Appel pour les survivants

Prisonniers politiques érythréens

17 septembre, Paris — C’est épouvantable, nous avons fini par nous habituer. Chaque année à l’approche du 18 septembre, reviennent aux mémoires les raflés de 2001. Et chaque année, ceux à qui leurs noms disent quelque chose commémorent leur disparition corps et biens dans le système concentrationnaire érythréen, avec accablement, avec fatalisme, avec mépris, avec écœurement.

Dans l’ombre de l’introspection reviennent les mêmes échos. Où êtes-vous Petros Solomon, politicien éclairé ? Où êtes-vous, Mahmoud Sheriffo et votre épouse Aster Fissehatsion ? Etes-vous encore vivant, Haile Woldentensae, dit « Durue » ? Pensez-vous encore à ce copain de faculté nommé Issayas Afeworki avec qui vous avez quitté votre dortoir de l’université d’Addis-Abéba pour rejoindre la rébellion indépendantiste ? Où dors-tu Joshua, avec ta barbe de chanteur de soul ? Medhanie, le jeune et hyperactif adjoint de mon ami Milkias, joueur de ping-pong imbattable selon ce que racontent tes amis, reposes-tu en paix ? Dawit, soignent-ils ton cœur défaillant pour te garder au secret mais en vie, comme on le dit, dans un hôpital militaire ? Le grand Seyoum, sais-tu dans ta cellule d’EiraEiro que, ici à Paris, tes petites filles parlent le Français, comme toi ?

Jour de cérémonial

Ces questions, beaucoup Erythréens se les formulent ces jours-ci, puis reprennent le cours de leur vie difficile. Nous, les autres, nous posons nos cierges, nos murmurons nos prières, nous assemblons nos collages — et nous calculons l’angle d’attaque le meilleur pour que les journaux parlent des disparus. En vain, la plupart du temps. Il n’y a plus rien à dire sur eux en effet, sinon qu’ils ont disparu, qu’on ignore où ils sont, qui est vivant et qui est mort, qui a sombré dans la folie, qui dans le mutisme, qui dans la terrible et invincible patience des prisonniers sans espoir.

Alors, nous avons fini par nous habituer. Le 18 septembre et ses alentours sont devenus une sorte de jour cérémonial abstrait, le moment de ressortir les vieilles photos qu’on s’échange, les vieilles histoires imprécises qu’on répète, les mêmes lamentations qu’on ne formule même plus, de peur de les user jusqu’à les dissoudre, comme ces artefacts de papyrus qu’on retrouve dans les anciennes tombes et qui tombent en poussière entre les doigts des archéologues.

Ils sont vivants

Je voudrais donc faire ici un effort intellectuel. Je voudrais redire que ces hommes et ces femmes qu’Issayas Afeworki et sa junte d’incapables ont fait jeter aux oubliettes, dans la semaine du 18 au 23 septembre 2001, ont encore des parfums, des habitudes, des sourires, des agacements, des désirs et des pensées. Ceux qui ont survécu aux camps de concentration de la dictature ont encore des joues, des mains, des langues, des yeux pour voir et des jambes pour se tenir debout. C’est sous cet angle-là que je pense à ces inconnus aujourd’hui : ils sont là-bas, derrière une porte, derrière des soldats, derrière des décisions prises par des brutes, et rien de plus.

Que nous est-il loisible de faire, face à ce brouillard ? Pour ma part, lire, écrire et parler, puisque c’est tout ce que je sais faire.

Appel aux élus

Mais moi qui n’en ai pas d’autres, j’en appelle à ceux qui ont du pouvoir, ceux qui hébergent dans leurs HLM les familles atomisées des prisonniers, ceux qui dans les cantines de leurs écoles salarient les épouses de ces héros oubliés de l’Afrique, ceux qui dans leurs banlieues voient déambuler les parents des raflés de septembre 2001, à la recherche d’un papier ou d’un boulot. Les maires, les députés, les conseillers généraux, régionaux, municipaux, peu importe. Prenez une demie-heure de votre temps pour recevoir dans votre bureau la femme de Seyoum Tsehaye, le frère de Dawit Isaak, celui de Dawit Habtemichael, les enfants de Petros Solomon, le fils de Mahmoud Sheriffo et Aster Fissehatsion, tous les autres, individuellement. Faites-vous photographier. Informez par lettre l’ambassade d’Erythrée et le gouvernement d’Asmara que, dorénavant, untel est citoyen d’honneur de votre ville. Faites encadrer son portrait. Considérez que, si on tue ou laisse mourir cet homme ou cette femme, on tue ou laisse mourir l’un de vos administrés. Prévenez qui de droit. Agissez en conséquence.

Nous n’avons plus le choix, de toute façon : par le jeu complexe de l’histoire et des voyages, par l’incroyable retenue et l’invraisemblable politesse dont font preuve ces gens cachés dans nos parages, par le fait qu’ils ne nous demandent rien sinon le loisir de mener une vie digne en attendant la délivrance, par hasard souvent, les Erythréens font partie des nôtres.

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