Sont-ils morts ?

Le député-maire de Paris Claude Goasguen (UMP) et l'ambassadrice d'Erythrée en France Hanna Simon.

Le député-maire de Paris Claude Goasguen (UMP) et l’ambassadrice d’Erythrée en France, Hanna Simon.

26 mars 2015, Paris — Je voudrais aujourd’hui m’attaquer, en vain, à une citadelle. Juché sur la mule pouilleuse de ce blog, armé d’un couvercle de poubelle et d’une lance de supermarché, je voudrais avec votre permission soulever un problème, sans aucun espoir de le voir corriger. Il s’agit rien de moins que de poser une question aux think-tanks, services diplomatiques et centres de recherche européens qui ont décidé, en silence, qu’il était temps de ramener l’Erythrée au bercail et de normaliser nos relations avec la dictature.

Car, en plus d’avoir engagé ses fonctionnaires sur la voie ahurissante du « Processus de Khartoum », l’Union européenne assume aujourd’hui publiquement l’idée selon laquelle elle entend bientôt débloquer des millions d’euros d’aide au développement du pays, dans l’espoir d’améliorer la situation sur le terrain et de décourager les fugitifs de venir mourir en Méditerranée. Au moment où j’écris ces lignes, une délégation du gouvernement italien se trouve d’ailleurs à Asmara, au lendemain d’une visite de fonctionnaires britanniques. Pour une fois, on me dira, les Erythréens ne se vantent pas de leur fameux projet de société auto-suffisante.

Dans le secret des salons

Purifions d’abord l’air. J’entends bien les Diafoirus. Ainsi donc, je ne comprends rien à la diplomatie et je ne prends pas en compte les subtilités stratégiques de la région, le temps long de l’histoire, les enjeux indirects. Aveuglé par la fable naïve des « droits de l’homme », drapé dans un idéalisme ethnocentrique de « sauveur blanc », je pérore sur un pays où je n’ai jamais mis les pieds, loin, bien loin des réalités locales. Ce faisant, je pollue le débat public, je propage l’intoxication, je radicalise le régime et je sabote les efforts de ceux qui, eux, s’efforcent de faire vraiment changer les choses : nos valeureux fonctionnaires anonymes. Ces derniers d’ailleurs se retiennent poliment de me régler mon compte, paraît-il, à moi le turluron médiatique — courage qu’il faudrait d’ailleurs saluer si leur hauteur de vue ne leur offrait pas aussi les délices de la magnanimité.

D’ailleurs, Yemane « Charlie » Ghebremeskel, le consigliere d’Issayas Afeworki, ne se gêne pas pour faire savoir qu’en haut lieu, derrière les portes closes, les gens comme moi sont méprisés. Le passage obligé des rencontres bilatérales, désormais, c’est le refrain sur l’incompréhension, dans l’opinion publique européenne, du formidable projet du gouvernement érythréen, le stupéfiant décalage entre la vérité et l’image, l’épuisement devant les fantaisies du discours dominant, l’absurdité des slogans sur la « Corée du Nord de l’Afrique » et « le bagne à ciel ouvert ». On fait du Bourdieu dans les chancelleries, ces temps-ci.

D’ailleurs, les bars d’Addis-Abeba sont pleins de ces diplômés retours d’Asmara, se désolant, lors de confidences aux journalistes, sur le grand écart entre la réalité de l’Erythrée et le bruit médiatique. Les colloques voient défiler aux tribunes des chercheurs africanistes, munis de leurs slides Powerpoint, faisant le tableau comparatif des excellentes statistiques officielles et de la propagande des pleurnicheurs. A la télévision, parfois, on se réjouit du formidable investissement des autorités érythréennes en faveur de la santé maternelle et infantile, son taux de prévalence du HIV formidablement bas, la lutte contre la malaria, l’entretien de ses superbes hôpitaux.

Soyons justes. Lorsqu’ils daignent répondre à mes questions, les plus souples d’entre eux parlent gentiment. Ils expliquent que l’approche « progressive et positive » qu’ils préconisent, et qui est enfin suivie d’effet par les autorités européennes, a pour objectif d’amener le gouvernement érythréen à changer doucement. L’annonce de la fin prochaine de l’enrôlement de force des gamins sortis du lycée, la promesse de la rédaction d’une Constitution, la libération d’une poignée de pauvres malheureux jetés au trou pour rien et sans explication en 2009, l’acceptation d’un dialogue continu avec nos forts-en-thèmes européens : ce n’est pas rien. Et ce n’est qu’un début, jurent-ils.

Arrogance de classe

Faisons rapidement pièce à ce charabia. Ceux qui me connaissent me feront l’amitié de ne pas tomber dans cette caricature. Que les autres m’accordent le bénéfice du doute. Mais avant tout, je trouve assez navrante la morgue de ceux qui ont accédé aux premiers cercles du pouvoir, et qui ont donc accès aux notes des services de renseignement et aux confidences des décideurs. Je la trouve un peu déplacée, et pour tout dire culotée. Car nous avons bien du mérite, nous autres qui ne comptons que sur nos maigres moyens, nos quelques connaissances, nos téléphones et nos adresses e-mail, de chercher malgré tout à comprendre, à recueillir et à vérifier, et de rendre nos recherches publiques. Quand on est condamné à rester aux portes au milieu de la foule, être toisé du haut des palais gouvernementaux est un peu facile. Il y a même à mon avis un peu d’arrogance de classe là-dedans.

Par ricochet, cela pose entre parenthèses une question grave aux démocraties européennes : mal informés, privés des informations apparemment réservées aux gens de la place, les citoyens européens ne maîtrisent rien — ou quasiment rien, sinon ce qu’il leur est livré par les médias dominants — des politiques publiques internationales de leur pays respectif, et encore moins de cette machine européenne aveugle et sourde qui a crû sur notre crédulité. Notre politique étrangère est ainsi, par excellence, le parangon de la domination irresponsable des clercs.

Mais bref.

Les statistiques et le reste

J’ai déjà expliqué ce que l’on peut dire de cette nouvelle politique européenne : elle est stupide. S’il n’est pas venu à l’esprit de nos gouvernants que le clan au pouvoir en Erythrée a passé les dernières années à mentir à tout le monde, il n’est pas inutile de le répéter.

Par ailleurs, l’éclat de statistiques onusiennes ne rend pas moins nauséabondes les latrines des prisons. On peut bien sûr admirer les efforts du gouvernement en faveur de ses nouveau-nés, à quelques kilomètres des centres de détention. On atteint avec le sourire ce que je baptise désormais « le moment PNUD ». Mais on connaît la chanson : les autoroutes sont droites, la Sécurité sociale fonctionne, on a l’électricité — l’ordre règne sous la botte du fascisme, toujours.

De plus, une Constitution, l’Erythrée en a déjà une — rédigée et ratifiée par un parlement en 1997. L’annonce, l’année dernière par Issayas Afeworki, d’une nouvelle rédaction, dont on ne connaît ni le contour ni l’auteur, n’a jamais été suivie d’effet. Et les promesses répétées de ses séides de mettre fin à la conscription infinie pour la réduire à 18 mois (pas les brutalités, les viols de jeunes filles, les incarcérations, le travail forcé, la torture, non — juste la réduction de la durée du calvaire) ne sont, pour l’instant, que du blabla de Yemane Ghebremeskel (qui a d’ailleurs publiquement démenti lui-même cette folle rumeur). Et des Tweets réjouis de spécialistes du dossier.

Admettons que la logique européenne veuille que les Erythréens doivent gérer leurs affaires eux-mêmes, que l’Europe n’a rien à voir là-dedans et que l’urgence est dans la gestion de la crise humanitaire provoquée par la fuite éperdue de milliers de ses citoyens à travers le Sahara — la seule chose qui concerne réellement le Vieux Continent, étant donné son impact sur sa propre histoire. Admettons.

Une simple question

Aujourd’hui, je voudrais juste poser une question toute simple. Mais une vraie question, à laquelle j’aurais aimé avoir une réponse. Ce n’est pas une question rhétorique, destinée à mettre mes interlocuteurs dans l’embarras ou à démontrer mon grand cœur. C’est une authentique question politique, une question de citoyen européen soucieux de bien comprendre les politiques que l’on mène en son nom. Et une question indépassable, à mon avis. Les gouvernements européens ont-ils définitivement fait une croix sur les prisonniers de septembre 2001, dont le citoyen suédois Dawit Isaak ? Considèrent-ils comme définitivement perdus, morts ou irrécupérables les hommes et les femmes qui sont enfermés dans les cellules d’EiraEiro depuis plus de dix ans ? Est-on parvenu à ce stade où, de toute façon, si l’on s’obstinait à s’inquiéter des camps de concentration, on ne pourrait rien faire pour ceux qui peuvent encore être sauvés ? Sait-on avec certitude, à Bruxelles, Paris, Rome et Berlin, s’ils sont morts ? Ou fous ?

Je sais que je n’aurais jamais de réponse. C’est dire le danger que je représente ! Mais j’insiste : j’aimerais tout de même une réponse. Que quelqu’un de plus dangereux que moi se lève et la pose pour moi, à la limite ! Et même — si personne n’est disponible dans les ministères des Affaires étrangères ou les Commissariats européens pour aller annoncer cette nouvelle aux membres rescapés de leurs familles, réfugiés parmi nous, je veux bien m’en charger personnellement. Mais qu’on nous le dise : l’Europe aurait enfin son vrai visage. Chacun jugerait alors s’il en est heureux ou non.

Une réflexion sur “Sont-ils morts ?

  1. Pingback: Comment devient-on réfugié ? | Martin Lucas Blog

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