En route pour le Nord

Eritrean team sign

11 novembre 2013, Rabat — Ils ont attendu presqu’un an, cachés ou à peu près. Insultés, recherchés, calomniés, malheureusement célèbres, ils ont patienté, les poches vides, étrangers en Afrique. Mais c’est enfin fini : les joueurs et les membres de l’équipe d’encadrement de la formation nationale de football érythréenne qui avaient fait défection l’année dernière en Ouganda ont obtenu un permis de séjour aux Pays-Bas. Au terme d’un accord avec le HCR obtenu de haute lutte, ils se sont envolés ce matin pour Amsterdam et, sur la route de l’aéroport, ont appelé mon amie Meron Estefanos, ainsi qu’elle me l’a annoncé ce matin.

C’est une petite nouvelle, pourrait-on dire. Mais mesure-t-on seulement ce que cela représente pour eux ? J’imagine que les autorités néerlandaises ont accepté de les recevoir en leur fournissant au moins un lit temporaire, une maigre allocation et quelques programmes d’apprentissage de leur drôle de nouvelle vie. Je sais bien ce que cela peut avoir d’insuffisant, de notre point de vue — et dire que certains d’entre nous, Européens, vont s’en scandaliser ! Toujours est-il qu’avant de prendre leur avion, ils n’ont dit qu’une chose : ils sont « heureux, heureux », me dit Meron. Que la terre d’Europe leur soit légère, voilà ce que je dis.

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Pauvre marquis

CECAFA Secretary General Nicolas Musonye

30 avril 2013, Paris — Parmi les loufoqueries qui m’auront été données de voir depuis que je tourne autour de l’Erythrée, les déclarations de Nicolas Musonye sont parmi les plus désarmantes. Le secrétaire général de la CECAFA, le Conseil des fédérations de football d’Afrique de l’est et centrale, a cette fois-ci décroché une palme particulière en annonçant non seulement que le prochain tournoi se déroulerait au Darfour au mois de juin prochain, en ajoutant qu’une « équipe d’Erythrée devait encore confirmer sa présence« . Rêveuse oligarchie du sport.

Il est vrai que les Erythréens, ces dernières années, ont été plutôt indociles. Défections en Angola, en Tanzanie, au Kenya, et l’hiver dernier en Ouganda, où les dix-huit joueurs des Red Sea Boys sont encore coincés, quelque part dans un bidonville.

Nicolas Musonye n’aime pas ça. Ne parvenant pas à comprendre quelle mouche pique systématiquement ces pauvres gamins venus d’Asmara, il s’alarme. Un jour, il demande une escorte de police pour les joueurs érythréens. Le lendemain, il se méfie de ces « joueurs de mauvais tours« . Un autre jour, dans un charabia hilarant, il appelle la police dès que les joueurs quittent leur hôtel, ou bien il conseille à la fédération d’Erythrée d’imposer « des conditions plus dures » pour éviter que l’image de la CECAFA soit écornée par l’avidité de liberté, la tentation de la fuite à toutes jambes, des mômes érythréens. Il est, dit-il, fatigué par ces gens qui, selon lui, « se cachent derrière le football« . Pauvre homme, qui lui expliquera ?

Peut-être a-t-il besoin d’aller, lui, faire un tour quelques semaines sur le terrain borné par la psychose du président Issayas Afeworki. Il reviendra peut-être pour nous dire, comme me l’a écrit l’autre jour un expatrié retour d’Erythrée, encore stupéfait par le terrible silence des Erythréens souriants qu’il a rencontré là-bas :  « Il y a comme un mur invisible, un mur du son que je n’ai pas réussi à approcher. (…) Je n’ai pas encore compris.« 

Les Red Sea Boys en lieu sûr

Les Red Sea Boys à Kampala.

Les Red Sea Boys à Kampala.

5 décembre 2012, Paris – Les dix-huit membres de l’équipe nationale érythréenne de football qui ont fait défection le week-end dernier ont officiellement demandé l’asile à l’Ouganda ce mercredi, après quatre jours passés dans la clandestinité.

Discrètement regroupés dans la capitale ce matin, ils se sont d’abord rendus en groupe au Directorat des réfugiés de la Primature, à Kampala, où ils ont été interrogés sur les raisons de leur défection. Après quoi ils se sont rendus dans un commissariat de police, pour remplir une déclaration officielle de demande d’asile, sur les instructions du bureau local du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR).

Dès leur sortie du commissariat, les dix-sept joueurs et le soigneur des Red Sea Boys ont exprimé leur soulagement. « Depuis que nous avons décidé de quitter notre hôtel, nous avons été traqués où que nous allions, y compris par des employés de l’ambassade d’Erythrée », m’a déclaré à la mi-journée l’un d’eux par téléphone, sous couvert de l’anonymat. « Maintenant, nous sommes dans un endroit sûr et nous attendons patiemment la décision du gouvernement ougandais sur notre demande d’asile. Nous avons clairement expliqué que nous nous sommes échappés pour des raisons politiques, en raison de la situation dans notre pays. »

« Les retrouver où qu’ils se cachent »

Il faut dire que, plombée par le silence habituel des autorités érythréennes, l’annonce de leur fuite a été accueillie avec beaucoup d’hostilité par les autorités sportives africaines. La Fédération ougandaise des associations de football a juré ses grands dieux de les « retrouver où qu’ils se cachent » et annoncé la distribution de leur photographie aux quotidiens de la ville, les traitant dès leur disparition comme des criminels ou des gamins irresponsables.

Nicholas Musonye, le secrétaire général de l’organisation régionale du football, la CECAFA, a d’ailleurs fait savoir sans honte qu’il avait pourtant « prévenu les Ougandais de faire surveiller les Erythréens par la police », ce qui est une bien élégante manière de gérer les affaires sportives. Mais rien d’étonnant. C’est déjà lui qui, en 2009, lorsque les Red Sea Boys d’alors avait fait défection au Kenya, avait déploré ce « mauvais coup » porté à « l’image de la région », le pauvre homme. Son branding est piétiné par des mômes avides de liberté.

La cour du négus

Cet épisode à rebondissements est le dernier avatar d’une bien étrange période, où les signes d’effritement de la junte dirigée par Issayas Afeworki se multiplient. Toutes sortes de rumeurs tournent autour de plusieurs hautes personnalités du régime, depuis quelques semaines. On se cache, on disparaît, on réapparaît. Seules deux ou trois personnes sont dans la confidence, les autres s’interrogent mais n’osent pas parler à voix haute. Je ne peux donc rien dire encore, rien écrire. C’est la cour du négus. La paranoïa d’Etat a gangréné jusqu’aux cœur des évadés, qu’ils soient ministres, trouffions ou footballeurs.