Trahison en mer Rouge

Andargachew Tsige sur ETV 10 septembre, Paris — Le kidnapping en juin dernier à l’aéroport de Sanaa, capitale du Yémen, de l’opposant éthiopien Andargachew Tsige est une invraisemblable histoire de trahisons et d’intrigues, d’où surgit aujourd’hui le visage sombre de la dictature au pouvoir en Erythrée. Comment cela s’est-il passé ? D’abord commençons par dire que l’auteur de cette révélation, le journaliste de l’opposition éthiopienne radicale Elias Kifle, a été plutôt très complaisant avec le régime d’Asmara ces dernières années. Le mouvement politique interdit auquel il participe, fondé essentiellement sur des militants nationalistes amharas en exil en Occident, est celui dont la victime était le secrétaire général : le « Ginbot 7 », une coalition longtemps soutenue et hébergée par l’Erythrée, à l’instar des Somalis éthiopiens de l’ONLF, des nationalistes oromos de l’OLF ou, en son temps, de l’embryon des jihadistes somaliens d’Al-Shabaab. Le site Ethiopian Review est sa plate-forme d’information.

Kidnapping à Sanaa

Andargachew Tsige a donc disparu, le 22 juin dernier, alors qu’il était en transit à l’aéroport international de Sanaa, capitale du Yémen, en provenance des Emirats. Avant même d’avoir pu présenter son passeport pour embarquer pour Asmara, il a été saisi par des agents éthiopiens, avec la complicité de la police yéménite. Embarqué de force dans un avion pour Addis-Abéba, où il a été condamné à mort pour terrorisme, ce sujet britannique est réapparu quelques jours plus tard sur l’antenne de la télévision publique éthiopienne, ETV. Souriant mais les traits tirés, il a notamment déclaré aux agents de renseignement éthiopiens qui ont filmé l’entretien qu’il était « serein », que son arrestation était un « blessing in disguise » car il était « réellement épuisé ».

Soumis à la pression de la diaspora éthiopienne et d’Amnesty International, le gouvernement britannique s’est rapidement inquiété du sort de son ressortissant. Mais pour l’heure, les Ethiopiens ne bougent pas. Pour eux, britannique ou pas, la place du secrétaire général du Ginbot 7, et de son chef le bouillonnant Berhanu Nega, est en prison.

En quoi l’Erythrée est-elle impliquée dans cette rocambole ? Depuis plusieurs années, Andargachew Tsige avait pour ambition de faire croître son mouvement politique au-delà du magistère des communiqués de presse et de sa petite chaîne de télévision de propagande, ESAT. Selon Ethiopian Review, les diverses danses du ventre qu’il avait entamées devant la junte érythréenne n’ont rien donné. La seule fois où il aurait tenté de négocier avec Issayas Afeworki lui-même, en 2010, la réunification sous la bannière de son parti de toute l’opposition éthiopienne, il aurait eu à subir une sordide humiliation de la part de ses hommes et des agents assurant la supervision de ses troupes : on l’aurait publiquement roué de coups devant le colonel érythréen Fitsum Issaak. Dans une ultime tentative pour gagner les faveurs d’Issayas, le secrétaire général du Ginbot 7 avait donné en septembre 2013 une interview remarquée à ESAT, dans laquelle il faisait l’éloge de l’étrangleur d’Asmara. Mais peine perdue.

Le piège des Erythréens

Rentré écœuré à Londres, il aurait donc résolu d’aller demander discrètement l’assistance de l’Egypte, qui ne manque pas de sujets de conflit avec l’Ethiopie contemporaine. Le peu d’enthousiasme des Egyptiens à soutenir son projet l’ont finalement convaincu, en juin, d’accepter l’invitation du gouvernement érythréen à revenir à Asmara pour discuter sur des bases raisonnables. Il était en route pour l’Erythrée lorsqu’il a été intercepté par les espions éthiopiens. Andargachew Tsige aurait donc été livré. Ayant appris que leur marionnette s’était rendue au Caire pour contourner leur influence, les Erythréens aurait manœuvré pour qu’il tombe dans un piège et qu’il soit offert aux Ethiopiens. Un assassinat de plus aurait été périlleux : isolée, ruinée, exsangue, et tâchant de se refaire une virginité diplomatique pour desserrer l’étau des sanctions internationales, l’Erythrée aurait trouvé la parade. Par des canaux de discussion officieux, les services d’Asmara auraient informé Addis-Abéba du trajet et des intentions de la cible, ainsi que de leur feu vert pour une opération secrète. Il suffisait d’attendre.

Le pouce d’Issayas

Le raisonnement de ses amis politiques se tient. Avec la protection des Erythréens, Andargachew Tsige était intouchable : le Yémen ne se serait pas lancé dans un mic-mac pareil s’il n’avait pas l’assurance que le capricieux Issayas ne riposterait pas et l’Ethiopie n’aurait pas pris le risque de mener une opération qui aurait pu être vue, sans l’acquiescement de la junte érythréenne, comme un acte de guerre. Le pouce baissé d’Issayas Afeworki, par ailleurs actuellement au Caire pour une visite officielle en forme de remerciements, a scellé le destin d’un homme qui a joué trop longtemps avec les pitbulls d’Asmara.

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