Ali ne reviendra pas

16 décembre 2012, Paris – Ali Abdou est parti, c’est désormais un fait. Sa fille aînée a quitté clandestinement l’Erythrée et son domicile d’Asmara a été perquisitionné par la Sécurité d’Etat. Lui est toujours introuvable, ainsi que je l’expliquais l’autre jour sur Slate Afrique. Tout cela ressemble à une fuite organisée et à la mise en sécurité de sa famille, qui pourrait être le motif principal de la défection du ministre érythréen de l’Information.

Ces révélations, publiées d’abord par le site d’opposition Assenna, m’ont été confirmées par des sources indépendantes et fiables, c’est-à-dire qui n’ont aucun lien avec une organisation politique quelconque et qui m’ont déjà informé correctement de faits plus tard vérifiés.

L’ancien opérateur radio d’Issayas Afeworki a donc disparu, en sous-marin. Sans doute pour s’occuper de ses enfants, qui connaissent d’importants problèmes de santé. Mais aussi peut-être pour s’affranchir définitivement de ce régime décadent dont il a été le grand chambellan pendant des années. Et de cet homme reptilien et narcissique qu’il servait depuis son adolescence.

Il le servait tant qu’en octobre 2001, il avait accepté sans mot dire l’incarcération de son propre père âgé de 72 ans, Abdou Ahmed Younis. Le vieil homme avait eu l’impudence d’être allé demander au président Issayas, avec d’autres honorables vieillards du Front de libération, de libérer et de transiger avec les réformistes du G-15, raflés quelques semaines plus tôt et porté disparu depuis. Trois ans de cellule. L’un de ses anciens collaborateurs m’a avoué qu’Ali, tout en bravades et en dénis verbeux en public, lui avait dit en privé combien « la lutte » pouvait être « dure parfois ». On voit pourquoi.

Traité avec condescendance

Pendant longtemps, d’ailleurs, Issayas avait traité son subordonné avec un rien de condescendance, comme à l’époque du maquis il commandait cet adolescent idéaliste qui le flanquait jour et nuit. Certes, il lui avait confié la succession du « boucher » Naizghi Kiflu à la tête du ministère de l’Information une fois les journalistes indociles éliminés en 2001 et 2002. Mais jusqu’à peu, il lui interdisait, à coups de colères froides, d’utiliser le titre de « ministre de l’Information », le contraignant à y adjoindre le terme « par intérim » (« acting Information Minister »).

On ignore ce qu’Ali faisait en revanche de l’exil militant de son frère, qui anime le célèbre site Awate, et dont les informations sont toujours justes. Mais qui, là, se tait.

Silence dans les rangs

Je m’étonne que cette disparition de haut vol n’ait fait l’objet d’aucune sorte de curiosité de la part des médias internationaux, d’aucun coup de fil, d’aucun message. Contrairement à la défection de la quasi-totalité de l’équipe nationale de football d’Erythrée en Ouganda, au début du mois. Mais je sais que j’ai besoin certaines fois que l’on m’explique comment fonctionnent mes contemporains.

Et il m’est difficile en outre de ne pas penser à la réaction d’Issayas, à sa probable furie, à l’aggravation de son isolement, entouré seulement de « Charlie » et « Monkey », ses deux fidèles Yemane, et du redouté Colonel Tesfalidet Habteselassié, à qui il confie la sécurité du pays, m’a dit l’un de ses anciens collaborateurs, lorsqu’il n’est pas en état de le conduire. Lorsqu’il s’isole, par exemple, pour de longues retraites alcooliques dont il ressort deux fois plus malade et deux fois plus furieux.

Publicités

La folle semaine d’Issaias Afeworki

29 avril 2012, Paris. Virtuose de la survie et du mensonge, le président érythréen Issaias Afeworki est apparu samedi soir à la stupéfaction générale dans les postes de télévision de ses compatriotes sur la chaîne d’Etat Eri-TV, après une inhabituelle disparition d’un mois, suivie d’une semaine de folles rumeurs sur sa chute ou sa mort.

Vêtu d’une chemisette trop grande et de sandales, lourdement maquillé et butant parfois sur une élocution hésitante, souriant aussi, il a balayé d’un revers de la main les spéculations le donnant pour mort ou plongé dans le coma dans un hôpital du Golfe, où il fait habituellement soigner son foie malade.

Depuis dimanche dernier en effet, tous les Erythréens que je connais cherchaient à savoir ce qui se tramait dans ce pays-caserne où ils sont nés. Les habitants d’Asmara signalaient par téléphone une présence inhabituelle de camions de soldats sillonnant la capitale. Mes contacts, dans la diaspora comme dans le pays, clamaient toutes que les temps étaient en train de changer. On me parlait d’arrestations des généraux les plus radicaux, d’un comité de transition civilo-militaire, de reprise en main de l’administration et de la police, d’une annonce imminente. On évoquait même la libération des prisonniers survivants des rafles de septembre 2001. Le pouvoir semblait vacant. L’hypothèse d’un coup d’Etat semblait réaliste.

Entretemps, dans les journaux d’Eri-TV, les reportages sur les programmes de développement agricoles succédaient aux images d’administrateurs locaux vantant les avancées des chantiers gouvernementaux. Interrogés par les médias internationaux et les ambassades, les affidés du régime niaient avec grandiloquence, s’empêtrant dans des contradictions et des explications extravagantes. Mais Issaias Afeworki n’apparaissait plus. Ni pour une visite à l’étranger ni pour l’un de ses treks dans les campagnes érythréennes. Une seule fois, dimanche soir, il avait été montré, dans des images d’archives, gravissant à grands pas les pentes d’une colline du Gash-Barka, sur fond d’orage, en lunettes noires et un appareil photo à la main. Ses rendez-vous étaient annulés sans explication.

Mais hier soir, Issaias Afeworki est réapparu, en direct, depuis la grande salle de la présidence à Asmara. Que nous est-il donc arrivé ?

Dans les jours qui viennent, les fuites sur les arrestations ou les mises au pas de quelques officiers et cadres du régime donneront une indication sur l’ampleur de la crise interne qui a eu lieu à Asmara.

Avec le temps, nous finirons peut-être par savoir ce qui a réellement eu lieu pendant cette folle semaine. Dans les jours qui viennent, les fuites sur les arrestations ou les mises au pas de quelques officiers et cadres du régime donneront une indication sur l’ampleur de la crise interne qui a eu lieu à Asmara. Rien n’est fini encore. Rien n’a été clos par Issaias et ses méthodes d’étranglement, retournant contre ses adversaires la force de la pression qui s’exerce contre lui.

Il semble néanmoins certain que, malgré les dénégations amusées de celui-ci, le dictateur en sandales a été temporairement dans l’incapacité d’assumer la direction de l’Etat. Et une révolution de palais s’est préparée, avec l’idée de ne pas créer d’appel d’air qui puisse favoriser l’opposition politique en exil ou un raid éclair des troupes éthiopiennes contre le pays.

Pour manœuvrer sous la surveillance du charisme d’Issaias, l’équation est complexe. Sous l’autorité brutale d’un président cyclothimique, les cinq généraux de brigade qui tiennent le pays — « Wuchu », « Philippos », « Manjus », Tekle Habteselassié et Omar Hassen Towil — se livrent depuis des années une lutte de clans féroce pour assurer leur emprise sur le destin de l’Erythrée et ses privilèges. Quelques colonels et une poignée de capitaines s’assurent que les ordres sont exécutés. Ne pouvant faire sans eux pour tenir l’administration et le Parti, les capporegime d’Issaias doivent également s’appuyer sur les ministres ou les hauts fonctionnaires les plus influents, comme le directeur de cabinet du président Yemane Ghebremeskel, le commissaire politique Yemane Ghebreab, le ministre de la Défense Sebhat Ephrem, le ministre de l’Information Ali Abdu et l’ambassadeur Girma Asmerom, consiglieri sans réel pouvoir sur le terrain, mais indispensables pour se bâtir une légitimité. Dans l’équilibre entre les intérêts de ces hommes inféodés se trouve le secret de la dictature.

A l’issue d’une réunion houleuse avec ses cinq généraux, Issaias Afeworki serait entré dans l’une de ses phases de dépression, au cours desquelles il s’isole pour de longues retraites alcooliques.

Finalement, le site d’opposition Awate.com, généralement bien informé, a donné hier soir une explication plausible du scénario de ce dernier mois d’incertitude. En mars dernier, des commandos éthiopiens ont mené contre Adi Tekhlay, Shesebit et plusieurs localités érythréennes des raids destructeurs, visant à neutraliser les bases arrières des groupes armés qui mènent des opérations coups de poing transfrontalières. Plusieurs villages auraient même été occupés en région danakil, poussant le président érythréen dans de violentes colères, allant jusqu’à une contre-offensive de grande ampleur à laquelle les chefs de l’armée n’étaient pas favorables. A l’issue d’une réunion houleuse avec ses cinq généraux, Issaias Afeworki serait entré dans l’une de ses phases de dépression, au cours desquelles il s’isole pour de longues retraites alcooliques. Miné par une cirrhose qu’il fait régulièrement traiter dans un hôpital du Qatar, le Président aurait été pris d’une violente crise nécessitant une hospitalisation d’urgence, avant d’être contraint de reprendre in extremis les rênes du pouvoir, tandis qu’un putsch de couloir se tramait dans la base militaire de Valenaki.

L’opacité autistique du régime érythréen, dans laquelle il baigne depuis les années de guérilla, a fait le reste. L’Histoire le dira ou pas.