Coup de force à Asmara

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21 janvier 2013, Paris – Un groupe d’une centaine de soldats sous les ordres d’un colonel et d’officiers de l’armée érythréenne a pris le contrôle du ministère de l’Information, lundi 21 janvier 2013 peu avant dix heures du matin.

Appuyés par au moins trois chars et plusieurs véhicules blindés, les militaires ont pris possession sans violence du complexe abritant la chaîne d’Etat Eri-TV et la radio publique Dimtsi Hafash, sur les hauteurs dominant Asmara. Ne portant pas d’uniformes distinctifs, plusieurs officiers ont été repérés parmi la troupe en raison de leur utilisation d’appareils de communication.

Après avoir rassemblé les cadres du ministère dans une pièce du deuxième étage, dont la propre fille du président Issayas Afeworki, présente ce matin-là dans le bâtiment, les mutins ont contraint le directeur d’Eri-TV, Asmelash Abreha, à lire un bref communiqué à l’antenne, interrompant les programmes habituels. « Nous allons libérer les prisonniers politiques et les fugitifs », c’est-à-dire les personnes capturées alors qu’elles tentaient de passer clandestinement la frontière avec le Soudan ou l’Ethiopie. « Nous allons mettre en application la Constitution » de 1997, adoptée par le défunt Parlement et jamais ratifiée par le chef de l’Etat. Le signal de la télévision d’Etat et de la radio a ensuite été coupé. A l’intérieur du pays, une mire a été diffusée toute la journée, tandis que le signal par satellite diffusait des programmes d’archives.

Plusieurs témoins ont affirmé dans la journée que la situation était calme à Asmara. Aucun coup de feu n’a été signalé. Des militaires ont pris position à l’aéroport international et autour de la Banque centrale d’Erythrée, sans qu’il soit établi qu’ils étaient loyaux à la junte militaire dirigée par Issayas Afeworki ou non.

Dénouement incertain

A neuf heures du soir, le programme d’information n’a pas été diffusé, pour la première fois depuis la création de la télévision érythréenne, il y a plus de vingt ans. C’est peu après neuf heures trente que les programmes ont repris. Présentés par un employé du ministère de l’Information, un court bulletin d’information a commencé par des excuses pour le retard, puis a proposé des sujets de la veille. Au même moment, les employés du ministère de l’Information ont été informés qu’ils étaient libres de rentrer chez eux. Tandis qu’ils quittaient la colline de Forto, siège du ministère et des médias d’Etat, certains ont indiqué que les soldats mutins se repliaient sur leur base, qui se trouverait dans le sud-est du pays.

Ce soir, la situation est toujours calme dans la capitale, plongée dans la nuit. Il n’est pas certain que les unités rebelles se soient repliées dans leurs casernes. Une source affirme que des unités rebelles auraient pris position autour de la capitale et qu’elles auraient conservé le contrôle de la ville. A leur habitude, les ambassadeurs d’Erythrée affirment que la situation est sous contrôle. Le gouvernement n’a fait aucune déclaration.

Le leader des mutins serait le colonel Saleh Osman, célèbre commandant à forte tête d’une unité basée à Assab. Il a été vu à Enda Zena aujourd’hui, ainsi que quatre officiers qui communiquaient par radio avec une ou plusieurs autres unités ailleurs en ville. Leur sort est inconnu ce soir, ainsi que celui de leurs soldats. J’ignore toujours s’il s’agit du coup de force spectaculaire de quelques officiers et de leurs hommes de troupe ayant des revendications mineures. Ou si, aujourd’hui à Asmara, une tentative de coup d’Etat a eu lieu.

Perdu dans la loi

Des enfants érythréens au pied des montagnes de Kassala. Derrière elles, l’Erythrée.

5 novembre 2012, Paris – Omer devait être tétanisé par la peur, le 15 octobre dernier, lorsqu’il s’est présenté au guichet de la douane française, en descendant de l’avion en provenance de Khartoum, via Dubaï. Son passeport français, au nom de Aman Mahamed Idriss, était un faux. Comme beaucoup d’Érythréens, il ne voulait pas tomber dans les traquenards des trafiquants qui l’auraient conduit dans les prisons de Libye ou les chambres de torture d’Égypte. Omer avait cherché à fuir directement vers l’Europe. Alors il avait acheté de faux papiers et un billet d’avion. Rien ne pouvait de toute façon être pire que de rester au Soudan, à la merci des kidnappeurs et des mouchards. Par téléphone, chaque jour, il donnait des nouvelles. Il arriverait par le vol de 9h30 à Roissy Charles-De-Gaulle.

Cellule n°54

La police française a embarqué le porteur de faux papiers, comme de juste. Enfermé dans la cellule n°54 de la zone d’attente. Le 17, il a pu voir un officier du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, à qui il a raconté son histoire, laborieusement. En arabe, apparemment, alors qu’il ne parle que le tigrinya, le tigré ou le saho, et un pauvre anglais cabossé.

Son histoire, la voici. Pris près de Massawa dans les grandes giffa de 2006, alors qu’il était à l’école, Omer est enrôlé de force dans l’armée. Jamais démobilisé, il est forcé de servir comme policier, à Dekemhare, Asmara, Keren… Puni à la moindre incartade, notamment lorsqu’il refuse de procéder à des arrestations arbitraires. Après six mois de camp disciplinaire, en 2012, il est conduit à Tesseney, près de la frontière soudanaise. Omer sait qu’il n’aura qu’une chance. Il prend la fuite à pied, vers les djebels de Kassala, la ville frontalière du Soudan, à quelques dizaines de kilomètres derrière le désert et les montagnes. Heureusement, il n’est pas attrapé par les gardes-frontières de « Manjus », le redouté commandant de la zone Ouest. Il passe. Carte de réfugié du HCR, les tentes, le riz, les moustiques, les latrines infâmes, l’attente.

Alors, à Roissy, au fonctionnaire de l’ONU, Omer dit clairement qu’il demande l’asile politique à la France. Il montre sa carte d’identité érythréenne.

Quelque chose a raté, mais quoi ?

Le lendemain, il est présenté à l’OFPRA, dans des conditions que j’ignore. Il remarque que les papiers qu’on lui attribue ne sont pas les siens. Il s’agit d’un passeport iranien, sous un autre nom. Omer proteste, mais on ne l’écoute pas. Quelque chose a raté. J’ignore quoi, personne ne veut répondre à mes questions. Même l’admirable Père Mussie Zerai, qui a révélé l’incident il y a quelques jours, se pose une foule de questions.

La demande d’asile d’Omer est rejetée, évidemment, dans ces conditions… Le 25 octobre, une dizaine de policiers viennent le chercher dans sa cellule, avant même qu’il ait eu le temps de faire appel du refus de sa demande d’asile. Terrorisé à l’idée d’être renvoyé dans l’enfer érythréen, Omer se débat, hurle, frappe. On le menotte, on le maltraite, on le bâillonne. Il est embarqué d’autorité sur le vol pour Dubaï, d’où il arrivait. La France ne renvoie pas les Érythréens au pays, elle les rend à leurs esclavagistes du Golfe ou d’Afrique du nord.

Aujourd’hui, Omer est enfermé dans un centre de détention, à l’aéroport de Dubaï, où personne ne souhaite parler à un journaliste français. Les membres des associations françaises d’aide aux réfugiés non plus ne peuvent rien me dire. Ni le HCR non plus. Le dossier d’Omer, bien sûr, est « confidentiel ». Omer est perdu dans le labyrinthe de la bureaucratie, en attendant que Dubaï, peut-être, le renvoie d’office à Asmara, dans la gueule du loup. Son frère me dit qu’on a déjà essayé, mais qu’Omer a tant hurlé que les autorités de Dubaï ont renoncé. Pour l’instant. Jusqu’à quand ? On n’en sait rien. Le dossier d’Omer est « confidentiel ». Tout ce que l’on sait, vous le savez aussi.