Rêveuse dictature

Issays Afeworki

3 mars 2015, Paris — C’est étrange, une dictature, tout de même. Cela ressemble à une sorte de rêve agité, une drôle de dérive onirique où s’accoleraient sans logique deux histoires contradictoires, une hallucination violente et gratuite, résistant à tous les efforts pour établir un peu de clarté dans l’ombre du tourment, rétive au calme, à la réflexion ou même à l’abandon.

Voici par exemple « Big Man » Issayas Afeworki, le flegmatique autocrate à casquette qui préside aux destinées de la petite Erythrée, devisant l’autre jour sarcastiquement sur le situation de son voisin et ennemi l’Ethiopie, devant les deux préposés de la chaîne de télévision de l’opposition éthiopienne qu’il soutient et finance.

Dans sa longue tresse rhétorique un peu confuse, prétendument pédagogique, il se pose en éclaireur des consciences embrumées et prétend savoir mieux que personne ce que pense l’homme de la rue de l’autre côté de sa frontière. Faisant des phrases creuses dans son anglais jargonnant, il refait l’histoire, arbitre les élégances, ouvre ses mains et prend le monde à témoin. Que les incrédules viennent voir par eux-mêmes : l’Erythrée est en paix avec le monde « comme on dit globalisé » et l’Ethiopie est en plein écroulement…

Et il finit même, vers la 47ème minute, par se faire l’apologue christique de l’amour, s’étonnant avec les sourcils levés de cette « haine » qui empoisonne les cœurs, affirmant en fin de compte que les haineux sont probablement « des malades », des anormaux, atteint d’une forme mystérieuse de pathologie destructrice que, lui, le doux Issayas, ne parvient pas à comprendre.

Que dire ? Est-ce qu’il n’y a que moi qui reste sans voix devant ce culot ? Ou bien est-ce là cette schizophrénie dans laquelle tout un peuple est contraint de vivre ? Je repense à ce que me disait il y a deux ou trois ans un ami érythréen contraint de fuir son cher pays et sa famille pour échapper aux trous infâmes des prisons, après une interview similaire. A la question de savoir ce qu’il en avait pensé, il m’avait répondu : « J’ai juste envie de lui mettre mon poing dans la figure. »

Je vous laisse juge.

A la mode d’aujourd’hui

Refugees Ethiopia

20 novembre 2014, Paris — Puisque la mode est à l’étalement de chiffres, parfois jusqu’à l’absurde, puisque plus rien ne convainc aujourd’hui que les statistiques et les sondages, voici quelques données. Je ne sais plus bien dire si cela a du sens ou non. Mais au moins on aura des éléments pour des titres et des accroches, mais aussi des questions pour des experts : la condition moderne de l’information.

6.700 évasions en 37 jours

Allons-y donc. On estime à un peu plus de 6 millions le nombre d’Erythréens dans le monde. Sachant qu’environ 1,5 million vivent déjà à l’étranger, possédant une double nationalité, ayant fui ces dix dernières années ou n’étant jamais rentrés au pays après l’indépendance, on peut dire qu’il reste dans les villes et les campagnes érythréennes environ 4 millions de personnes. Autant que la Croatie, le Grand Montréal ou Athènes.

Or, le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) nous informe que, pour le seul mois d’octobre, plus de 5.000 Erythréens sont parvenus à traverser clandestinement la frontière avec l’Ethiopie. Au cours de la première semaine de novembre, l’agence onusienne a enregistré 1.200 fugitifs ayant réussi à franchir l’ancienne ligne de front de la désastreuse guerre de 1998-2000. Soit un total de 6.700 en 37 jours ! Un record, alors que la moyenne enregistrée préalablement était de 2.000 par mois. Parmi eux, une majorité de femmes et de jeunes filles, selon une responsable du HCR interrogée par la BBC. Et 78 enfants arrivés seuls. Cela fait donc 101.000 Erythréens réfugiés en Ethiopie. Seulement 50 ont demandé l’asile politique, signifiant par ricochet qu’ils ne souhaitent pas rester dans le pays, ce pays qui leur a fait la guerre et qui est inlassablement présenté comme leur ennemi mortel.

La situation à l’autre frontière, celle du Soudan, est aussi catastrophique. Ils ont été 10.700 à se présenter aux portes des bureaux du HCR cette année, portant la population de réfugiés érythréens à 125.000. En Europe, les fonctionnaires et les policiers s’affolent toujours : les chiffres du HCR disent que 37.000 Erythréens sont arrivés sur le continent dans l’année, alors que les années précédentes ils n’étaient qu’environ 13.000. Leur afflux a donc quasiment triplé, principalement à travers la Méditerranée sicilienne, qui tend à devenir depuis quelques années la mer des Morts.

Faisons l’addition. Fin 2014, nous avons un total de 226.000 réfugiés aux frontières portant une carte du HCR, sans compter par conséquent tous ceux qui ne sont pas fait enregistrer ou qui ont disparu dans les trous noirs du kidnapping. 226.000 photographies de 226.000 visages épuisés. 226.000 prénoms et noms, 226.000 âges, tailles, poids, dates et lieux de naissance. Donc 452.000 pères et mères angoissés, qui eux-mêmes sont peut-être aussi partis, ou bien fidèles à la dictature. Issus de leurs rangs, près de 40.000 évadés similaires sont arrivés sains et saufs en Europe par la Sicile, Malte ou la Grèce, à quoi l’on aurait pu ajouter les 3.000 à 4.000 noyés depuis dix ans, si le cauchemar de la route libyenne leur avait permis de survivre à leur périple vers le drôle de repos proposé par nos préfectures et nos législateurs. Et combien sont-ils en Libye ? En Israël ? En Egypte ? Perdus sur les routes du Sahara, vers l’Ouganda, au Sud-Soudan, au Kenya ? A Djibouti, au Yemen ? Mendiant ou larbinant dans les pays du Golfe ?

Perdus dans les statistiques

Bref, on le voit : on s’y perd. Comment faut-il présenter l’exode des Erythréens pour démontrer qu’il s’agit d’un phénomène historique majeur de notre temps ? Faut-il comparer les souffrances ? Admettons. Les fugitifs érythréens, dont le pays n’est pas en guerre, dont le pays n’est ni ravagé par la violence armée ni la cible d’actions militaires de grande envergure, ou même de moyenne intensité, sont plus nombreux que les Syriens à trouver refuge en Europe, plus nombreux que les Somaliens, plus nombreux que les Irakiens et les Afghans, tous ces malheureux poussés sur les routes par l’infâme goût de la mort des autres qu’entretiennent nos contemporains.

L’équation est donc un peu plus claire. Il se passe quelque chose en Erythrée aujourd’hui qui terrifie suffisamment les garçons et les filles de là-bas pour qu’ils prennent la route de l’exil, les poches vides, les yeux grands ouverts et la mort aux trousses. Pour ma part, contrairement à beaucoup de mes compatriotes, je me refuse à faire face à ce phénomène en adoptant une posture quelconque. Ce n’est même pas au nom de ma conception de la France, de l’Europe ou du droit d’asile en général que l’hémorragie érythréenne me stupéfie et me révolte. Ce n’est pas non plus au nom de l’expiation des crimes coloniaux ou du maintien de l’ordre mondial. Chacun se fait sa propre idée du monde tel qu’il tourne. Mais ici, pour moi, il n’est pas question de cela encore. Il est seulement question de l’intégrité de l’espèce humaine.

Car celle-ci est gravement atteinte par la tourmente érythréenne. En prenant un recul suffisant pour voir le globe dans son ensemble, on pourrait voir ce qu’on semble ne pas voir encore : une foule massive de gamins en colère, exaspérée d’être brutalisée par des aînés imbéciles et bornés, quitte la rage au cœur le pays où ils sont nés pour aller se cacher ailleurs, en attendant que les brutes disparaissent ou renoncent à leurs Kalachnikovs chéries. Comme un corps entaillé, l’humanité saigne par la blessure érythréenne.

Que faire alors ?

On me dira alors : que faut-il faire ? On me dira aussi qu’il n’existe, selon la théorie politique, que deux chemins au débouché de ce drame : la guerre ou bien la discussion, la négociation et la réglementation. Et si l’on commençait déjà par ce que l’on ne fait pas ? C’est-à-dire d’une part accueillir dignement les évadés. Et d’autre part, parler à haute voix et sur un autre ton que celui de la diplomatie craintive, et pas seulement nous autres qui n’avons entre les mains que des pages de journaux que personne ne lit, des blogs qui ne pèsent rien, des rapports qui agrémentent les étagères — mais ceux qui ont le pouvoir de regarder les cowboys au pouvoir à Asmara dans les yeux, ceux qui ont le pouvoir de se lever dans les assemblées nationales et de prendre le micro, ceux qui ont accès à la parole publique. Au moins les évadés sauraient que leur message est passé.

Pour ma part, je ne suis plus attaché à une rédaction. Je prends donc la liberté de dire ici ce que je veux, temporairement libéré des règles de maintien du journalisme. Bien sûr, je suis conscient : plus je me révolte ici, plus sont minces mes chances de travailler sur le sujet demain. On me reproche à bon droit mon parti-pris. Pourtant, je pourrais gloser longtemps sur la prétendue « objectivité » et la « neutralité » dans lesquelles se drapent nos héros médiatiques, mais ce n’est pas le sujet. Si l’on cherche la sécheresse des dépêches d’agence ou la virtuosité du reportage, qu’on lise les journaux ou que l’on écoute la radio. Ici, il s’agit d’un carnet de bord. Alors qu’on m’autorise une conclusion un peu égocentrique, mais qui vaut j’en suis sûr pour tous ceux qui ont un peu de raison. Doutant même de continuer à pratiquer ce métier, je n’ai que l’écriture solitaire pour traverser un monde malade. Alors, j’en use.

Je déclare en mon seul nom que moi, qui me considère comme le frère de chair et de sang des Erythréens, mes contemporains, j’estime que de graves événements se déroulent là-bas, des événements qui nous concernent tous, nous les êtres humains qui ne considérons pas qu’il existe des hiérarchies naturelles, que je ne me satisfais pas des tartarinades absurdes d’Issayas Afeworki, ses affidés et ses groupies, que leurs hallucinations ont dépassé toute mesure, que je ne suis pas dupe de leurs bavardages et de leurs combines — et que je ne pleurerais pas le jour où, comme au Burkina Faso, les petits marquis du parti unique feront leurs valises pour aller finir leur triste vie dans une villa offerte, la mine contrite, par un quelconque roi fainéant dont le tour viendra peut-être. Ce jour-là, je me dirais que le temps est enfin révolu où les Erythréens préféraient le suicide collectif à la vie digne et libre des nations.

Trahison en mer Rouge

Andargachew Tsige sur ETV 10 septembre, Paris — Le kidnapping en juin dernier à l’aéroport de Sanaa, capitale du Yémen, de l’opposant éthiopien Andargachew Tsige est une invraisemblable histoire de trahisons et d’intrigues, d’où surgit aujourd’hui le visage sombre de la dictature au pouvoir en Erythrée. Comment cela s’est-il passé ? D’abord commençons par dire que l’auteur de cette révélation, le journaliste de l’opposition éthiopienne radicale Elias Kifle, a été plutôt très complaisant avec le régime d’Asmara ces dernières années. Le mouvement politique interdit auquel il participe, fondé essentiellement sur des militants nationalistes amharas en exil en Occident, est celui dont la victime était le secrétaire général : le « Ginbot 7 », une coalition longtemps soutenue et hébergée par l’Erythrée, à l’instar des Somalis éthiopiens de l’ONLF, des nationalistes oromos de l’OLF ou, en son temps, de l’embryon des jihadistes somaliens d’Al-Shabaab. Le site Ethiopian Review est sa plate-forme d’information.

Kidnapping à Sanaa

Andargachew Tsige a donc disparu, le 22 juin dernier, alors qu’il était en transit à l’aéroport international de Sanaa, capitale du Yémen, en provenance des Emirats. Avant même d’avoir pu présenter son passeport pour embarquer pour Asmara, il a été saisi par des agents éthiopiens, avec la complicité de la police yéménite. Embarqué de force dans un avion pour Addis-Abéba, où il a été condamné à mort pour terrorisme, ce sujet britannique est réapparu quelques jours plus tard sur l’antenne de la télévision publique éthiopienne, ETV. Souriant mais les traits tirés, il a notamment déclaré aux agents de renseignement éthiopiens qui ont filmé l’entretien qu’il était « serein », que son arrestation était un « blessing in disguise » car il était « réellement épuisé ».

Soumis à la pression de la diaspora éthiopienne et d’Amnesty International, le gouvernement britannique s’est rapidement inquiété du sort de son ressortissant. Mais pour l’heure, les Ethiopiens ne bougent pas. Pour eux, britannique ou pas, la place du secrétaire général du Ginbot 7, et de son chef le bouillonnant Berhanu Nega, est en prison.

En quoi l’Erythrée est-elle impliquée dans cette rocambole ? Depuis plusieurs années, Andargachew Tsige avait pour ambition de faire croître son mouvement politique au-delà du magistère des communiqués de presse et de sa petite chaîne de télévision de propagande, ESAT. Selon Ethiopian Review, les diverses danses du ventre qu’il avait entamées devant la junte érythréenne n’ont rien donné. La seule fois où il aurait tenté de négocier avec Issayas Afeworki lui-même, en 2010, la réunification sous la bannière de son parti de toute l’opposition éthiopienne, il aurait eu à subir une sordide humiliation de la part de ses hommes et des agents assurant la supervision de ses troupes : on l’aurait publiquement roué de coups devant le colonel érythréen Fitsum Issaak. Dans une ultime tentative pour gagner les faveurs d’Issayas, le secrétaire général du Ginbot 7 avait donné en septembre 2013 une interview remarquée à ESAT, dans laquelle il faisait l’éloge de l’étrangleur d’Asmara. Mais peine perdue.

Le piège des Erythréens

Rentré écœuré à Londres, il aurait donc résolu d’aller demander discrètement l’assistance de l’Egypte, qui ne manque pas de sujets de conflit avec l’Ethiopie contemporaine. Le peu d’enthousiasme des Egyptiens à soutenir son projet l’ont finalement convaincu, en juin, d’accepter l’invitation du gouvernement érythréen à revenir à Asmara pour discuter sur des bases raisonnables. Il était en route pour l’Erythrée lorsqu’il a été intercepté par les espions éthiopiens. Andargachew Tsige aurait donc été livré. Ayant appris que leur marionnette s’était rendue au Caire pour contourner leur influence, les Erythréens aurait manœuvré pour qu’il tombe dans un piège et qu’il soit offert aux Ethiopiens. Un assassinat de plus aurait été périlleux : isolée, ruinée, exsangue, et tâchant de se refaire une virginité diplomatique pour desserrer l’étau des sanctions internationales, l’Erythrée aurait trouvé la parade. Par des canaux de discussion officieux, les services d’Asmara auraient informé Addis-Abéba du trajet et des intentions de la cible, ainsi que de leur feu vert pour une opération secrète. Il suffisait d’attendre.

Le pouce d’Issayas

Le raisonnement de ses amis politiques se tient. Avec la protection des Erythréens, Andargachew Tsige était intouchable : le Yémen ne se serait pas lancé dans un mic-mac pareil s’il n’avait pas l’assurance que le capricieux Issayas ne riposterait pas et l’Ethiopie n’aurait pas pris le risque de mener une opération qui aurait pu être vue, sans l’acquiescement de la junte érythréenne, comme un acte de guerre. Le pouce baissé d’Issayas Afeworki, par ailleurs actuellement au Caire pour une visite officielle en forme de remerciements, a scellé le destin d’un homme qui a joué trop longtemps avec les pitbulls d’Asmara.

Le frère obscur

1er septembre 2012, Paris – Bien malin celui qui, après la mort du Premier ministre éthiopien Meles Zenawi, peut prédire quelle tournure vont prendre les relations entre le nouveau gouvernement d’Addis-Abéba et la junte érythréenne, conduite par le lunatique Issaias Afeworki. On m’a posé la question et je n’en sais rien. Mais contrairement à ce qu’affirme la dépêche de l’AFP que je lis ici et là, après deux semaines de black-out, Issaias a fini par faire sortir ses sbires de leur tanière. Deux petits événements sans envergure, comme d’habitude au pays du secret qu’est l’Abyssinie, me laissent penser que le dictateur trame quelque chose.

L’autre jour, le premier secrétaire de l’ambassade d’Erythrée en Ethiopie, le jeune et inexpérimenté Biniam Berhe, a été dépêché au palais national d’Addis-Abéba, afin de signer le livre de condoléances et saluer respectueusement Azeb Mesfin, la veuve de Meles Zenawi, le dos courbé et la main soutenant le bras comme il est d’usage en Afrique de l’Est. Certes, ni Eri-TV ni les autres machines de propagande du ministère de l’Information n’ont évoqué la mort du chef du gouvernement éthiopien, cet événement pourtant majeur de la Corne de l’Afrique. Certes, Issaias n’a pas envoyé son ambassadeur et ex-consigliere Girma Asmerom, plénipotentiaire auprès de l’Union africaine — dont on dit, du reste, qu’il aurait été « gelé » par le régime en avril dernier, après avoir un peu trop planifié l’après-Issaias lorsque ce dernier était hospitalisé pour son foie malade. Mais enfin…

Hier, Abune Menkarios, un évêque du synode nord-américain de l’église copte orthodoxe, a affirmé auprès d’une radio de l’opposition radicale éthiopienne avoir conduit à Asmara des discussions fécondes « au plus haut niveau de l’Etat », obtenant la promesse que les milliers de prisonniers de guerre éthiopiens encore détenus en Erythrée seraient « bientôt libérés ». Parmi eux, le colonel Bezabih Petros, abattu aux commandes de son Mig-25 durant la guerre de Badmé et dont le destin deux fois fracassé et la haute figure de guerrier sont devenus légendaires en Ethiopie.

Des ombres mouvantes

Qu’est-ce que cela signifie ? L’Erythrée serait soudainement devenue tout miel avec les frères ennemis tigréens au pouvoir en Ethiopie ? Issaias tenterait un coup pour rapprocher les deux pays et le sortir de cet isolement de psychopathe dans lequel il s’est lui-même fourré ces dernières années ? Peut-être. Ou bien alors le président érythréen, animal à sang froid, entendrait profiter de la surprenante mort de son rival, et ancien obligé, pour marquer des points politiques. Paraître conciliant et de bonne volonté. Amadouer les Ethiopiens et rassurer les Blancs. Avant de retourner à son tour dans son bunker, pour diriger en toute impunité son archipel de donjons, avec quelques concessions émues dans sa besace.

Observer de loin Issaias, c’est interpréter des basculements furtifs, des gestes rapides, des ombres mouvantes. La paranoïa du régime érythréen est un peu contagieuse, au fond. Tout a une signification, tout est politique. Peut-être le chef de l’Etat nous dispense-t-il un peu des cours qu’il a dévoré en 1966-1967 au collège de l’Académie militaire de Nankin, en pleine Révolution culturelle maoïste.

Guerre à huis-clos

Photographie de conscrits érythréens récemment enrôlés dans l’armée. La présence d’hommes aux cheveux blancs attesterait de l’intensité de l’enrôlement de force organisé par l’Erythrée. Photo diffusée sur Twitter par Eritrea Revolution.

24 juin 2012, Paris — A peine rentré d’Athènes, après une semaine bouleversante, je trouve des nouvelles toujours aussi étranges provenant d’Erythrée. Depuis près d’un mois maintenant, les fronts de Badmé et Zalambessa se seraient effectivement rallumés et n’auraient pas cessé de tonner depuis, engorgeant les hôpitaux de Barentu et conduisant le gouvernement érythréen à distribuer des Kalachnikovs aux habitants de l’ouest et à mobiliser en nombre, même parmi les plus âgés, ainsi que semble l’attester la photographie diffusée par des activistes de la diaspora.

Des échanges d’artillerie et des assauts de commandos seraient quotidiens, dans et autour de plusieurs localités frontalières. Prisonniers par dizaines, morts enterrés à la va-vite, blessés cachés aux familles, colonnes de paysans déplacés : voilà ce que j’apprends, dans ce grand et invraisemblable silence entretenu par les deux gouvernements et l’absence de moyens des grands médias internationaux. Sans même que ceux qui m’informent ne paraissent sidérés comme je le suis par la réalité de cette guerre secrète, tuant sans un bruit, là-bas en Afrique, faisant éclater des obus dans la torpeur de l’ouest érythréen sans qu’un écho ne parvienne à l’étranger qui ne soit au conditionnel.

S’accomoder du silence

Il est tout de même assez fou d’imaginer qu’une nouvelle guerre entre l’Ethiopie et l’Erythrée ait lieu depuis fin mai sans que rien ne filtre. L’Erythrée se tairait pour ne pas avouer sa faiblesse, le major-général Haile Samuel « China » s’étant apparemment accroché avec quelques colonels subordonnés qui lui ont fait comprendre que leurs hommes étaient affamés, mal équipés et démotivés… Et sans doute aussi pour ne pas égratigner la mâle assurance dans lequel il se drape depuis l’étrange crise du mois d’avril ou effrayer les investisseurs de la mine d’or de Bisha, déjà bien mal en point. L’Ethiopie pour ne pas être traitée comme d’habitude de va-t’en-guerre impérialiste, alors qu’elle se trouve déjà engagée en Somalie et sur quelques fronts intérieurs et devant par-dessus tout ça lutter contre son image de « marionnette des Etats-Unis »

J’imagine que les services de renseignement occidentaux ont au moins une idée vague de ce qui se déroule dans les plaines du Tigré et du Gash-Barka, s’ils ne sont pas régulièrement briefés par les machines à propagande des deux camps. Mais peut-être tout le monde s’arrange-t-il commodément du huis-clos. Ou peut-être, et ce serait aussi fou, tout cela est-il l’une des plus belles opérations de mensonge organisé de l’ère d’Internet.

Mourir encore pour Badmé

3 juin 2012, Paris – Il y a quelques jours, ce qui reste de l’antique Front de libération érythréen annonçait la reprise, dans la nuit du 28 au 29 mai, d’opérations militaires éclairs éthiopiennes dans le secteur de Badmé, cette poignée de cahutes essaimée dans la plaine étouffante du Tigré, pour laquelle les armées d’Addis Abéba et d’Asmara se sont sauvagement jetées l’une contre l’autre un jour d’été 1998.

Imprécise, invérifiable, cette annonce faite par les vieux « Soudanais » du FLE n’a été suivie d’aucun effet, d’aucun écho, comme un coup de feu tiré au hasard dans le désert. Il n’y a personne, là-bas, de toute façon, dit-on. Quelques familles tigréennes taciturnes et des soldats taiseux. Les revues de l’opposition érythréenne sont toutes occupées à leur bavardage théorique. La presse internationale n’a plus les moyens de s’y intéresser.

Aujourd’hui, le site Internet d’opposition Assena et ses sempiternelles « reliable sources » affirment que les Ethiopiens ont pris possession du village de Deda, dans le secteur d’Elala, une localité perdue sur les cartes d’état-major. Les unités de conscrits érythréens, malgré les renforts, n’auraient rien pu faire contre les commandos éthiopiens.

Le long de ce rivage des Syrtes poussérieux, quelque chose a lieu, hors du monde, hors du temps.

D’ici, on en est réduit aux conjectures. Et moi, aux questions : pourquoi, depuis quelques semaines, services de renseignements et diplomates européens cherchent-ils à esquisser les scénarios de l’après-Issaias Afeworki ? Pourquoi présente-t-on discrètement, comme une hypothèse à l’étude et rien d’autre, l’idée d’un raid éthiopien pour donner le coup de grâce aux étrangleurs d’Asmara ?

Là-bas, à la surface de cette planète lointaine, des hommes et leurs kalachnikovs jouent leur vie pour des arpents de cailloux. Le long de ce rivage des Syrtes poussérieux, éparse dans une steppe balisée par des règles juridiques et des pauvres gens recuits par le soleil, quelque chose a lieu, hors du monde, hors du temps. On peut le dire, on peut l’écrire, malgré tout. Mais en abandonnant l’outillage du journalisme, équipement cadastral décidemment impuissant pour qui veut parler des hommes et de leurs rages.

Incorrigible silence

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21 avril 2009, Addis-Abéba, soir. A midi, nous sommes montés sur la colline de Furi, à la sortie ouest d’Addis-Abéba, dans la grosse berline Toyota de Zerihun, pour inaugurer l’émetteur de sa radio dont l’achat a été rendu possible par l’argent que je lui ai trouvé. Dans la voiture, les deux employées coincées à l’arrière, Zerihun et Nolawi chantent à tour de rôle l’une des chansons de Telahun Gesesse qui hurle dans le poste. Après que nous avons traversé des forêts enchanteresses d’eucalyptus par un pierrier dangereux, nous arrivons sur le terre-plein qui domine la région. Deux soldats m’ordonnent sèchement de ne pas prendre en photo les installations de la radiotélévision et des télécommunications publiques posées sur le sommet de l’immense colline et dont le sabotage couperait le pays du monde.

En devisant, veillant aussi à ce que son photographe nous mitraille, Zerihun me prend par les épaules, me pose la main sur la cuisse et me pose des questions stupéfaites sur Arthur Rimbaud, alors que mon regard se perd tout l’après-midi entre l’immense plaine du pays oromo qui s’étend au nord et les gorges tranchées des deux chèvres qui sont dépecées pour le déjeuner.

J’ai le sentiment que mes « Erythréens » sont loin, très loin, dans une autre vie. Pourtant, je les sens bouger là, quelque part, dans cette fraternité que j’ai du mal à accepter, méfiant, silencieux, dans ces collines paisibles et somptueuses qui se taisent, comme moi, comme cet incorrigible moi.

Deuil national

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21 avril 2009, Addis-Abéba. Telahun Gesesse est mort ce week-end d’un arrêt cardiaque et, depuis dimanche, l’Ethiopie chante ses chansons. Toutes les radios et les deux chaînes de télévision ne diffusent que ses disques, dont la complainte n’est parfois interrompue que par des flashes d’information sur ce deuil national. Des funérailles d’Etat doivent avoir lieu jeudi et tous les Abébans que je croise cherchent un moyen de ne pas aller travailler ce jour-là.

Frères

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20 avril 2009, Addis-Abéba. Quitter Paris me procure depuis quelques mois toujours le même sentiment de nostalgie et d’appréhension, comme lorsque quittais la chaleur de mon lit pour partir à l’école. Cette étrange pensée au décollage : si je mourais maintenant, ce serait avec le sentiment de quelque chose d’inachevé. Je suis pourtant arrivé ce matin en Ethiopie le coeur silencieux. De retour au travail, en quelque sorte.

Abattu de sommeil, sous un ciel blanc, chaud et moite, nous sillonnons la ville, de rendez-vous en rendez-vous, avec Nolawi, dans ces vieilles Ladas bleues que sont les taxis d’Addis-Abéba. Nous passons la fin d’après-midi dans une antichambre violemment éclairée au néon de la grande maison-musée de Zerihun et Mimi, à mâcher du qat, boire du café et refaire le monde, assis sur des matelas. La nuit est tombée lorsque je prend congé, épuisé. En rentrant, les femmes enroulées dans des châles blancs et les hommes qui se tiennent par la main en avançant sur Bole Road plongée dans l’obscurité. Le soir, sur le balcon d’un restaurant, Nolawi m’avoue qu’il donne des cours de salsa deux fois par semaine.

Je suis en paix ici. J’attends. Ecrire « Les Erythréens », ici, a du sens. Et, du coup, l’écrire en France en a moins. Je ne sais plus d’où je viens. Tout se tait, comme si j’étais venu passer le week-end chez mon frère.