L’Etat-caverne

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5 novembre 2016, Paris — Tous les ans, la lecture du rapport du Groupe de contrôle de l’ONU sur la Somalie et l’Erythrée est ahurissante. Cette année encore, ce précieux document éclaire d’une lumière crue les rares aspérités que la dictature érythréenne néglige sur sa carapace d’acier, sur ce glaçant manteau d’opacité dans lequel il a enroulé le pays. J’en sors une fois de plus avec la sensation d’avoir pu errer quelques minutes dans une caverne obscure avec une lampe de poche.

On trouve d’abord dans le rapport qui vient d’être rendu public le récit épuisant des tentatives des experts du Groupe de contrôle pour coopérer avec l’Erythrée, conformément aux résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU et aux textes contraignants qui lient Asmara au système de la sécurité internationale. Des lettres toujours sans réponse, des répliques évasives ou détournant la conversation, suivies de la longue complainte des officiels érythréens sur l’hostilité présumée de l’ONU : on a là tous les ingrédients révélant l’impossibilité d’obtenir de la junte d’Asmara ne serait-ce qu’un minimum de bonne foi dans son rapport au monde.

On peut du même coup avoir une pensée émue pour nos fonctionnaires européens, qui doivent avaler de grandes couleuvres pour obéir aux divagations de leurs chefs, depuis que ces derniers ont décidé que faire les gros yeux aux brutes du parti unique ne permettait pas d’atteindre leurs objectifs.

Une mission discrète en Italie

Et puis on entre dans le vif du sujet, avec la compilation des éléments d’enquête relatant, autant que faire se peut, la mise à disposition du territoire et des infrastructures érythréennes à l’Arabie saoudite et aux Emirats arabes unis pour leur guerre dévastatrice menée au Yémen contre la rebellion houthiste. On voit bien que le rivage érythréen est bel et bien devenu la base arrière du conflit, au nom de la « lutte mondiale contre l’extrémisme et le terrorisme ». La pensée émue, cette fois, pourra s’adresser aux partisans du régime qui dénoncent à corps et à cris les « crimes américains » dans cette partie du monde…

On apprend aussi comment le chef de l’aviation érythréenne, le général Tekle Habteselassie, est très tranquillement venu s’épanouir cet été, avec une délégation, dans l’espace Schengen, via l’Italie, avec pour but de faire son shopping avec des trafiquants d’armes notoires en Ukraine. Ironie du sort : deux membres de cette délégation, des pilotes d’hélicoptère, ont profité de cette mission en Europe pour fausser compagnie à leurs chefs et demander l’asile.

S’ensuit une description des rapports étroits des groupes armées éthiopiens, comme le Ginbot 7 de Berhanu Nega ou l’OLF, avec le régime d’Asmara, leur hébergement, soutien, paiement et armement par les hommes d’Issayas et, parfois même, leur imbrication dans l’appareil militaire érythréen. On entrevoit aussi les mamours du gouvernement érythréen envers le FRUD-Armé, un groupe djiboutien qui vient régulièrement faire le coup de feu de l’autre côté de la frontière, et qui apparemment se livre par exemple au recrutement forcé d’adolescents, qui sont formés et armés dans le camp militaire de Wi’a, près de Massasoua, ainsi que le traitement hallucinant réservé aux prisonniers de guerre djiboutiens capturés lors des accrochages de juin 2008.

Près d’un milliard de revenus miniers

Le Groupe de contrôle se livre ensuite à une comptabilité approximative des recettes tirées de l’exploitation du secteur minier, en collaboration avec des entreprises canadiennes ou chinoises. On apprend ainsi que la société Nevsun, qui gère la célèbre mine de Bisha, les joyaux de la couronne de la famiglia du FPDJ, a versé à l’Etat érythréen pas moins de 828 millions de dollars ces cinq dernières années, sans compter les détournements de fonds et le travail forcé de recrues du service national.

Bref, un Etat opaque, manipulateur et menteur, contradictoire et incompétent, complaisant dans sa posture de victime, paranoïaque dans son approche de tout ce qui est étranger, sauf quand ses manigances s’en trouvent renforcées : oui, décidément, l’Erythrée d’aujourd’hui a quelque chose de Donald Trump.

La paix

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Rome, ce jour-là.

9 octobre 2015, Paris — Le prêtre érythréen Mussie Zerai n’a donc pas été déclaré lauréat du Prix Nobel de la Paix 2015, décerné ce matin à Oslo. Le choix du Comité Nobel s’est porté sur d’autres lauréats, avec plusieurs années de retard, pour une mission à demi faillie et des raisons que je comprends mal. Tant pis. Je me suis trompé en pensant que le Père Mussie avait ses chances et que, tout compte fait, il était le favori, considérant les temps obscurs que nous traversons, en Europe et en Afrique. Ce n’est pas la première fois que l’air du temps m’échappe, me dira-t-on.

Je voudrais malgré tout rendre hommage à cet homme que j’ai rencontré pour la première fois, le soir du 7 mars 2009, dans un restaurant du quartier de la Stazione Termini, à Rome. Un image suffira. Je crois me souvenir en avoir déjà dévoilé un pan dans Les Erythréens. La voici, plus simplement.

Mon amie Dania, l’infatigable et tumultueuse militante napolitaine, m’avait conduit dans sa vieille Toyota, depuis sa belle villa du golfe de Naples, jusqu’au bidonville de Ponte Mammolo et le squat de Collatina. Nous nous étions joints à son amie Tsegai, au père Mussie, à des bénévoles anonymes, des toubibs philanthropes. Moi, à l’écart, j’avais longuement parlé avec des fugitifs érythréens et soudanais, des chats de gouttière, des sergents du maquis, des blagueurs, des géographes, de footballeurs, tous transis de froid, jusqu’à ce que le soleil de l’Italie vienne sécher nos parkas et la boue du bidonville. J’avais pris des photos et noirci un carnet de notes tout entier, hébété de voir de mes propres yeux ce désastre qui naissait sur notre continent, et qui affole les hauts fonctionnaires aujourd’hui.

Le soir, nous sommes malgré tout allés dîner, nerveux, fatigués, écorchés. Notre conversation était hachée, nos emportements s’essoufflaient, nos idées s’emmêlaient et finissaient par révéler leur sottise. Dania était en colère et au bord des larmes, Tsegai ne quittait pas son assiette des yeux et le père Mussie, qui était assis à côté de moi, souriait gentiment à sa propre impuissance.

Depuis ce jour, pourtant, aucun d’entre eux n’a abandonné la lutte.

La mécanique du monde

ca5184dc 21 avril 2015, Paris — Une fois de plus, il faut revenir sur les rives de la mer des Morts. Notre Méditerranée est devenue en dix ans la porte de l’enfer pour les fugitifs d’Afrique — Erythréens, Ethiopiens, Somaliens et Soudanais qui fuient la passion des armes et du pouvoir de leurs aînés, mais aussi désormais les Syriens qui ont échappé par d’étranges routes à la furie du Moyen-Orient. Cette fois, face à l’ampleur de l’hécatombe — mille morts ! —, tâchons d’y revenir avec les idées claires et ne taisons rien. Je veux essayer de mettre deux, trois idées en forme, pour aider à ce que, au moins, on ne dise pas n’importe quoi.

Rouages d’un système 

L’hécatombe en Méditerranée est le fruit d’un système allant des casernes d’Erythrée aux bureaux de vote européens, via les routes du cauchemar dans le Sahara. Un système vaste et complexe, qui s’est enkysté dans la réalité comme un cancer sur un organisme. Voici comment il fonctionne : animée d’abord par l’oppression, la brutalité et la bêtise du gouvernement érythréen et de ses groupies, une irrépressible mécanique pousse la jeunesse de ce pays, trahie et exaspérée, à s’embarquer sur les routes infernales du Soudan.

Ensuite ballotés entre la vie des camps, les bidonvilles d’Afrique, les filières du kidnapping, de l’esclavage et de l’exploitation, les fugitifs s’efforcent alors de survivre à l’odyssée concentrationnaire qui s’ouvre obligatoirement à eux, où les mafias de Bédouins, des militaires et des policiers cupides, des trafiquants fanatisés, des djihadistes hallucinés, des bourgeois profiteurs et des quidams racistes profitent d’eux pour extorquer de l’argent, des faveurs sexuelles ou sadiques, de la main d’œuvre gratuite ou pour jouir de jouets dociles servant leur soif de violence et leur propagande macabre. Les plus chanceux ne meurent pas ou ne disparaissent pas en chemin.

Dans ces conditions, il faut être sérieusement abruti par la mentalité petite-bourgeoise pour ne pas comprendre que les fugitifs, en s’embarquant (parfois contre leur gré) sur des bateaux délabrés, parvenus au bout du chemin de l’enfer, cherchent autant à fuir la Libye que leur pays d’origine. C’est la dernière étape, la dernière chance : pas de recul possible. Derrière, ce sont tous des assassins. Devant, c’est la mort possible, peut-être la peur, au mieux les centres de rétention européens.

Fariboles budgétaires et aboyeurs en cravate

Mais de notre côté de la mer, volontairement enfermés dans leurs fariboles budgétaires et constamment piqués aux fesses par des aboyeurs en cravate, les gouvernements européens paniquent. Doctement, incertains et trouillards, ils dégoisent, professent, communiquent beaucoup, mais ne déboursent qu’en grimaçant pour faire face à ces évadés qui font irruption dans leur petite vie compliquée, sans comprendre que la moindre décision imbécile, le moindre fléchissement dans leur action, la plus petite ambiguïté dans leurs communiqués de presse ne fait qu’aggraver la souffrance des fugitifs et influence par contagion l’ensemble de la grande « mécanique du monde » que j’ai décrite autrefois, dont nous ne sommes au fond qu’un élément au milieu de la chaîne. Ainsi, on ne sait plus comment faire face à ce système du désastre.

D’avantage d’armée, plus de radars ou de navires, moins d’argent, des drones, des médecins, des flics, des diplomates : on envoie tout et n’importe quoi, dans le désordre, sans comprendre. Mais l’Europe et ses erreurs, ses errements ou ses âneries, font partie d’un système et n’en sont ni le commencement ni la fin. Un système à cheval entre les rues des villes d’Afrique, le chaos arabe et les institutions européennes, avec ses acteurs, ses forces contradictoires et ses rapports de force, qui produit aujourd’hui l’une des tragédies les plus épouvantables de notre temps.

Gripper la mécanique

Mais ce n’est pas en s’attaquant seulement à l’une des manifestations de ce système que l’on parviendra à faire cesser le massacre. Secourir les « migrants » en mer n’est que la moindre des choses, mais ce n’est certainement pas une solution suffisante. Les laisser se noyer ou détruire les bateaux est également stupide : voilà bien une idée de militaire ! C’est l’ensemble du système qui doit être déconstruit — en Afrique, au Maghreb et en Europe.

Mais je ne vois malheureusement pas les peuples prendre ce chemin-là, ni à Asmara ni à Khartoum ni à Tripoli — ni d’ailleurs à Paris ou à Bruxelles. La nouvelle politique européenne, consistant à inclure la junte militaire érythréenne dans l’effort pour tarir les routes de l’exil, à coups de millions d’euros et de programmes « d’aide au développement », ne fera que renforcer la dynamique motrice du système. L’appareil militaire érythréen se renforcera, la maîtrise du peuple par la dictature se resserrera, les prisonniers pourront être enterrés dans le sable dans l’impunité et les jeunes perdront tout espoir de voir leur vie changer. Dans ce monde arabe si obsédé par l’identité, la mort et l’oppression, les peuples ne se réveilleront pas de sitôt de leur long cauchemar, où ils font vivre dans l’impunité et le silence les pires tourments à leurs frères noirs, lesquels pour l’instant n’ont pas les moyens de se révolter. L’histoire dira que l’indifférence y est générale pour le martyre des Africains. En Europe, des gouvernements de droite continueront à être majoritairement élus, appliquant des politiques déraisonnables et contre-productives, qui ne feront qu’aggraver ce système terrifiant qui leur permet, par choc en retour, de se maintenir au pouvoir. C’est pourquoi il ne faut pas s’étonner que notre somptueuse mer commune se soit transformée en Styx, le fleuve nous séparant des Enfers : nos bulletins de vote choisissent de ne rien changer.

Conditions politiques

Ainsi, la réalité est cruelle : le système est solide et les moyens de le gripper ne sont même pas examinés. Nous ne sommes pas même au début du commencement d’une nouvelle ère. Car aujourd’hui, les conditions politiques ne sont pas réunies pour que les portes de l’enfer se referment. Il faudrait l’intervention des peuples. Mais à Tripoli comme à Londres, à Khartoum comme à Berlin, au Caire comme à Rome, les peuples sont épuisés et regardent, découragés ou semi-délirants, leur vie se dérouler à la télévision.

Dialogue et « fariboles »

Deputy Foreign Minister Lapo Pistelli eritrea10 avril 2015, Paris — On dirait comme de la lassitude, dans ce télégramme diplomatique français relatant la visite à Asmara d’une délégation officielle italienne que je publie aujourd’hui. De l’intelligence et de la mémoire. Un peu de mordant, aussi, pour faire bonne mesure avec le fragile équilibre entre la lucidité et le psychédélisme qui caractérise apparemment les conversations avec le président érythréen Issayas Afeworki, notamment lorsqu’il se lance dans un éloge inattendu des miliciens supplétifs de Mussolini.

Le texte suivant est publié sans commentaire, ou presque. Il s’agit du résultat de notes prises par un diplomate français au cours du compte-rendu de leur voyage, auprès des ambassadeurs européens, par les envoyés de Rome. La position de la France est intéressante, mais sans conséquence. On la lira avec une morose délectation. Et on appréciera la hauteur de vue de ceux d’entre nous, Européens, qui président aux destinées de notre continent…

NB — An English translation of this document was published today by Radio Erena

OBJET : Visite d’une délégation italienne à Asmara

Résumé Une délégation composée du directeur d’Afrique, du directeur de la Coopération internationale et du directeur des Questions migratoires de la Farnesina a séjourné à Asmara du 24 au 26 mars. Elle a été reçue par le Président Issayas Afeworki, s’est entretenue avec son conseiller politique, Yemane Ghebreab, et a pu rencontrer plusieurs ministres (Développement national, Santé, Agriculture…). Des comptes-rendus aux ambassadeurs des Etats membres de l’UE par la partie italienne (délégation et ambassadeur d’Italie), ce poste retient les points suivants :

1. Questions politiques – Essentiellement abordées avec Yemane Ghebreab. Le Conseiller du Président avait indiqué qu’il faudrait trois à cinq ans à l’Erythrée pour arriver à un système démocratique au sens où l’entendaient les « Occidentaux », mais qu’elle y parviendrait par ses propres voies et moyens. Le pouvoir était conscient de la nécessité de changements et projetait une révision générale de ses procédures et de ses politiques. La première réforme serait celle du Parti ; puis viendrait celle de l’administration. Il fallait plus de décentralisation. Les premières élections qui se tiendraient en Erythrée seraient des élections locales. Des réformes économiques étaient également nécessaires. Il fallait s’acheminer vers une monnaie convertible et un système de change flexible.

Evocation des questions de droits de l’Homme par la partie italienne, qui avait notamment avancé l’idée que l’Erythrée se faisait beaucoup de tort en restant inflexible sur le sort des prisonniers politiques les plus emblématiques. Sourires érythréens ; c’était une question de haute trahison et de souveraineté nationale. Au total, selon le compte-rendu italien, un « dialogue ouvert et franc » (propos du directeur d’Afrique), une « percée » (propos de l’ambassadeur d’Italie).

2. Relation bilatérale et coopération au développement – Sujets abordés avec le Président Discours relativement lucide et pas trop idéologique des Erythréens, qui avaient une vision claire de leurs priorités : énergie, formation et agriculture. Après dix ans d’interruption, l’Italie avait décidé de reprendre une coopération bilatérale au développement avec l’Erythrée. 2,5 millions d’euros seraient alloués pour des projets dans les domaines de la santé (formation et renforcement de capacité) et de l’agriculture (notamment en lien avec la FAO). Cette reprise était rendue possible par le pragmatisme des deux pays. Rome espérait ouvrir la voie et que sa décision en encouragerait d’autres à revenir.

Issayas s’était lancé dans un développement inattendu sur les Ascaris, l’ancien corps des supplétifs érythréens pendant la colonisation italienne, qu’il avait présentés comme ayant incarné une alliance italo-érythréenne avant l’heure.

3. Migrations – Le sujet avait été essentiellement discuté avec Yemane Ghebreab Discussion sérieuse et constructive, selon la partie italienne. Le langage érythréen aux Européens était désormais clair, cohérent et constant : mettez fin à l’octroi quasi automatique de l’asile politique aux Erythréens et aidez-nous à garder les jeunes en Erythrée en finançant de la formation. Confirmation par la partie érythréenne du retour à 18 mois du service national pour les jeunes qui avaient été appelés sous les drapeaux en 2014 (le respect de cet engagement ne sera pas vérifiable avant 2016). La partie italienne avait encouragé les responsables érythréens à communiquer officiellement sur le sujet. Yemane avait expliqué que le pouvoir aurait 15 000 jeunes sur les bras, ou dans la rue, l’année prochaine et avait demandé qu’on aide l’Erythrée pour qu’elle puisse les canaliser. La question du sort de tous ceux qui étaient entrés en service nationale avant l’année dernière n’avait pas été soulevée.

La partie érythréenne s’était montrée positive sur le processus de Khartoum, mais sans montrer enthousiasme excessif. Elle avait expliqué vouloir travailler sur ce sujet avec l’UE, mais pas avec l’Union Africaine, ni avec l’OIM, à laquelle l’Erythrée n’avait d’ailleurs pas adhéré. A ce stade, la partie érythréenne attendait du processus de Khartoum : le financement de campagnes d’information à l’intention des migrants potentiels et un renforcement de capacité (au profit de l’appareil d’Etat).

Commentaire : Les fariboles de Yemane Ghebreab sur la réforme et la démocratisation prochaines du pays, selon sa propre voie, sont dérisoires et risibles. Elles n’ont au demeurant rien de nouveau. Cela fait deux décennies que l’Erythrée est à la veille de grands changements. Le dialogue franc et constructif que la délégation italienne s’est félicitée d’avoir eu, n’est ni plus ni moins celui que nous avons tous avec les Erythréens, quotidiennement sur place à Asmara, plus épisodiquement dans nos capitales, quand Yemane Ghebreab y est reçu, à un niveau ou à un autre. Rien de neuf. Aller à l’affrontement ou à la confrontation avec le régime d’Asmara n’est ni utile, ni efficace. On le sait. En sens inverse, il ne faut pas perdre la mémoire longue du dossier. On a déjà caressé les Erythréens dans le sens du poil. Sans aucun résultat. « Il faut être clair avec les Erythréens, mais il ne faut pas leur poser de conditions », explique le directeur d’Afrique italien. Rome va donc reprendre une aide, il est vrai modeste, sans aucune contrepartie. Pour autant, le discours italien aux Erythréens est-il vraiment clair ?

Vu de ce poste, il n’y a pas d’alternative à la politique européenne actuellement suivie : le FED, parce qu’il est de notre intérêt d’être présents et de financer des projets qui nous conviennent et qui s’inscrivent dans le long terme, et rien que le FED. Le 11ème FED s’annonce d’ailleurs généreux pour l’Erythrée avec une enveloppe qui se situera entre 200 et 300 millions d’euros (soit l’une des plus importantes rapportée au nombre d’habitants). Toute assistance supplémentaire doit impérativement être conditionnelle. La plus grande prudence est notamment de rigueur sur le dossier migratoire que l’Erythrée cherche à instrumentaliser sans vergogne. La vision italienne est clairement autre. Nostalgies… La délégation italienne a relevé avec regret que le potentiel de coopération entre l’Italie et l’Erythrée était évidemment bien moindre qu’en 1991, quand de très nombreux Italiens, qui avaient quitté Asmara en 1975, lors des premières violences de la révolution éthiopienne, étaient tout désireux d’y revenir. Cela aurait changé le visage du pays ! Mais Issayas ne voulait pas en entendre parler…

L’hommage inattendu du même Issayas aux Ascaris a manifestement fait mouche et touché ses interlocuteurs. Terrain ô combien glissant, ce que n’ignore certainement pas le président érythréen. La courte occupation de l’Ethiopie par l’Italie a donné lieu à une litanie de crimes de guerre documentés et jamais jugés auxquels sont intimement associés les Ascaris.

Le système de Satan

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3 octobre, Paris — Je voulais écrire un billet pour commémorer aujourd’hui le naufrage cauchemardesque de Lampedusa, l’année dernière, mais au fond je n’ai rien à dire. Du fond de la mer, les morts ne réclament plus rien. Les survivants pleurent encore, avec un bouquet de mains sur leurs épaules. Leurs amis s’élèvent et s’insurgent, dénoncent et accusent, à bon droit. Les politiciens relisent les notes interminables de leurs conseillers, qui leur expliquent depuis des années combien ils sont impuissants et pourquoi, pour être justes, ils doivent rester lâches. Les trouillards des bureaux de vote, de toute façon, les menacent avec leurs fourches en forme de télécommande. Et les évadés d’Erythrée continuent de se masser sur les rivages de Libye, dans l’attente de la prochaine fripouille qui leur videra les poches et les enverra mourir les poumons pleins d’eau ou se sauver dans nos centres de regroupement.

Rien n’a changé et, si les choses restent en l’état, rien ne changera. Alors, pour ma part, je ne peux rien ajouter. A quoi bon, finalement ? J’ai joué ma partition et mon petit combat personnel a réussi : de nombreux médias se sont joints aux quelques voix solitaires qui, depuis des années, prêchaient dans le désert qu’au large des côtes méditerranéennes de l’Europe, quelque chose avait lieu qui méritait l’attention des Européens. C’est ce que je cherchais, lorsqu’en 2009 je me suis jeté dans le vide pour aller à la rencontre des Erythréens. Mais aujourd’hui, je n’ai pas l’énergie pour faire de cette énième horreur de la « migration » un spectacle, des images ou des bons mots.

A la limite, je veux simplement dire, ou plutôt redire ceci : que la fuite massive des jeunes Erythréens hors de leur pays, et le martyre qu’ils subissent tout le long de leur évasion, est un événement historique majeur de notre temps. Dans plusieurs années, lorsque le show-business et les historiens reprendront la main sur notre époque, dans leur mosaïque d’images symbolisant les tristes années que nous vivons aujourd’hui, ils choisiront sans doute parmi elles celles des rescapés de Lampedusa, ces visages épuisés et stupéfaits des garçons et des filles d’Erythrée qui ont fui la terreur pénitentiaire d’Issayas Afeworki et ses amis. Mais nous vivons les temps de l’exaspération : les boat-people d’Afrique sont embarqués dans une histoire qui les dépasse.

Mécanique infernale

C’est un grand système qui s’est mis en place entre les villes étouffées d’Erythrée et les rues de nos cités. Des acteurs divers y ont pris leur place et font tourner une mécanique infernale qu’il est bien difficile de gripper. Voulant la stopper, il est illusoire de ne repeindre ou de ne réparer qu’un seul maillon de cette longue chaîne de responsabilités qui noircit nos journaux et nos consciences. Des mouchards d’Asmara aux chefs de famille bédouins du Soudan et d’Egypte, des trouffions égarés de Sawa aux mafias libyennes, des politiciens de la droite israélienne aux rescapés des chambres de torture du Sinaï, des humanitaires européens aux pêcheurs des grands fonds, des élus locaux de Sicile aux matamores de la technostructure romaine, des bénévoles des associations aux petits-bourgeois fébriles, des commissaires européens aux journalistes pressés des grandes rédactions, toute une machinerie complexe tourne inexorablement, l’un entraînant l’autre, l’autre motivant l’un. Si l’on voulait réellement que ce cauchemar s’arrête, il faudrait une action de grande envergure, forte et définitive. Pour être à la hauteur de la tâche, on devrait au moins être à la hauteur de ce système, dépassant les frontières et les petits arrangements cosmétiques. Il faudrait, par exemple, parler au gouvernement d’Asmara sur un autre ton et avoir de bonnes raisons de le faire. Les peuples africains pourraient répudier publiquement le charabia auto-satisfait des domestiques du parti unique érythréen, et les peuples arabes se lever, cette fois, pour les droits de leurs frères noirs qui traversent leur pays.

Mais il est aussi difficile de s’attaquer à ce problème qu’à faire la révolution : des forces contradictoires nous paralysent, la peur de la violence nous menace, la crainte de tout perdre ou de perdre le peu qu’on a nous glace, l’incertitude des résultats nous épuise avant même qu’un effort soit engagé. Les uns regardent ailleurs, les autres prient, certains s’adonnent gaiement à la barbarie et les derniers argumentent doctement dans le sabir de Diafoirus. Moi même, je l’avoue, je ne fais pas exception.

« L’exil n’est pas la solution »

Alors non, nous ne sommes pas très malins. Un an après Lampedusa, nous voici bien abattus. C’est pourquoi je suis très intéressé par la dernière initiative du mouvement Arbi Harnet, dont j’ai souvent parlé ici. Ses militants diffusent depuis quelques semaines un slogan à l’intérieur du pays. Le message est simple et frappant : « L’exil n’est pas une solution. » Une phrase qui laisse songeur. C’est au moins une tentative de lancer un grain de sable dans la roue destructrice de l’exode qui s’est emballée depuis dix ans. Je regarde la roue tourner, guettant le hoquet, l’infime irrégularité qui commencera à modifier, lentement, doucement, l’ordre écœurant des choses. Au moins, j’espère secrètement. Si cela se produit, nous aurons tous intérêt à ne pas rater le moment où, cette fois, on pourra faire s’écrouler cette broyeuse de mômes qui sévit d’Asmara à Calais.

Notre histoire

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18 août, Bourdeaux — Depuis quelques semaines, on me demande d’expliquer comment il se fait que des milliers d’Erythréens hantent nos centres de rétention et affolent nos fonctionnaires. Je me répète, de bon gré, ici sur internet, là dans un quotidien, ailleurs dans un hebdomadaire ou ce matin même à la radio.

A cette occasion, j’ai retrouvé ce petit précis jamais publié sur l’Erythrée, rédigé durant l’été 2011, six mois avant la publication des Erythréens et alors que je travaillais parallèlement à l’écriture d’un film, aujourd’hui rangé au rayon des objets perdus. Malgré son incapacité à convaincre quelque boîte de production que ce soit, ce texte me semble clair, complet, actuel — bien qu’il ait déjà trois ans, et que rien n’a changé depuis cette date, à part peut-être que les Erythréens se sont aménagés une petite place dans la presse francophone.

Les temps sont à la nécessité d’informer sur l’Erythrée et sa trajectoire terrible ? Qu’on en fasse donc l’usage qu’on voudra, pourvu qu’il soit honnête.

« En septembre 2011 seront été commémorés dix ans d’histoire depuis les attentats du 11 septembre. Mais personne — ou presque — ne se souviendra qu’une semaine après les attaques qui ont frappé les Etats-Unis, une autre catastrophe a eu lieu, de l’autre côté du monde, en Érythrée. Le mardi 18 septembre 2001 à l’aube, le président Issayas Afeworki a littéralement coupé du monde son petit pays d’Afrique de l’est. Profitant de la diversion, il a fait incarcérer les réformistes de son parti, ordonné la fermeture de la presse libre, fait jeter en prison les journalistes et les intellectuels contestataires. Craignant pour son pouvoir mis à mal par une guerre absurde menée entre 1998 et 2000 contre l’Éthiopie, il a transformé son pays en caserne disciplinaire sur laquelle règnent ses généraux et leurs mouchards.

L’ancien héros de la guerre d’indépendance (1961-1991) est désormais le maître absolu d’un « Kampuchea africain », un cowboy reptilien en sandales, boulimique de calculs et de whisky, que les diplomates occidentaux ne comprennent pas. De l’aveu même de ceux qui l’ont côtoyé récemment, l’un des défauts les plus exaspérants d’Issayas Afeworki, c’est sa prétention de tout savoir mieux que tout le monde et sa conviction de n’être servi que par des incapables. Or, non. C’est le monde tel qu’il se le représente qui est fou, pas ses concitoyens. Mais il ne le sait pas, et personne parmi ses larbins ne se risquera à le lui dire en face.

Alors dans le pays, les rassemblements de plus de sept personnes sont strictement interdits. Toute contestation est sanctionnée par la détention dans des conteneurs de cargo, à la discrétion du bureau du chef de l’État. Seuls les citoyens de plus de cinquante ans peuvent quitter le territoire, munis d’un visa de sortie extrêmement difficile à obtenir. La vie, c’est l’armée. Des rafles baptisées « giffas » sont opérées au hasard des villes et des villages pour enrôler de force des recrues en âge de porter l’uniforme et rattraper les insoumis. Des camions sont bourrés de garçons et de filles qui doivent tout quitter sur le champ pour « accomplir leur devoir national ». La dernière année de lycée doit être obligatoirement accomplie dans le « warsay yekealo », le « service national des vétérans » qui commence au sein du complexe militaire de Sawa. Les filles sont fréquemment violées, les garçons systématiquement brutalisés. On commence ensuite à travailler à perpétuité, pour une misérable et aléatoire poignée de nakfas, sur les grands chantiers du Président. Pas de démobilisation avant la quarantaine. Les plus chanceux, ou les plus pistonnés, ont juste le temps de faire une école technique avant de retourner travailler pour l’Etat.

Alors, au fil des mois, depuis dix ans, le pays se vide. Les Érythréens se procurent de l’argent pour payer des passeurs. Vers le Soudan, vers l’Éthiopie, ils fuient en masse. Ce petit pays est devenu l’un des pourvoyeurs les plus importants de migrants clandestins de ces dernières années. Ce sont majoritairement des Érythréens qui se font abattre par la police égyptienne, alors qu’ils tentent de passer en Israël. Ce sont surtout des cadavres d’Érythréens que l’on retrouve, habillés pour un long voyage, le long des pistes du désert du sud libyen. Ce sont des Érythréens qui sont pourchassés, autour de Benghazi ou Misratah, par des insurgés traquant les mercenaires de Kadhafi. Ce sont pour la plupart des Érythréens qui viennent se noyer ou échouer sur les plages italiennes et maltaises.

Donc admettons au moins une chose. A force que l’Europe soit traversée par la fuite éperdue des Erythréens en cavale, l’histoire de l’Erythrée est aussi devenue la nôtre. »

Par l’arrière-pays

7 août 2014, Bourdeaux — Ces derniers jours, j’ai été frappé par l’appât des chiffres. Il a suffi qu’une note confidentielle de la police aux frontières fuite opportunément dans la presse pour que l’on se remette soudain à parler de l’Erythrée. Selon nos vaillants douaniers, 5 727 migrants ont été interpellés ces six derniers mois en provenance d’Italie, dont 91% était érythréens. Quelque chose se passe : jusqu’ici, les Erythréens avaient le bon goût de se retrouver ailleurs. Deux journalistes antagonistes m’ont alors téléphoné, avec des questions compliquées auxquelles je me suis efforcé de répondre de travers.

Mais enfin, on reparle des évadés du bagne d’Issayas : pour se rappeler surtout qu’on les avait oubliés. Du coup, j’aimerais proposer quelques réflexions sur le sujet, à froid, après quelques jours d’observation. Je ne veux pas soumettre à l’appréciation publique une autre théorie, une nouvelle hypothèse casse-gueule. Je ne suis pas un technicien des migrations internationales, certainement pas, mais cela fait suffisamment longtemps que je bavarde avec eux. Je voudrais ici prendre un peu de recul et regarder l’année longue qui vient de passer, plutôt que de me laisser envahir par l’information immédiate, le poison de nos cervelles tourmentées.

« Aujourd’hui, donc, nous sommes rattrapés par les chiffres »

Je m’étais déjà lamenté, en octobre dernier après l’épouvante de Lampedusa, sur les scrupules de majordome de nos gouvernants dans leur rapport avec l’Erythrée. Je soulignais déjà, pendant l’hiver comme l’année précédente, que la junte d’Asmara et son chef s’enfonçaient progressivement dans l’obscurité et devisaient probablement une nouvelle stratégie.

Aujourd’hui, donc, nous sommes rattrapés par les chiffres. Le HCR, l’agence des Nations unies pour les réfugiés, parle désormais publiquement de 3 000 à 4 000 passages clandestins réussis de la frontière avec le Soudan, l’Ethiopie, le Yémen et Djibouti, chaque mois. La pression augmente en Libye, à mesure que les atrocités dont les Noirs sont les victimes sont révélées. En Israël, avant l’opération militaire dans la bande de Gaza, la situation était devenue intenable et prenait même une tournure ignoble. En Méditerranée, les cadavres se sont remis à flotter ou à couler avec leur embarcation. Fin juillet, 155 Erythréens ont disparu corps et biens en mer, en silence.

Autour du chef des cow-boys

Donc, reparlons de la situation, et d’abord reprenons les choses depuis le début. Le gouvernement en place à Asmara tourne de plus en plus autour du chef des cow-boys, j’ai nommé son excellence Issayas Afeworki Abraha, et de sa cohorte d’idéologues et de portes-flingue. L’autre jour, un homme qui a eu l’occasion de le voir récemment a soupiré en me parlant de lui, disant qu’il était arrivé ivre mort à une cérémonie, avant d’être quasiment porté au moment de s’en aller. L’économie est en lambeaux, les pénuries d’électricité interminables et le carburant est rationné. Les règlements de compte au sein de l’armée sont réguliers, les disparitions d’officiers supérieurs habituels, les grâces et les disgrâces hebdomadaires.

Sentant le vent de l’ordre mondial tourner au désavantage des Etats-Unis, des sbires haut placés ont été dépêchés dans la partie sécessionniste de l’Ukraine pour pactiser avec les amis de Moscou, et gagner une belle épée et des manœuvres navales en cadeau. Et pendant ce temps-là, les gamins et les gamines continuent d’être envoyés au camp militaire plutôt qu’à l’université, les filles continuent d’être violées, les garçons pendus aux arbres, et tout le monde copieusement battu, sous les applaudissements des petits-bourgeois de la diaspora.

Quoi d’effrayant ?

Dans ces conditions, quoi d’étonnant à ce que les fugitifs se multiplient ? Aussi longtemps que leur existence n’est qu’un calvaire répétitif, ils continueront d’avancer. Nous ferions pareil, et sans doute plus bruyamment, s’il nous arrivait pareil malheur. Unaquaeque res quantum in se est, in suo esse perseverare conatur (« Chaque chose, autant qu’il est en elle, s’efforce de persévérer dans son être »), dit bien l’ami Spinoza dans Ethique III,6. Alors qu’ils arrivent en France, par hasard et par effet de circonstance, avec un billet de TGV dûment payé dans la main, comme il y a quelques années ils ont débarqué en groupe en Suisse, afin de tenter de se faire un vie loin des chiens policiers et des laisser-passer — qu’y a-t-il d’effrayant ? Nous sommes devenus bien trouillards, nous autres.

Que l’on ne parle pas d’argent : moi qui n’en ai pas, l’argent, je le vois partout. Je ne vois sincèrement pas le problème pour nous, à part le dérangement infime d’un cousin épuisé qui viendrait dormir une nuit sur notre canapé. Je ne veux même pas commencer de répondre aux obscénités proférées par quelques personnages à l’âme perdue, en commentaire des quelques articles consacrés ces derniers jours à la question : ce serait se battre sur un terrain où tous les joueurs seraient sous psychotropes, et pas moi. Je veux dire simplement à ceux que la question intéresse : il est temps de se faire des amis parmi ces Erythréens qui errent sur notre beau continent. Commençons par cela. C’est au fond un part importante de ce qu’ils cherchent pour commencer, et nous autres les Français nous devrions savoir faire cela : notre histoire le prouve.

Quant aux hommes politiques, qu’ils se débrouillent avec leurs lubies secrètes et qu’ils nous disent un peu comment ils appréhendent la question érythréenne, sans rien omettre, sans charabia et sans slogan s’il-vous-plaît. Pour ma part, j’aimerais bien les entendre dérouler en public les problématiques complexes auxquelles ils ont affaire. Nous saurions s’ils sont bien informés, bien conseillés et bien éveillés. Les partisans des camps d’internement se verraient mieux et les amateurs de grande paresse seraient plus visibles. Nous en tirerions ensuite les conclusions qui s’imposent.