas » ont d’ailleurs provoqué « dans divers pays de la région » des « problèmes majeurs et des situations de crise »; la direction de « l’ennemi » est en outre l’organisatrice, selon Issayas, du « trafic humain de citoyens érythréens en général, et de sa jeunesse en particulier, dans une tentative futile de siphonner les ressources du pays », sous le déguisement de la Croix-Rouge, des agences de l’ONU et des ONG d’aide aux réfugiés ; « Malgré cela, toutefois, les jeunes Erythréens ne sont pas tombés dans le piège et ont par conséquent conservé intacte leur loyauté à la nation et au peuple, a-t-il ajouté. Le Président a noté, de plus, que cette attitude patriotique avait causé la frustration et la banqueroute dans les rangs ennemis. »

Caporegime des passeurs

Or, on me le dit sans honte, le pays est exsangue. Le gasoil qui fait tourner les machines et les voitures est issu de la contrebande venue du Soudan. La centrale électrique ne fournit plus d’électricité à tout le monde, et pas tout le temps. Il y a même des pénuries d’eau, de soins, de nourriture. En ville, il n’y a plus que les vieux, les enfants et les flics. Les autres sont au stalag, dans les camps d’Afrique ou les banlieues d’Occident.

Secrètement, la distribution d’AK-47 à toutes les familles a révolté tous les cœurs. Voir dans les rues d’Asmara des honorables bonshommes sur leur bicyclette, avec leur petit costume vieillot et leur fusil-mitrailleur, empoisonne l’atmosphère. Les jeunes continuent de fuir le pays par groupes de dix, de quinze. La propre fille d’Ali Abdou, qui s’apprêtait à fuir au Soudan, a été attrapée et va passer son adolescence dans les cellules de Kerchele, l’ignoble grande prison d’Asmara, avec son oncle et son grand-père. Et les gardes-frontières continuent de servir le général Teklai « Manjus », le caporegime des trafiquants, lequel tire des fugitifs un substantiel bénéfice de 3,6 millions de dollars par an, ainsi que l’a révélé l’ONU.

Pour le reste, Issayas a repoussé en ricanant toute nouvelle négociation avec Addis-Abéba sur la question de la frontière disputée, ainsi que l’avait suggéré il y a quelques semaines le nouveau Premier ministre éthiopien Hailemariam Desalegn. Et aussi déliré à loisir sur bien d’autres sujets.

Mon ami ne voulait même pas en parler. Je sentais qu’il avait juste envie de lui envoyer son poing dans la figure. Tous les autres pourraient être épargnés, peu importait. Mais lui, Issayas, méritait qu’on lui casse la gueule, voilà ce qu’il ressentait, agrippé à sa chaise, épuisé par l’idiotie, sirotant nerveusement son café.

Le frère obscur

1er septembre 2012, Paris – Bien malin celui qui, après la mort du Premier ministre éthiopien Meles Zenawi, peut prédire quelle tournure vont prendre les relations entre le nouveau gouvernement d’Addis-Abéba et la junte érythréenne, conduite par le lunatique Issaias Afeworki. On m’a posé la question et je n’en sais rien. Mais contrairement à ce qu’affirme la dépêche de l’AFP que je lis ici et là, après deux semaines de black-out, Issaias a fini par faire sortir ses sbires de leur tanière. Deux petits événements sans envergure, comme d’habitude au pays du secret qu’est l’Abyssinie, me laissent penser que le dictateur trame quelque chose.

L’autre jour, le premier secrétaire de l’ambassade d’Erythrée en Ethiopie, le jeune et inexpérimenté Biniam Berhe, a été dépêché au palais national d’Addis-Abéba, afin de signer le livre de condoléances et saluer respectueusement Azeb Mesfin, la veuve de Meles Zenawi, le dos courbé et la main soutenant le bras comme il est d’usage en Afrique de l’Est. Certes, ni Eri-TV ni les autres machines de propagande du ministère de l’Information n’ont évoqué la mort du chef du gouvernement éthiopien, cet événement pourtant majeur de la Corne de l’Afrique. Certes, Issaias n’a pas envoyé son ambassadeur et ex-consigliere Girma Asmerom, plénipotentiaire auprès de l’Union africaine — dont on dit, du reste, qu’il aurait été « gelé » par le régime en avril dernier, après avoir un peu trop planifié l’après-Issaias lorsque ce dernier était hospitalisé pour son foie malade. Mais enfin…

Hier, Abune Menkarios, un évêque du synode nord-américain de l’église copte orthodoxe, a affirmé auprès d’une radio de l’opposition radicale éthiopienne avoir conduit à Asmara des discussions fécondes « au plus haut niveau de l’Etat », obtenant la promesse que les milliers de prisonniers de guerre éthiopiens encore détenus en Erythrée seraient « bientôt libérés ». Parmi eux, le colonel Bezabih Petros, abattu aux commandes de son Mig-25 durant la guerre de Badmé et dont le destin deux fois fracassé et la haute figure de guerrier sont devenus légendaires en Ethiopie.

Des ombres mouvantes

Qu’est-ce que cela signifie ? L’Erythrée serait soudainement devenue tout miel avec les frères ennemis tigréens au pouvoir en Ethiopie ? Issaias tenterait un coup pour rapprocher les deux pays et le sortir de cet isolement de psychopathe dans lequel il s’est lui-même fourré ces dernières années ? Peut-être. Ou bien alors le président érythréen, animal à sang froid, entendrait profiter de la surprenante mort de son rival, et ancien obligé, pour marquer des points politiques. Paraître conciliant et de bonne volonté. Amadouer les Ethiopiens et rassurer les Blancs. Avant de retourner à son tour dans son bunker, pour diriger en toute impunité son archipel de donjons, avec quelques concessions émues dans sa besace.

Observer de loin Issaias, c’est interpréter des basculements furtifs, des gestes rapides, des ombres mouvantes. La paranoïa du régime érythréen est un peu contagieuse, au fond. Tout a une signification, tout est politique. Peut-être le chef de l’Etat nous dispense-t-il un peu des cours qu’il a dévoré en 1966-1967 au collège de l’Académie militaire de Nankin, en pleine Révolution culturelle maoïste.

Guerre à huis-clos

Photographie de conscrits érythréens récemment enrôlés dans l’armée. La présence d’hommes aux cheveux blancs attesterait de l’intensité de l’enrôlement de force organisé par l’Erythrée. Photo diffusée sur Twitter par Eritrea Revolution.

24 juin 2012, Paris — A peine rentré d’Athènes, après une semaine bouleversante, je trouve des nouvelles toujours aussi étranges provenant d’Erythrée. Depuis près d’un mois maintenant, les fronts de Badmé et Zalambessa se seraient effectivement rallumés et n’auraient pas cessé de tonner depuis, engorgeant les hôpitaux de Barentu et conduisant le gouvernement érythréen à distribuer des Kalachnikovs aux habitants de l’ouest et à mobiliser en nombre, même parmi les plus âgés, ainsi que semble l’attester la photographie diffusée par des activistes de la diaspora.

Des échanges d’artillerie et des assauts de commandos seraient quotidiens, dans et autour de plusieurs localités frontalières. Prisonniers par dizaines, morts enterrés à la va-vite, blessés cachés aux familles, colonnes de paysans déplacés : voilà ce que j’apprends, dans ce grand et invraisemblable silence entretenu par les deux gouvernements et l’absence de moyens des grands médias internationaux. Sans même que ceux qui m’informent ne paraissent sidérés comme je le suis par la réalité de cette guerre secrète, tuant sans un bruit, là-bas en Afrique, faisant éclater des obus dans la torpeur de l’ouest érythréen sans qu’un écho ne parvienne à l’étranger qui ne soit au conditionnel.

S’accomoder du silence

Il est tout de même assez fou d’imaginer qu’une nouvelle guerre entre l’Ethiopie et l’Erythrée ait lieu depuis fin mai sans que rien ne filtre. L’Erythrée se tairait pour ne pas avouer sa faiblesse, le major-général Haile Samuel « China » s’étant apparemment accroché avec quelques colonels subordonnés qui lui ont fait comprendre que leurs hommes étaient affamés, mal équipés et démotivés… Et sans doute aussi pour ne pas égratigner la mâle assurance dans lequel il se drape depuis l’étrange crise du mois d’avril ou effrayer les investisseurs de la mine d’or de Bisha, déjà bien mal en point. L’Ethiopie pour ne pas être traitée comme d’habitude de va-t’en-guerre impérialiste, alors qu’elle se trouve déjà engagée en Somalie et sur quelques fronts intérieurs et devant par-dessus tout ça lutter contre son image de « marionnette des Etats-Unis »

J’imagine que les services de renseignement occidentaux ont au moins une idée vague de ce qui se déroule dans les plaines du Tigré et du Gash-Barka, s’ils ne sont pas régulièrement briefés par les machines à propagande des deux camps. Mais peut-être tout le monde s’arrange-t-il commodément du huis-clos. Ou peut-être, et ce serait aussi fou, tout cela est-il l’une des plus belles opérations de mensonge organisé de l’ère d’Internet.

Mourir encore pour Badmé

3 juin 2012, Paris – Il y a quelques jours, ce qui reste de l’antique Front de libération érythréen annonçait la reprise, dans la nuit du 28 au 29 mai, d’opérations militaires éclairs éthiopiennes dans le secteur de Badmé, cette poignée de cahutes essaimée dans la plaine étouffante du Tigré, pour laquelle les armées d’Addis Abéba et d’Asmara se sont sauvagement jetées l’une contre l’autre un jour d’été 1998.

Imprécise, invérifiable, cette annonce faite par les vieux « Soudanais » du FLE n’a été suivie d’aucun effet, d’aucun écho, comme un coup de feu tiré au hasard dans le désert. Il n’y a personne, là-bas, de toute façon, dit-on. Quelques familles tigréennes taciturnes et des soldats taiseux. Les revues de l’opposition érythréenne sont toutes occupées à leur bavardage théorique. La presse internationale n’a plus les moyens de s’y intéresser.

Aujourd’hui, le site Internet d’opposition Assena et ses sempiternelles « reliable sources » affirment que les Ethiopiens ont pris possession du village de Deda, dans le secteur d’Elala, une localité perdue sur les cartes d’état-major. Les unités de conscrits érythréens, malgré les renforts, n’auraient rien pu faire contre les commandos éthiopiens.

Le long de ce rivage des Syrtes poussérieux, quelque chose a lieu, hors du monde, hors du temps.

D’ici, on en est réduit aux conjectures. Et moi, aux questions : pourquoi, depuis quelques semaines, services de renseignements et diplomates européens cherchent-ils à esquisser les scénarios de l’après-Issaias Afeworki ? Pourquoi présente-t-on discrètement, comme une hypothèse à l’étude et rien d’autre, l’idée d’un raid éthiopien pour donner le coup de grâce aux étrangleurs d’Asmara ?

Là-bas, à la surface de cette planète lointaine, des hommes et leurs kalachnikovs jouent leur vie pour des arpents de cailloux. Le long de ce rivage des Syrtes poussérieux, éparse dans une steppe balisée par des règles juridiques et des pauvres gens recuits par le soleil, quelque chose a lieu, hors du monde, hors du temps. On peut le dire, on peut l’écrire, malgré tout. Mais en abandonnant l’outillage du journalisme, équipement cadastral décidemment impuissant pour qui veut parler des hommes et de leurs rages.