Perdu dans la loi

Des enfants érythréens au pied des montagnes de Kassala. Derrière elles, l’Erythrée.

5 novembre 2012, Paris – Omer devait être tétanisé par la peur, le 15 octobre dernier, lorsqu’il s’est présenté au guichet de la douane française, en descendant de l’avion en provenance de Khartoum, via Dubaï. Son passeport français, au nom de Aman Mahamed Idriss, était un faux. Comme beaucoup d’Érythréens, il ne voulait pas tomber dans les traquenards des trafiquants qui l’auraient conduit dans les prisons de Libye ou les chambres de torture d’Égypte. Omer avait cherché à fuir directement vers l’Europe. Alors il avait acheté de faux papiers et un billet d’avion. Rien ne pouvait de toute façon être pire que de rester au Soudan, à la merci des kidnappeurs et des mouchards. Par téléphone, chaque jour, il donnait des nouvelles. Il arriverait par le vol de 9h30 à Roissy Charles-De-Gaulle.

Cellule n°54

La police française a embarqué le porteur de faux papiers, comme de juste. Enfermé dans la cellule n°54 de la zone d’attente. Le 17, il a pu voir un officier du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, à qui il a raconté son histoire, laborieusement. En arabe, apparemment, alors qu’il ne parle que le tigrinya, le tigré ou le saho, et un pauvre anglais cabossé.

Son histoire, la voici. Pris près de Massawa dans les grandes giffa de 2006, alors qu’il était à l’école, Omer est enrôlé de force dans l’armée. Jamais démobilisé, il est forcé de servir comme policier, à Dekemhare, Asmara, Keren… Puni à la moindre incartade, notamment lorsqu’il refuse de procéder à des arrestations arbitraires. Après six mois de camp disciplinaire, en 2012, il est conduit à Tesseney, près de la frontière soudanaise. Omer sait qu’il n’aura qu’une chance. Il prend la fuite à pied, vers les djebels de Kassala, la ville frontalière du Soudan, à quelques dizaines de kilomètres derrière le désert et les montagnes. Heureusement, il n’est pas attrapé par les gardes-frontières de « Manjus », le redouté commandant de la zone Ouest. Il passe. Carte de réfugié du HCR, les tentes, le riz, les moustiques, les latrines infâmes, l’attente.

Alors, à Roissy, au fonctionnaire de l’ONU, Omer dit clairement qu’il demande l’asile politique à la France. Il montre sa carte d’identité érythréenne.

Quelque chose a raté, mais quoi ?

Le lendemain, il est présenté à l’OFPRA, dans des conditions que j’ignore. Il remarque que les papiers qu’on lui attribue ne sont pas les siens. Il s’agit d’un passeport iranien, sous un autre nom. Omer proteste, mais on ne l’écoute pas. Quelque chose a raté. J’ignore quoi, personne ne veut répondre à mes questions. Même l’admirable Père Mussie Zerai, qui a révélé l’incident il y a quelques jours, se pose une foule de questions.

La demande d’asile d’Omer est rejetée, évidemment, dans ces conditions… Le 25 octobre, une dizaine de policiers viennent le chercher dans sa cellule, avant même qu’il ait eu le temps de faire appel du refus de sa demande d’asile. Terrorisé à l’idée d’être renvoyé dans l’enfer érythréen, Omer se débat, hurle, frappe. On le menotte, on le maltraite, on le bâillonne. Il est embarqué d’autorité sur le vol pour Dubaï, d’où il arrivait. La France ne renvoie pas les Érythréens au pays, elle les rend à leurs esclavagistes du Golfe ou d’Afrique du nord.

Aujourd’hui, Omer est enfermé dans un centre de détention, à l’aéroport de Dubaï, où personne ne souhaite parler à un journaliste français. Les membres des associations françaises d’aide aux réfugiés non plus ne peuvent rien me dire. Ni le HCR non plus. Le dossier d’Omer, bien sûr, est « confidentiel ». Omer est perdu dans le labyrinthe de la bureaucratie, en attendant que Dubaï, peut-être, le renvoie d’office à Asmara, dans la gueule du loup. Son frère me dit qu’on a déjà essayé, mais qu’Omer a tant hurlé que les autorités de Dubaï ont renoncé. Pour l’instant. Jusqu’à quand ? On n’en sait rien. Le dossier d’Omer est « confidentiel ». Tout ce que l’on sait, vous le savez aussi.

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