Conversation avec la résistance

25 octobre, Paris — Ce samedi matin, deux journalistes érythréens en exil et deux journalistes européens — le britannique Martin Plaut et moi — ont eu une conversation téléphonique de plus d’une heure avec des militants du mouvement Arbi Harnet à Asmara. Le rendez-vous avait été pris et coordonné par des responsables en Europe de ce réseau de résistance intérieure, et l’interview a eu lieu via une connexion sûre, avec mille précautions, et bien sûr après un accord préalable sur la garantie de l’anonymat de nos interlocuteurs et le brouillage de leur voix si nous choisissions de diffuser l’enregistrement de notre discussion. Leur prénom a été modifié. Nous avons pu poser les questions que nous voulions. Je raccroche à l’instant. Comme je suis actuellement sans travail donc sans rédaction, en voici la teneur.

Résistance passive

Ce sont des voix d’hommes déterminés, au tigrinya réfléchi et bien articulé. Ils se passent la parole l’un l’autre, selon les questions. Sami donne une première réponse, Temesghen la complète. La conversation démarre en faisant le point sur la situation tendue dans la capitale : depuis 48 heures, plusieurs témoignages font état du déploiement en banlieue d’Asmara d’une soixantaine de camions et de plusieurs centaines de fantassins de la rébellion du Tigré éthiopien baptisé « Demhit » (Tigrea People’s Democratic Movement, TPDM), qui joue régulièrement le rôle de milice supplétive de la junte au pouvoir. N’ayant plus confiance dans sa propre armée, Issayas Afeworki fait régulièrement appel à cette force de plusieurs dizaines de milliers d’hommes, selon l’ONU, pour maintenir l’ordre ou accomplir les basses besognes. Sami et Temesghen confirment.

Or, depuis quelques semaines, de nombreux appelés de moins de 50 ans du redoutable service national ne se rendent plus aux convocations placardées sur les murs de la ville. Les policiers improvisés de « l’armée populaire« , les habitants de plus de 50 ans à qui le régime a fourni une kalachnikov et un entraînement militaire de base, ne sortent plus la nuit, comme ce devrait être leur rôle. La désobéissance civile gagne du terrain et le débarquement des Demhit inquiète : chacun en ville se prépare à une « giffa » massive, ces rafles de conscrits qui terrorisent les passants depuis des années.

Mais Sami reste prudent : « Il se passe quelque chose à Asmara que je n’avais jamais vu auparavant. Les rues sont tranquilles mais la tension est importante, d’autant que les pénuries d’eau, d’électricité et de carburant sont devenues insupportables. Quant aux camions et aux soldats qui ont été vus à l’extérieur d’Asmara, il est possible qu’ils aient été positionnés pour mener des rafles en ville. Mais il est également possible qu’ils aient été rassemblés en lieu sûr en raison des pénurie d’essence. »

Une chose est sûre : le gouvernement est dans un état de tension extrême, surtout du fait que depuis cet été les appelés ou les permissionnaires ne se rendent plus aux casernes. Pour lui, cette rébellion silencieuse est motivée par le fait que de nombreux habitants, mariés avec des enfants et travaillant au noir pour gagner un peu d’argent, refusent de perdre leurs maigres moyens de subsistance et de laisser leur famille dans le dénuement en reprenant l’uniforme. Dans les campagnes, après des années d’une sécheresse désastreuse, la pluie a été abondante cette année et les récoltes se présentent bien. Le retour dans l’armée, avec ses rations insuffisantes et la violence omniprésente, signifierait détruire les petites exploitations qui font vivre des familles entières. Les cas de passages à la vie clandestine ou de fuite à l’étranger de ces Erythréens acculés absurdement à la misère se multiplient. « L’autre raison qui explique la désobéissance grandissante, enchaîne Sami, c’est le fait que tout le monde se demande pour quelle raison, au fond, on nous force à retourner la vie militaire. Les gens se défendent de refuser d’obéir aux ordres pour des raisons politiques. Pourtant cette désobéissance m’apparaît, à moi, comme éminemment politique. »

Des Ethiopiens font la police

Cette ironie qui veut que ce soient des soldats étrangers qui maintiennent l’ordre au nom d’un régime aussi nationaliste — et qui maintient la terreur en raison d’une supposée menace éthiopienne — fait réagir Temesghen avec amertume. « On nous dit qu’ils sont là pour mener des opérations de déstabilisation de l’Ethiopie, mais on ne voit rien de tel, nous à Asmara, s’étonne-t-il. Je suis certain qu’ils ont un autre agenda. » Car les hommes du Demhit sont privilégiés, par rapport aux soldats érythréens. « Ils touchent un bon salaire, précise-t-il, ils conduisent de belles voitures que n’ont même pas les officiers de l’armée érythréenne ou les hauts responsables du gouvernement. » Il soupçonne les Demhit d’être l’armée de rechange d’Issayas Afeworki, la seule désormais qui est susceptible d’obéir à ses ordres.

Mais Sami se souvient des lendemains du terrible naufrage de Lampedusa, en octobre 2013. Les soldats du Demhit, reconnaissables à leur accent du Tigré éthiopien, avaient alors mené des contrôles d’identité dans Asmara, lesquels avaient parfois mal tourné : protestations, bagarres, émeutes, les résidents de la capitale ne s’étaient pas laissé faire. « C’est un signe. Pendant longtemps, les Erythréens sont restés silencieux. Mais aujourd’hui, les gens osent désobéir ouvertement. Même certains responsables du gouvernement parlent haut et fort en critiquant le régime dans les cafés. La peur s’est brisée », explique pour sa part Temesghen.

Payer prix de la liberté

Le risque pris par les deux hommes en parlant avec des journalistes étrangers ne les effraie pas. « Après avoir accompli mon service militaire, j’aurais dû aller à l’université et construire ma vie, dit Sami, catégorique. Mais ce n’est pas arrivé. Alors quand on veut quelque chose, quand on veut la liberté, il faut être prêt à en payer le prix. Et puis si je meurs, je préfère que l’on se souvienne de moi comme d’un homme qui a lutté pour sa liberté, plutôt que comme d’un quidam qui s’est contenté de se plaindre de la situation dans des conversations avec ses voisins. »

Du coup, la vie de militant de la résistance intérieure est épuisante. Sami raconte son quotidien. Peu de sommeil, puisque l’essentiel des activités clandestines est mené la nuit, après une journée à se démener pour trouver un peu d’argent pour survivre. Le risque permanent de l’arrestation, en possession de matériel de propagande. Le jeu dangereux avec les patrouilles de la police.

L’objectif ? « La victoire, conclut Sami en souriant manifestement. Bientôt, nous pourrons vous inviter à boire un cappuccino ici, dans notre capitale. » De toute façon, la vie est devenue impossible dans le pays. Les prix au marché atteignent des sommets. Un pain coûte 5 nakfas, pour un salaire moyen de 500 à 600 nakfas par mois, pour ceux qui ont un travail, raconte-t-il. Une botte d’épinards peut atteindre 20 nakfas. L’eau est livrée par camion citerne et un jerrican coûte jusqu’à 200 nakfas. « Toutes ces humiliations quotidiennes ne font qu’accroître la colère du peuple contre le gouvernement », dit Temesghen.

Asmara, ville dangereuse

Les résistants pacifiques d’un mouvement qui fait coller clandestinement des affiches, distribuer des tracts et passer des coups de téléphone subversifs se désolent de la désagrégation d’une société longtemps unie et solidaire. Dans les rues d’Asmara, un phénomène nouveau et inquiétant commence à apparaître, raconte-t-il encore : « Des gangsters, des voleurs et même des assassins. Le cliché sur Asmara, ville la plus sûre d’Afrique, est un mythe. Notre capitale est devenue très dangereuse, surtout la nuit. » Il évoque l’assassinat au couteau et le vol d’un photographe, récemment — une première dans ce pays connu auparavant pour son calme.

Endurer ces souffrances et ces frustrations, pour les deux hommes, ne font également d’approfondir le mépris qu’ils ressentent pour la jeunesse dorée de la diaspora, qui soutient publiquement le régime dans les festivals et les concerts organisés en Occident. « Ces gens dansent sur les tombes de leurs frères et sœurs, dit Temesghen. Lorsqu’ils viennent en Erythrée, ils ont le culot de sortir en night-clubs et se rendent en chantant à Sawa », la cité militaire située près de la frontière avec le Soudan où les jeunes conscrits qui, eux, habitent encore dans le pays, sont parqués et brutalisés. « Ces enfants venus de l’étranger ont soit des problèmes d’identité, soit un intérêt financier à soutenir le régime, soit un vide personnel à combler, mais ils détruisent leur propre histoire. Le gouvernement est en train de s’écrouler et ils s’obstinent à ne pas le reconnaître. Alors au fond, les soutiens du régime dans la diaspora ne nous inspirent que de la pitié. »

« C’est la mafia qui gouverne »

Même les anciens combattants commencent à se rebeller, affirme-t-il. Certains d’entre eux, « gelés » depuis des années dans l’inaction par le gouvernement, se réveillent enfin. Eux aussi, à leur tour, refusent désormais d’identifier la dictature à l’héroïque Front populaire de libération de l’Erythrée (FPLE), qui a conquis l’indépendance de haute lutte. « Car ce n’est plus le FPLE qui gouverne, clame Temesghen. Désormais, c’est la mafia. »

Malgré la vie impossible, admettent les deux hommes, la population érythréenne ne s’est pas soulevée, comme en Egypte ou en Tunisie. « Les choses bougent maintenant et, bientôt, nous connaîtrons nous aussi notre propre révolution populaire, ajoute Temesghen. Mais il faut comprendre que, pendant des années, le FPLE était vénéré religieusement, sa parole était à la fois la Bible et le Coran, et cela tétanisait les Erythréens. Aujourd’hui, la religion des tegadelti (les « combattants » indépendantistes) est en train de s’effondrer. Alors nous avons l’espoir que les choses changent bientôt. » Et cela malgré le fait que le gouvernement a confisqué les outils technologiques, comme internet ou le téléphone, ce qui rend l’organisation d’un mouvement populaire très difficile, rajoute-t-il. Mais selon lui la situation ne peut plus durer : la dictature « est proche de sa fin ».

A leurs frères et sœurs érythréens, Sami et Temesghen veulent lancer « un message d’unité ». « Vous savez tous ce qui se passe ici. Alors unissons-nous et faisons tomber ce gouvernement. » Au monde extérieur, les deux hommes veulent d’abord adresser un conseil et un remerciement. « Merci de prendre soin de nos frères et sœurs qui sont parvenus à fuir jusqu’à vos pays. Il faut prendre soin d’eux parce que nous avons besoin d’eux, explique Sami. A vous qui n’êtes pas érythréens, nous vous demandons d’ouvrir les yeux sur ce que nous endurons et, surtout, d’ouvrir les yeux des responsables de vos gouvernements pour que la dictature n’agisse plus, comme depuis des années, dans la plus totale impunité. »

Mais ce n’est pas le chemin pris par les nôtres. J’ajoute quant à moi, entre parenthèses, qu’il est d’ailleurs question d’un nouveau paquet d’aide que l’Union européenne doit débloquer pour l’Erythrée, l’année prochaine : on dit que le montant de l’enveloppe précédente, 122 millions d’euros, pourrait être doublée… La dernière fois, en 2008, le gouvernement érythréen avait promis au naïf commissaire européen Louis Michel, en contrepartie, la libération de prisonniers politiques. Il n’en a évidemment rien été, mais le chèque a néanmoins été signé.

Une dernière blague

Et puis enfin, nous avons conclu. A la demande du chanteur érythréen Yonathan Habte, qui enregistrait l’interview pour son programme hebdomadaire de Radio Erena, Sami a raconté une blague…

Un jour, un célèbre cordonnier d’Asmara a vu passer Issayas Afeworki devant son échoppe. Flatté par un compliment du président, l’artisan s’est mis en tête de fabriquer une paire de chaussures pour celui-ci. Mais le jour où le cordonnier est allé faire la livraison de son cadeau à la présidence, Issayas s’est étonné : « Merci. Mais comment connais-tu ma pointure exacte ? — Ça fait vingt ans que tu nous marches dessus, réplique le cordonnier. Alors comment veux-tu que je ne connaisse pas ta pointure ? »

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La grande frappe

Issayas Afeworki sur Eri-TV, le 28 décembre 2012

30 décembre 2012, Paris – Cet homme vit dans un monde à part, un monde à lui. Le réel est élastique, courbé pour entrer dans ses modèles, comme je le disais l’autre jour dans l’entretien mené par mon ami Olivier Favier sur son très beau site. Cela ne lui pose aucun souci, c’est incroyable.

Hier, l’un de mes amis érythréens avec qui j’ai bu un café était de mauvaise humeur, exaspéré et grincheux. Je me suis demandé pourquoi, s’il avait des problèmes personnels. Non, c’est lui, « l’autre », la grande frappe, la brute glaciale Issayas Afeworki qui l’avait mis en rage. Comme souvent, comme toujours. La veille au soir, Issayas avait donné sa traditionnelle grande interview de fin d’année à la chaîne d’Etat Eri-TV, en tigrinya et en arabe, alternativement, avec son costume clair et ses sandales, face à deux sénéchaux dépêchés par « Forto », le ministère de l’Information perché sur la colline au-dessus d’Asmara et qui a perdu son chef, Ali Abdou.

Triomphe de soi, fiasco des autres

Fidèle à lui-même, maigre mais vif, jaune et grinçant, il avait déroulé son univers irréel. Après s’être pendant une heure et demie lamentablement pris les pieds dans le tapis sur les questions économiques de son pays à la dérive, il avait abordé les questions de politique étrangère.

Si j’en crois le compte-rendu de Shabait.com, il avait dit en substance ceci : les sanctions internationales ourdies « depuis cinq décennies » par les Américains contre l’Erythrée, contre la volonté du monde entier, sont « un fiasco », grâce à la « l’unité et l’esprit de résistance du peuple » ; « illégales et injustes », ces sanctions qui étranglent et isolent la petite Erythrée sont la conséquence de la « volonté hégémonique » de Washington, dont « les agendas » ont d’ailleurs provoqué « dans divers pays de la région » des « problèmes majeurs et des situations de crise »; la direction de « l’ennemi » est en outre l’organisatrice, selon Issayas, du « trafic humain de citoyens érythréens en général, et de sa jeunesse en particulier, dans une tentative futile de siphonner les ressources du pays », sous le déguisement de la Croix-Rouge, des agences de l’ONU et des ONG d’aide aux réfugiés ; « Malgré cela, toutefois, les jeunes Erythréens ne sont pas tombés dans le piège et ont par conséquent conservé intacte leur loyauté à la nation et au peuple, a-t-il ajouté. Le Président a noté, de plus, que cette attitude patriotique avait causé la frustration et la banqueroute dans les rangs ennemis. »

Caporegime des passeurs

Or, on me le dit sans honte, le pays est exsangue. Le gasoil qui fait tourner les machines et les voitures est issu de la contrebande venue du Soudan. La centrale électrique ne fournit plus d’électricité à tout le monde, et pas tout le temps. Il y a même des pénuries d’eau, de soins, de nourriture. En ville, il n’y a plus que les vieux, les enfants et les flics. Les autres sont au stalag, dans les camps d’Afrique ou les banlieues d’Occident.

Secrètement, la distribution d’AK-47 à toutes les familles a révolté tous les cœurs. Voir dans les rues d’Asmara des honorables bonshommes sur leur bicyclette, avec leur petit costume vieillot et leur fusil-mitrailleur, empoisonne l’atmosphère. Les jeunes continuent de fuir le pays par groupes de dix, de quinze. La propre fille d’Ali Abdou, qui s’apprêtait à fuir au Soudan, a été attrapée et va passer son adolescence dans les cellules de Kerchele, l’ignoble grande prison d’Asmara, avec son oncle et son grand-père. Et les gardes-frontières continuent de servir le général Teklai « Manjus », le caporegime des trafiquants, lequel tire des fugitifs un substantiel bénéfice de 3,6 millions de dollars par an, ainsi que l’a révélé l’ONU.

Pour le reste, Issayas a repoussé en ricanant toute nouvelle négociation avec Addis-Abéba sur la question de la frontière disputée, ainsi que l’avait suggéré il y a quelques semaines le nouveau Premier ministre éthiopien Hailemariam Desalegn. Et aussi déliré à loisir sur bien d’autres sujets.

Mon ami ne voulait même pas en parler. Je sentais qu’il avait juste envie de lui envoyer son poing dans la figure. Tous les autres pourraient être épargnés, peu importait. Mais lui, Issayas, méritait qu’on lui casse la gueule, voilà ce qu’il ressentait, agrippé à sa chaise, épuisé par l’idiotie, sirotant nerveusement son café.

Sortir de notre isolement

2 novembre 2012, Paris – Il n’y a pas grand chose à ramener ces temps-ci de ce brouillard qui provient d’Erythrée, de cette fumée cryptique, de ce mirage qu’est devenu le pays. Il semble que tout le monde ait finit par admettre que les civils soient armés par le gouvernement, sans raison évidente.

En réaction à l’article que j’ai publié sur Slate Afrique la semaine dernière, et qui a circulé dans une traduction en anglais approximative sur des sites érythréens et éthiopiens, les partisans du régime s’offusquent : armer les seniors, et alors ? Cela, au moins, vaut confirmation.

A ce sujet, on me dit que l’édition en amharique du quotidien éthiopien Reporter, dans une évocation de la campagne de distribution de kalachnikov, aurait fait de moi un globe-trotteur qui tire l’essentiel de ses informations de ses nombreux voyages à Asmara et Keren. Voilà qui est absurde, et forcément dommageable. Je me souviens pourtant avoir rencontré des jeunes journalistes appliqués, lorsque j’avais visité la rédaction du journal il y a trois ans, conduit par son directeur Amare Aregawi au volant de sa vieille Mercedes rutilante. Comme tous les messages que j’envoie depuis quelques semaines pour m’extraire de l’infernale léthargie parisienne, mon démenti est resté sans réponse.

Ils bataillent pour sortir l’Erythrée de son isolement

C’est la loi du jour, j’imagine. Entre-temps, j’apprends chaque jour ou presque qu’Issayas et son clan envoient des signaux de toutes parts pour briser la camisole dans laquelle il se sont eux-mêmes enfermés. Il ont fait croire à leurs amis Sud-Soudanais qu’ils pourraient intercéder pour la paix avec l’Ethiopie, ce qui a provoqué les sarcasmes d’Addis-Abéba. Ils s’activent pour trouver des débouchés au Soudan à l’or de la mine de Bisha, leur vache à lait. Ils cherchent à réintégrer l’IGAD, en faisant les yeux doux au Kenya, après sa victoire sur les shabaabs à Kismayo. Ils bataillent pour sortir l’Erythrée de son isolement, en mobilisant leurs partisans dans la diaspora autour de la levée des sanctions qui étranglent le régime.

Pour l’heure, rien n’y fait. Et la vie à Asmara est de plus en plus difficile. Leurs AK-47 rangés dans les placards, les habitants font face à des pénuries d’eau, ce que même Eri-TV a fini par admettre, en reportant la faute, bien sûr, sur les chauffeurs de camion. Issayas, lui, fait la tournée des campagnes et reçoit les nouveaux ambassadeurs, les pauvres, comme si de rien n’était.

Pour ma part, à Paris, englué dans un emploi épuisant et sans intérêt, j’attends. J’attends de pouvoir trouver les moyens de retourner là-bas, aux frontières, m’assoir autour d’un café avec eux, ces Erythréens qui n’aiment rien tant que se quereller. J’essaye de convaincre quelques rédacteurs en chef, mais la place est prise, toutes les places sont prises. Tous en Syrie ! C’est le mot d’ordre. Il faut attendre et supporter d’être traité de tous les noms par les sbires du FPDJ, sans un rond, pour rien ou presque. Mais tout arrivera si vite, dit-on.

Armer des inconnus

8 octobre 2012, Paris – Je m’interroge vraiment sur les raisons pour lesquelles Issaias Afeworki, depuis son épisode psychodramatique du printemps, a ordonné que son armée distribue des Kalachnikov et des chargeurs avec 200 balles à toutes les femmes de plus de quarante ans et les hommes de plus de cinquante ans dans le pays.

Depuis quelques mois, plusieurs Erythréens m’en avaient parlé, mais que voulez-vous ? Comment l’écrire, à qui le dire ? Aujourd’hui, c’est au tour de la très sérieuse Lettre de l’Océan Indien d’en faire un compte-rendu circonstancié. Dont acte.

Sous la supervision du nouveau favori

Cette opération, qui sème la panique parmi la diaspora et au sein des familles, est supervisée par le trafiquant en chef, commandant des gardes-frontières, chef de l’Hisbawi Serawit, la prétendue « Armée du peuple » — j’ai nommé Tekle Kiflai, dit « Manjus ». Ce dernier semble d’ailleurs être désormais dans les petits papiers d’Issaias, depuis que le général Filippos Weldeyohannes, qui était son favori depuis quelques années, a été écarté après la folle semaine d’avril dernier.

Tous les dimanches matin, donc, de 6 heures à 11 heures, des officiers des cités militaires de Sawa et Wi’a viennent à Asmara entraîner les nouveaux récipiendaires des AK-47 de l’armée, qu’ils sont contraints d’aller chercher au commissariat du coin. Après la signature d’un reçu, des registres sont tenus dans chaque rue, dans chaque immeuble. Personne n’échappe à la distribution. Et personne n’échappe à l’entraînement, qui est bien entendu obligatoire sous peine de sanctions pénibles.

Incompréhensible mais pervers

Tous les Erythréens ou presque sont donc armés. Quel était le but de cette folie ? Semer la peur au sein des familles et des immeubles, puisque les oncles et les mères peuvent désormais, s’ils débusquent un fauteur de trouble, tirer sur lui au nom de l’unité nationale ? Dissuader les jeunes de prendre la rue, comme en Tunisie ou en Egypte ? Renforcer une armée de va-nu-pieds démunis, comptant officiellement 300.000 soldats, mais qui en réalité ne pourrait compter que sur environ 80.000 fantassins en état de combattre, alors que les Ethiopiens ont montré qu’ils avaient, eux, des commandos redoutables pour venir faire le coup de poing de l’autre côté de la frontière ?

Peut-être un peu tout cela. Je pense surtout à cet ami érythréen qui, en me racontant tout cela avant l’été, me disait : « Je ne sais pas pourquoi il fait ça, mais je sais que c’est terriblement dangereux et horriblement pervers. »

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Mise à jour du 24 octobre – Si ce sujet vous intéresse, je vous invite à lire l’article que je lui ai consacré aujourd’hui sur Slate Afrique.