Le système de Satan

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3 octobre, Paris — Je voulais écrire un billet pour commémorer aujourd’hui le naufrage cauchemardesque de Lampedusa, l’année dernière, mais au fond je n’ai rien à dire. Du fond de la mer, les morts ne réclament plus rien. Les survivants pleurent encore, avec un bouquet de mains sur leurs épaules. Leurs amis s’élèvent et s’insurgent, dénoncent et accusent, à bon droit. Les politiciens relisent les notes interminables de leurs conseillers, qui leur expliquent depuis des années combien ils sont impuissants et pourquoi, pour être justes, ils doivent rester lâches. Les trouillards des bureaux de vote, de toute façon, les menacent avec leurs fourches en forme de télécommande. Et les évadés d’Erythrée continuent de se masser sur les rivages de Libye, dans l’attente de la prochaine fripouille qui leur videra les poches et les enverra mourir les poumons pleins d’eau ou se sauver dans nos centres de regroupement.

Rien n’a changé et, si les choses restent en l’état, rien ne changera. Alors, pour ma part, je ne peux rien ajouter. A quoi bon, finalement ? J’ai joué ma partition et mon petit combat personnel a réussi : de nombreux médias se sont joints aux quelques voix solitaires qui, depuis des années, prêchaient dans le désert qu’au large des côtes méditerranéennes de l’Europe, quelque chose avait lieu qui méritait l’attention des Européens. C’est ce que je cherchais, lorsqu’en 2009 je me suis jeté dans le vide pour aller à la rencontre des Erythréens. Mais aujourd’hui, je n’ai pas l’énergie pour faire de cette énième horreur de la « migration » un spectacle, des images ou des bons mots.

A la limite, je veux simplement dire, ou plutôt redire ceci : que la fuite massive des jeunes Erythréens hors de leur pays, et le martyre qu’ils subissent tout le long de leur évasion, est un événement historique majeur de notre temps. Dans plusieurs années, lorsque le show-business et les historiens reprendront la main sur notre époque, dans leur mosaïque d’images symbolisant les tristes années que nous vivons aujourd’hui, ils choisiront sans doute parmi elles celles des rescapés de Lampedusa, ces visages épuisés et stupéfaits des garçons et des filles d’Erythrée qui ont fui la terreur pénitentiaire d’Issayas Afeworki et ses amis. Mais nous vivons les temps de l’exaspération : les boat-people d’Afrique sont embarqués dans une histoire qui les dépasse.

Mécanique infernale

C’est un grand système qui s’est mis en place entre les villes étouffées d’Erythrée et les rues de nos cités. Des acteurs divers y ont pris leur place et font tourner une mécanique infernale qu’il est bien difficile de gripper. Voulant la stopper, il est illusoire de ne repeindre ou de ne réparer qu’un seul maillon de cette longue chaîne de responsabilités qui noircit nos journaux et nos consciences. Des mouchards d’Asmara aux chefs de famille bédouins du Soudan et d’Egypte, des trouffions égarés de Sawa aux mafias libyennes, des politiciens de la droite israélienne aux rescapés des chambres de torture du Sinaï, des humanitaires européens aux pêcheurs des grands fonds, des élus locaux de Sicile aux matamores de la technostructure romaine, des bénévoles des associations aux petits-bourgeois fébriles, des commissaires européens aux journalistes pressés des grandes rédactions, toute une machinerie complexe tourne inexorablement, l’un entraînant l’autre, l’autre motivant l’un. Si l’on voulait réellement que ce cauchemar s’arrête, il faudrait une action de grande envergure, forte et définitive. Pour être à la hauteur de la tâche, on devrait au moins être à la hauteur de ce système, dépassant les frontières et les petits arrangements cosmétiques. Il faudrait, par exemple, parler au gouvernement d’Asmara sur un autre ton et avoir de bonnes raisons de le faire. Les peuples africains pourraient répudier publiquement le charabia auto-satisfait des domestiques du parti unique érythréen, et les peuples arabes se lever, cette fois, pour les droits de leurs frères noirs qui traversent leur pays.

Mais il est aussi difficile de s’attaquer à ce problème qu’à faire la révolution : des forces contradictoires nous paralysent, la peur de la violence nous menace, la crainte de tout perdre ou de perdre le peu qu’on a nous glace, l’incertitude des résultats nous épuise avant même qu’un effort soit engagé. Les uns regardent ailleurs, les autres prient, certains s’adonnent gaiement à la barbarie et les derniers argumentent doctement dans le sabir de Diafoirus. Moi même, je l’avoue, je ne fais pas exception.

« L’exil n’est pas la solution »

Alors non, nous ne sommes pas très malins. Un an après Lampedusa, nous voici bien abattus. C’est pourquoi je suis très intéressé par la dernière initiative du mouvement Arbi Harnet, dont j’ai souvent parlé ici. Ses militants diffusent depuis quelques semaines un slogan à l’intérieur du pays. Le message est simple et frappant : « L’exil n’est pas une solution. » Une phrase qui laisse songeur. C’est au moins une tentative de lancer un grain de sable dans la roue destructrice de l’exode qui s’est emballée depuis dix ans. Je regarde la roue tourner, guettant le hoquet, l’infime irrégularité qui commencera à modifier, lentement, doucement, l’ordre écœurant des choses. Au moins, j’espère secrètement. Si cela se produit, nous aurons tous intérêt à ne pas rater le moment où, cette fois, on pourra faire s’écrouler cette broyeuse de mômes qui sévit d’Asmara à Calais.

Trahison en mer Rouge

Andargachew Tsige sur ETV 10 septembre, Paris — Le kidnapping en juin dernier à l’aéroport de Sanaa, capitale du Yémen, de l’opposant éthiopien Andargachew Tsige est une invraisemblable histoire de trahisons et d’intrigues, d’où surgit aujourd’hui le visage sombre de la dictature au pouvoir en Erythrée. Comment cela s’est-il passé ? D’abord commençons par dire que l’auteur de cette révélation, le journaliste de l’opposition éthiopienne radicale Elias Kifle, a été plutôt très complaisant avec le régime d’Asmara ces dernières années. Le mouvement politique interdit auquel il participe, fondé essentiellement sur des militants nationalistes amharas en exil en Occident, est celui dont la victime était le secrétaire général : le « Ginbot 7 », une coalition longtemps soutenue et hébergée par l’Erythrée, à l’instar des Somalis éthiopiens de l’ONLF, des nationalistes oromos de l’OLF ou, en son temps, de l’embryon des jihadistes somaliens d’Al-Shabaab. Le site Ethiopian Review est sa plate-forme d’information.

Kidnapping à Sanaa

Andargachew Tsige a donc disparu, le 22 juin dernier, alors qu’il était en transit à l’aéroport international de Sanaa, capitale du Yémen, en provenance des Emirats. Avant même d’avoir pu présenter son passeport pour embarquer pour Asmara, il a été saisi par des agents éthiopiens, avec la complicité de la police yéménite. Embarqué de force dans un avion pour Addis-Abéba, où il a été condamné à mort pour terrorisme, ce sujet britannique est réapparu quelques jours plus tard sur l’antenne de la télévision publique éthiopienne, ETV. Souriant mais les traits tirés, il a notamment déclaré aux agents de renseignement éthiopiens qui ont filmé l’entretien qu’il était « serein », que son arrestation était un « blessing in disguise » car il était « réellement épuisé ».

Soumis à la pression de la diaspora éthiopienne et d’Amnesty International, le gouvernement britannique s’est rapidement inquiété du sort de son ressortissant. Mais pour l’heure, les Ethiopiens ne bougent pas. Pour eux, britannique ou pas, la place du secrétaire général du Ginbot 7, et de son chef le bouillonnant Berhanu Nega, est en prison.

En quoi l’Erythrée est-elle impliquée dans cette rocambole ? Depuis plusieurs années, Andargachew Tsige avait pour ambition de faire croître son mouvement politique au-delà du magistère des communiqués de presse et de sa petite chaîne de télévision de propagande, ESAT. Selon Ethiopian Review, les diverses danses du ventre qu’il avait entamées devant la junte érythréenne n’ont rien donné. La seule fois où il aurait tenté de négocier avec Issayas Afeworki lui-même, en 2010, la réunification sous la bannière de son parti de toute l’opposition éthiopienne, il aurait eu à subir une sordide humiliation de la part de ses hommes et des agents assurant la supervision de ses troupes : on l’aurait publiquement roué de coups devant le colonel érythréen Fitsum Issaak. Dans une ultime tentative pour gagner les faveurs d’Issayas, le secrétaire général du Ginbot 7 avait donné en septembre 2013 une interview remarquée à ESAT, dans laquelle il faisait l’éloge de l’étrangleur d’Asmara. Mais peine perdue.

Le piège des Erythréens

Rentré écœuré à Londres, il aurait donc résolu d’aller demander discrètement l’assistance de l’Egypte, qui ne manque pas de sujets de conflit avec l’Ethiopie contemporaine. Le peu d’enthousiasme des Egyptiens à soutenir son projet l’ont finalement convaincu, en juin, d’accepter l’invitation du gouvernement érythréen à revenir à Asmara pour discuter sur des bases raisonnables. Il était en route pour l’Erythrée lorsqu’il a été intercepté par les espions éthiopiens. Andargachew Tsige aurait donc été livré. Ayant appris que leur marionnette s’était rendue au Caire pour contourner leur influence, les Erythréens aurait manœuvré pour qu’il tombe dans un piège et qu’il soit offert aux Ethiopiens. Un assassinat de plus aurait été périlleux : isolée, ruinée, exsangue, et tâchant de se refaire une virginité diplomatique pour desserrer l’étau des sanctions internationales, l’Erythrée aurait trouvé la parade. Par des canaux de discussion officieux, les services d’Asmara auraient informé Addis-Abéba du trajet et des intentions de la cible, ainsi que de leur feu vert pour une opération secrète. Il suffisait d’attendre.

Le pouce d’Issayas

Le raisonnement de ses amis politiques se tient. Avec la protection des Erythréens, Andargachew Tsige était intouchable : le Yémen ne se serait pas lancé dans un mic-mac pareil s’il n’avait pas l’assurance que le capricieux Issayas ne riposterait pas et l’Ethiopie n’aurait pas pris le risque de mener une opération qui aurait pu être vue, sans l’acquiescement de la junte érythréenne, comme un acte de guerre. Le pouce baissé d’Issayas Afeworki, par ailleurs actuellement au Caire pour une visite officielle en forme de remerciements, a scellé le destin d’un homme qui a joué trop longtemps avec les pitbulls d’Asmara.

Tout le monde fait semblant

Issayas Afeworki présente sa fille au camp militaire de Sawa

23 mai 2013, Paris — Demain, 24 mai, l’Erythrée sera juridiquement indépendante depuis vingt ans, jour pour jour. Sombre anniversaire. Chacun s’attend à ce que le président Issayas Afeworki, cowboy en chef qui sait tout mieux que tout le monde, montre son visage émacié et sa grande stature à un moment dans la journée, pour bénir ses enfants-soldats et ses esclaves-comédiens, sous les drapeaux qui flottent. Nous compterons tous le nombre de ses gardes-du-corps, l’économie de son souffle, d’éventuelles faiblesses, puisque l’espoir ne repose plus que là-dessus. On a parlé d’une tentative d’assassinat manquée, le 6 avril dernier, par l’utilisation d’une voiture piégée qui auraient tué quelques sbires, mais pas leur chef. Mais comment savoir si ce n’est pas encore un mirage dans le désert ?

En cette veille de célébrations patriotiques, je ne peux m’empêcher de penser à ce que me disait récemment un ancien haut fonctionnaire érythréen, qui a fait défection l’année dernière : « En Erythrée, tout le monde fait semblant. » Oui, apparemment, ces fonctionnaires zélés, ces jeunes qui marchent au pas, ces anciens combattants au garde-à-vous, tout le monde prétend que ce cauchemar est normal. La crainte est de réveiller la bête, le caïd Issayas et sa bande de brutes.

Des manifestations à Mendefera, des tracts à Asmara

Certains pourtant ne s’en accomodent pas. On m’a dit que des rassemblement de mécontentement ont eu lieu le week-end dernier à Mendefera, une importante ville du sud. Des jeunes se seraient groupés pour montrer leur rage. Les services de sécurité auraient opéré des rafles punitives dans les jours qui ont suivi. Les gamins lumineux du mouvement de la diaspora Arbi Harnet ont alors arrosé Mendefera de « robocalls » de soutien à la ville, puis ont criblé les téléphones d’Asmara de messages subversifs. Ils auraient même distribué des tracts barrés d’un « assez ! » tonitruant en ville, entre Adi Abeyto, Piazza Michael et Mai Abashawel.

Où iront-ils ? Où vont-ils tous ? Ce sont bien là des questions de fête nationale !

Pour un autre héros

Belula Seyoum tient en mains la lettre qu’elle et sa soeur ont voulu remettre, en vain, à l’ambassadeur d’Erythrée en France.

4 mai 2013, Paris — En ce lendemain de Journée internationale de la liberté de la presse, marquée cette année par un éventail d’index, de classements et de prix qui malheureusement pour le commun confine à l’abstraction, je voudrais parler d’un homme bien concret : Seyoum Tsehaye. J’ai déjà parlé de l’incroyable courage de ses deux filles, Abi et Belula, qui sont allées porter une lettre demandant des nouvelles de leur père à ce trouillard d’ambassadeur d’Erythrée en France, l’autre jour. Elles ont été accueillies par la police.

Mesure-t-on à quel point cet homme est un héros de l’Erythrée contemporaine ? Professeur de français formé au Lycée Guébrémariam d’Addis-Abéba, il s’est rapidement engagé dans le maquis, comme nombre de ses frères. Dans les collines, il a tenu la kalachnikov et un appareil photo, avec lequel il a réalisé une somme impressionante d’images de ses compatriotes en short et sandales. Formé dans l’ombre d’un Français engagé dans les rangs du Front populaire de l’Erythrée, Christian Sabatier, surnommé « Al-Hilal », il est devenu après l’indépendance le patron de la première chaîne de télévision de l’Erythrée libre. Il a démissionné avec fracas pour dénoncer le naufrage paranoïaque de son ancien chef, le président Issayas Afeworki. Il a rejoint la petite bande de la presse libre et il a partagé leur sort atroce, lors des rafles de septembre 2001.

Il n’a plus été vu vivant depuis son transfèrement, en avril 2002, hors du commissariat numéro 1 d’Asmara, après que ses confrères et lui avaient entamé une grève de la faim pour exiger un procès. Les rares informations en provenance d’Erythrée indiquent toutefois qu’il serait l’un des derniers survivants du bagne d’EiraEiro, après qu’au moins sept de ses confrères sont morts en détention, à l’isolement, sans visite, sans procès, sans avocat et dans l’indifférence générale. Pour les matons, il porte le matricule numéro 10.

J’exhorte ceux qui savent s’il est encore vivant de le dire. Officiels, flics, gradés, conseillers, politiciens érythréens, au nom de ses valeureuses petites filles, dites où se trouve Seyoum, si vous êtes vraiment patriotes.

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Les idiots utiles

12 mars, Paris — Le barouf des événements du 21 janvier a donné lieu, comme d’habitude, à un long et asphyxiant silence. Le mutisme de la stupéfaction, du choc, d’un coup porté dans le ventre. Dans les jours qui ont suivi, la jeunesse de la diaspora s’est montrée organisée et volontaire. Des ambassades ont été chahutées, des pancartes fabriquées, des interviews données. Mais en Erythrée, qui sait ? Rien, ou presque. La petite musique d’une réalité fanfaronne et cruelle. Les gens se cachent, se taisent, obéissent et attendent, une Kalachnikov dans le placard.

Je m’efforce depuis quelques jours de confirmer ou d’infirmer ce que d’anciens obligés d’Issayas diffusent profusément : l’insurrection d’une partie de l’armée érythréenne ne serait pas terminée, un comité de crise aurait été formé autour du président, des généraux suspects auraient été mis aux arrêts ou assignés à résidence.

L’Histoire dira, plus tard, toujours plus tard, ce qui est advenu. C’est désormais la règle dans ce pays fou dirigé par la psychose du clan d’Issayas : le réel est différé à plus tard pour ceux qui n’en souffrent pas aujourd’hui même. Tout l’effort de la diaspora pro-gouvernementale est par ailleurs précisément de nier que cette souffrance présente existe, que les prisons sont pleines et le traumatisme généralisé. Tout va bien à bord, nous avons la croissance, des routes, de l’or, la santé, un chef aimé et des contes pour nous endormir. Et l’ennemi vient de l’étranger.

Crimes et vertu

En parlant d’étranger, entre-temps, j’ai fait la connaissance d’une engeance pour laquelle je n’ai que du mépris : les petits Blancs complices de la dictature érythréenne. Je discute de bon gré avec les Erythréens qui se laissent emporter par leurs chimères pro-gouvernementales, même s’ils sont un peu délirants. J’ai la conscience tranquille : pour la plupart, ils vivent en Occident, comme les petits-bourgeois qu’ils sont. Mais je refuse de leur parler à eux, à ces idiots utiles qui croient très chic d’encenser le FPDJ et ses sbires.

Pourquoi ? Parce qu’en réalité, ils ne parlent pas de l’Erythrée, mais d’eux-mêmes. Ils sont animés par une grande idée de leur propre valeur alliée à la haine de soi, la jubilation de la conscience de leur effondrement et de celui de leur monde maternel. Ils ont cette aigreur destructrice des Brasillach, des grands traîtres ou des chantres, des normaliens en col Mao. Ils soutiennent la junte érythréenne par détestation de la petite-bourgeoisie occidentale à laquelle ils appartiennent et par haine d’une Amérique à laquelle il biberonne pourtant, comme nous tous. C’est une posture — une posture narcissique et obscène. « Rien ne ressemble à la vertu comme un grand crime », écrivit Saint-Just. Pour ma part, j’accepte l’idée que je peux susciter tous les soupçons du monde et fonder toutes les critiques. Mais au moins je ne suis pas le larbin de quelconques geôliers.

Un ami me racontait l’autre jour qu’il avait croisé dans une fête un jeune Parisien, militant d’extrême-gauche, qui lui a dit sans rire qu’il existait un paradis politique sur cette terre et qu’il s’agissait de l’Erythrée. Je lui ai recommandé de le gifler s’il le croisait une nouvelle fois. Leurs idées politiques sont des déguisements. Ils considèrent les Erythréens comme leurs mercenaires. Régler ses comptes avec les siens en s’appuyant sur un gang d’assassins — de quoi, messieurs, cela est-il le nom ?

Derrière les listes

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4 février 2013 – Deux semaines après le coup d’éclat de la prise du ministère de l’Information à Asmara, faisons le point. Le désordre règne et, à force de rumeurs et de déclarations irréelles, il est difficile d’y voir clair.

On ignore toujours le sort de l’officier insurgé, le colonel Saleh Osman. Les uns disent qu’il a été arrêté et exécuté. Les autres qu’il est toujours à la tête de son unité, en dissidence, quelque part en province. Des sites de l’opposition arabophones racontent toutes sortes d’histoires invérifiables, et parfois abracadabrantes, sur la rébellion de la troupe érythréenne, qui prendrait de l’ampleur, gagnant les campagnes de l’Ouest et du Sud, avec des réunions d’état-major, des opérations coups de poing, des arrestations. Mes amis me disent que c’est invraisemblable. J’ai l’habitude de leur faire confiance.

A Asmara, les arrestations et les disparitions mystérieuses ont continué. Regroupé autour d’Issayas Afeworki, les durs du régime s’entre-dévorent en silence. Même les représentants de la dictature ont admis qu’Abdella Jaber, le numéro trois du parti unique, et Mustafa Nurhussein, le gouverneur de la région sud, ont été jetés au trou. On imagine qu’ils sont soumis au traitement qu’on réserve, là-bas, à ceux qui sont accusés de trahison, frère d’armes ou pas. D’autres suspects ont été attrapés également, tous musulmans, puisque le gouvernement laisse entendre qu’il a eu affaire à une insurrection islamiste. Une liste circule qui n’a pas beaucoup de sens pour nous, à l’étranger. Les secrets de l’Erythrée se cachent derrière des listes obscures. Un haut responsable de la sécurité d’Etat est mort samedi, quand à lui, dans des circonstances peu claires.

La sécurité est assurée par des rebelles éthiopiens

Malgré les dénégations ridicules des fanatiques, la tension est toujours forte dans le pays. Au point que le président soudanais, Omar el-Béchir a effectué une visite d’urgence à Asmara, samedi dernier, avec son chef des renseignements, pour s’enquérir de la situation réelle de l’ami Issayas Afeworki et sa junte militaire. Ce dernier avait dû annuler à la dernière minute son voyage à Khartoum voici deux semaines, quelques jours après l’opération de Forto. Il est reparti sans rien dire, sans fanfaronner comme les deux hommes en ont pourtant pris l’habitude.

L’information la plus intéressante n’est pas celle-ci, à mon avis. C’est celle-là : Issayas n’ayant apparemment plus confiance dans sa propre armée, la sécurité de la capitale est désormais assumée par des unités rapatriées en catastrophe du Tigrean People’s Democratic Movement (TPDM), un mouvement rebelle éthiopien armé et entraîné par les Erythréens et qui depuis dix ans campe à proximité de la frontière (photo ci-dessus). Ce sont d’ailleurs ses postes avancés, notamment celui de Harena, que visaient les commandos éthiopiens lors de leurs incursions de l’année dernière. Les « Demhit« , comme on les appelle, ont été vus par des témoins autour d’Asmara, selon Radio Erena, mais aussi près de l’Hôpital Orota et à Tiravolo, le quartier des villas. Entre-temps, les chefs de l’armée érythréenne (le ministre « gelé » de la Défense et les cinq généraux qui tiennent le pays) sont toujours invisibles et muets.

La jeunesse de la diaspora sent bien que le moment est venu de donner tous les coups de pieds qu’on peut dans les jambes du tyran. Londres, Stockholm, Francfort, Berlin, Le Caire, Rome, Washington DC, Milan, Addis Abeba, Tel-Aviv, et même à Paris : ils se sont montrés, visage nu et fier, pour la première fois de leur histoire, aux ambassades d’Erythrée barricadés derrière des flics apeurés, pour dire qu’ils en avaient assez et qu’ils n’ont plus peur. On peut bien sûr faire comme les petits fonctionnaires du ministère de l’Information, définitivement privés de leur chef Ali Abdou, et continuer de jouer la petite musique de la normalité. Mais il reste beaucoup trop de mystères dans ce conte de fées. Les loups dorment dans les buissons.

Aster

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11 décembre 2012, Paris — Cette femme est-elle morte ? Est-elle vivante ? Et où ? Dans quel état ? Comment peut-on simplement se poser la question ? Comment peut-on simplement tolérer de devoir se poser la question ? Il y a neuf ans exactement, le 11 décembre 2003, Aster Yohannes était arrêtée par les hommes de la Sécurité d’Etat, à sa descente d’avion à l’aéroport international d’Asmara. Bras empoigné, protestations, cris. On l’avait jetée dans un Land Rover et elle n’a plus été revue depuis.

Elle était accourue de Phoenix, Arizona, où elle terminait un cursus de trois années d’études grâce à une bourse de l’ONU, après deux ans d’angoisse et de coups de téléphone déchirants. L’ambassadeur d’Erythrée aux Etats-Unis, Monsieur Son Excellence Girma Asmerom, avait diligemment fait renouveler son passeport périmé, en lui susurrant des assurances selon lesquelles elle pourrait voyager librement partout, mais bien sûr, ne t’inquiète pas. « Si je suis arrêtée, dis-le au monde entier », avait-elle pourtant dit à ses amis avant de quitter l’Amérique. Elle connaissait bien les psychotiques du parti unique : en 1979, elle avait pris le maquis avec eux.

Le Nelson Mandela érythréen

Mais Aster voulait retrouver ses quatre enfants, âgés à l’époque de six à treize ans. Le 18 septembre 2001, son mari avait été arrêté par les hommes du colonel Simon Ghebredingel, l’homme des sales boulots de la présidence. Petros Solomon, héros de la révolution du maquis et ancien ministre, avait lui aussi été embarqué de force, au réveil, avec les réformistes du Groupe des Quinze. Jeté dans une cellule sinistre sur ordre de celui qui fut son frère d’armes et qui refusait de céder le pouvoir : Issayas Afeworki et son narcissisme de cow-boy… Personne n’avait le droit de rivaliser avec lui et surtout pas le très aimé Petros Solomon, ce Nelson Mandela érythréen. Question de « sécurité nationale », a-t-il osé clamer, ce trouillard.

En avril 2002, Petros et ses co-détenus avaient finalement été envoyés dans un pénitencier dans les montagnes, vers Embatikala, le long de la somptueuse route panoramique menant à Massaoua qu’empruntent les rares touristes qui vont en Erythrée. On attendait la fin de la construction du bagne d’EiraEiro, perdu dans les cactus et les champs de mines, où il croupit toujours aujourd’hui, dit-on, avec quelques survivants. Le lieu de détention d’Aster, lui, est inconnu. Il fallait qu’on les oublie.

La somme de l’épouvante

Au bout d’un moment, la somme de l’épouvante est trop lourde, dans cette histoire. Tout ce que j’ai à raconter d’autre est ignoble. Les enfants de Petros et Aster qui tentent de fuir le pays par deux fois et se font rattraper par les Mktital Dobat du général Manjus… Sa mère qui parvient finalement à s’échapper et dont la voix enregistrée, le week-end dernier, a retenti dans les combinés téléphoniques de dix mille compatriotes, grâce aux formidables campagnes d’agit-prop du mouvement ArbiHarnet, « Vendredi de la liberté »… Je m’arrête là. Nous n’y pouvons rien, paraît-il.

En attendant le 24 mai

17 mai 2012, Paris. Si j’étais encore journaliste, je dirais aujourd’hui que la tension monte en Erythrée à l’approche des célébrations de la fête de l’indépendance, le 24 mai prochain. Mais disons-le plus simplement. Le président Issaias Afeworki n’est toujours pas réapparu. Ni à la télévision ni ailleurs. L’important mouvement de jeunesse né l’année dernière dans la diaspora appelle à manifester sa révolte partout jeudi et vendredi prochain, y compris à Asmara, pour faire tomber le régime. Depuis quelques semaines, tous les vendredis, leurs logiciels d’appels automatique téléphonent dix mille messages subversifs à des numéros aléatoires dans le pays. Des hackers érythréens se disent prêt à attaquer les sites gouvernementaux. Les réseaux sociaux qu’ils animent sont pleins de défiance et de poings serrés. L’ambassade des Etats-Unis a annoncé la suspension de la quasi-totalité de ses services au sein de son ambassade de la capitale érythréenne. Du côte de l’ambassade de France, c’est l’attente aussi. C’est l’attente depuis des années, de toute façon.

Mais dimanche, j’ai reçu le message désespéré d’un frère érythréen, exilé à contrecœur aux Etats-Unis. Sans avertissement, sans préambule, il m’annonçait sa rupture avec son pays. Lui d’ordinaire si combatif, si malicieux et si bien informé m’avouait qu’il n’en peut plus. Mon peuple est un peuple de trouillards, pleurait-il. Notre choix, c’était la soumission ou la révolte. Nous avons collectivement choisi la soumission parce que nous avons peur de mourir. J’efface l’Erythrée de mon esprit. Moi, je sais que son cœur est brisé. Je ne suis pas parvenu à lui répondre. Et puis, quelques jours plus tard, il m’a envoyé un autre message, constellé de jovialité et d’espiéglerie, pour complimenter le glorieux peuple français dans les veines duquel coule le sang rouge de la révolution.

La folle semaine d’Issaias Afeworki

29 avril 2012, Paris. Virtuose de la survie et du mensonge, le président érythréen Issaias Afeworki est apparu samedi soir à la stupéfaction générale dans les postes de télévision de ses compatriotes sur la chaîne d’Etat Eri-TV, après une inhabituelle disparition d’un mois, suivie d’une semaine de folles rumeurs sur sa chute ou sa mort.

Vêtu d’une chemisette trop grande et de sandales, lourdement maquillé et butant parfois sur une élocution hésitante, souriant aussi, il a balayé d’un revers de la main les spéculations le donnant pour mort ou plongé dans le coma dans un hôpital du Golfe, où il fait habituellement soigner son foie malade.

Depuis dimanche dernier en effet, tous les Erythréens que je connais cherchaient à savoir ce qui se tramait dans ce pays-caserne où ils sont nés. Les habitants d’Asmara signalaient par téléphone une présence inhabituelle de camions de soldats sillonnant la capitale. Mes contacts, dans la diaspora comme dans le pays, clamaient toutes que les temps étaient en train de changer. On me parlait d’arrestations des généraux les plus radicaux, d’un comité de transition civilo-militaire, de reprise en main de l’administration et de la police, d’une annonce imminente. On évoquait même la libération des prisonniers survivants des rafles de septembre 2001. Le pouvoir semblait vacant. L’hypothèse d’un coup d’Etat semblait réaliste.

Entretemps, dans les journaux d’Eri-TV, les reportages sur les programmes de développement agricoles succédaient aux images d’administrateurs locaux vantant les avancées des chantiers gouvernementaux. Interrogés par les médias internationaux et les ambassades, les affidés du régime niaient avec grandiloquence, s’empêtrant dans des contradictions et des explications extravagantes. Mais Issaias Afeworki n’apparaissait plus. Ni pour une visite à l’étranger ni pour l’un de ses treks dans les campagnes érythréennes. Une seule fois, dimanche soir, il avait été montré, dans des images d’archives, gravissant à grands pas les pentes d’une colline du Gash-Barka, sur fond d’orage, en lunettes noires et un appareil photo à la main. Ses rendez-vous étaient annulés sans explication.

Mais hier soir, Issaias Afeworki est réapparu, en direct, depuis la grande salle de la présidence à Asmara. Que nous est-il donc arrivé ?

Dans les jours qui viennent, les fuites sur les arrestations ou les mises au pas de quelques officiers et cadres du régime donneront une indication sur l’ampleur de la crise interne qui a eu lieu à Asmara.

Avec le temps, nous finirons peut-être par savoir ce qui a réellement eu lieu pendant cette folle semaine. Dans les jours qui viennent, les fuites sur les arrestations ou les mises au pas de quelques officiers et cadres du régime donneront une indication sur l’ampleur de la crise interne qui a eu lieu à Asmara. Rien n’est fini encore. Rien n’a été clos par Issaias et ses méthodes d’étranglement, retournant contre ses adversaires la force de la pression qui s’exerce contre lui.

Il semble néanmoins certain que, malgré les dénégations amusées de celui-ci, le dictateur en sandales a été temporairement dans l’incapacité d’assumer la direction de l’Etat. Et une révolution de palais s’est préparée, avec l’idée de ne pas créer d’appel d’air qui puisse favoriser l’opposition politique en exil ou un raid éclair des troupes éthiopiennes contre le pays.

Pour manœuvrer sous la surveillance du charisme d’Issaias, l’équation est complexe. Sous l’autorité brutale d’un président cyclothimique, les cinq généraux de brigade qui tiennent le pays — « Wuchu », « Philippos », « Manjus », Tekle Habteselassié et Omar Hassen Towil — se livrent depuis des années une lutte de clans féroce pour assurer leur emprise sur le destin de l’Erythrée et ses privilèges. Quelques colonels et une poignée de capitaines s’assurent que les ordres sont exécutés. Ne pouvant faire sans eux pour tenir l’administration et le Parti, les capporegime d’Issaias doivent également s’appuyer sur les ministres ou les hauts fonctionnaires les plus influents, comme le directeur de cabinet du président Yemane Ghebremeskel, le commissaire politique Yemane Ghebreab, le ministre de la Défense Sebhat Ephrem, le ministre de l’Information Ali Abdu et l’ambassadeur Girma Asmerom, consiglieri sans réel pouvoir sur le terrain, mais indispensables pour se bâtir une légitimité. Dans l’équilibre entre les intérêts de ces hommes inféodés se trouve le secret de la dictature.

A l’issue d’une réunion houleuse avec ses cinq généraux, Issaias Afeworki serait entré dans l’une de ses phases de dépression, au cours desquelles il s’isole pour de longues retraites alcooliques.

Finalement, le site d’opposition Awate.com, généralement bien informé, a donné hier soir une explication plausible du scénario de ce dernier mois d’incertitude. En mars dernier, des commandos éthiopiens ont mené contre Adi Tekhlay, Shesebit et plusieurs localités érythréennes des raids destructeurs, visant à neutraliser les bases arrières des groupes armés qui mènent des opérations coups de poing transfrontalières. Plusieurs villages auraient même été occupés en région danakil, poussant le président érythréen dans de violentes colères, allant jusqu’à une contre-offensive de grande ampleur à laquelle les chefs de l’armée n’étaient pas favorables. A l’issue d’une réunion houleuse avec ses cinq généraux, Issaias Afeworki serait entré dans l’une de ses phases de dépression, au cours desquelles il s’isole pour de longues retraites alcooliques. Miné par une cirrhose qu’il fait régulièrement traiter dans un hôpital du Qatar, le Président aurait été pris d’une violente crise nécessitant une hospitalisation d’urgence, avant d’être contraint de reprendre in extremis les rênes du pouvoir, tandis qu’un putsch de couloir se tramait dans la base militaire de Valenaki.

L’opacité autistique du régime érythréen, dans laquelle il baigne depuis les années de guérilla, a fait le reste. L’Histoire le dira ou pas.