Alemayo le fugitif

16 octobre 2012, Paris – Comme beaucoup de jeunes Erythréens, Alemayo Kebede est timide, agile et prodigue. Son talent à lui, c’est le football. Visage ovale, chevelure de lionceau, sourire désarmant. Dans l’escadron des Croydon Kings d’Adelaide, il est milieu de terrain. Avec ses grandes jambes et ses longs bras, il protège son ballon avec souplesse, ramène le jeu vers le camp adverse, glisse des passes de géomètre.

De retour d’un week-end aux Rencontres de Bayeux, je me convaincs de raconter son histoire. La semaine dernière, il a reçu la médaille Sergio Melta décernée par la Super Ligue de la Fédération de football d’Australie du sud, couronnant le meilleur joueur de l’année pour sa remarquable saison. D’abord, bien sûr, il n’y a pas cru. « J’étais nerveux. Je ne marchais plus droit », a-t-il raconté en se moquant un peu de lui-même. Sa médaille autour du cou, d’une voix douce, Alemayo Kebede a raconté qu’il a aussitôt téléphoné à sa famille restée en Erythrée. « Ils étaient très heureux. » Sans doute.

Je me souviens de lui. Alemayo revient de loin. Il y a trois ans, avec quelques-uns de ses co-équipiers de l’équipe nationale d’Erythrée dont il était un pilier, il avait disparu avant d’être contraint de rentrer à Asmara, quelque part dans un quartier de Nairobi, capitale tentaculaire du Kenya. Une semaine plus tard, il était réapparu avec ses potes, sombre et droit, impérial, zippé dans son survêtement aux couleurs nationales, pour s’engouffrer dans les bureaux du HCR et demander l’asile politique. Son silence, alors, était drapé dans le panache.

Une défection rocambolesque

Ils avaient pourtant l’air heureux de porter le survêtement de l’équipe nationale, les Read Sea Boys d’Erythrée, à leur arrivée à l’aéroport de la capitale kényane, le 27 novembre 2009. Un à un, devant les caméras des télévisions, les manches retroussées ou le blouson ouvert, ils poussaient leur chariot avec un grand sourire. Venus participer au tournoi régional de la CECAFA, le très jeune escadron venu d’Asmara était formé d’adolescents, pour l’essentiel, dont les familles avaient dû réunir 100.000 nakfas de caution (environ 5.000 euros), pour permettre à leurs enfants de quitter le pays. Malgré tout, en descendant de l’avion, ils paraissaient décontractés. Les agents de sécurité du parti unique, surnommés « les moustiques », étaient là aussi, ne les lâchant pas d’une semelle.

Vingt-quatre heures plus tard, 0-0, match nul contre les Warriors zimbabwéens, vainqueurs de la compétition en 2001. Les chances de l’Érythrée étaient intactes. Deux jours plus tard, défaite 2-1 contre les redoutables Amuvabi du Rwanda. Le 5 décembre, la large victoire contre les Ocean Stars de Somalie, 3-1, leur avait toutefois permis de se qualifier pour les quarts de finale, battant sur le fil au classement le Zimbabwe qui avait marqué un but de moins qu’eux.

Les Red Sea Boys s’étaient donc présentés contre la Tanzanie, au grand stade Nyayo de Nairobi, le 8 décembre, dans leurs maillots et shorts verts. Résistants en première mi-temps, les Érythréens avaient fini par craquer. Plus vifs, techniquement plus habiles, sans doute plus motivés, les Tanzaniens leur ont infligé quatre buts, dont trois de leur terrible petit numéro 8, Mrisho Ngassa. Ainsi les Red Sea Boys avaient-ils quitté la compétition après un parcours honorable, pour une équipe classée 165ème sur 203 par la FIFA, entre le Swaziland et le Pakistan.

Le samedi suivant, le coach, les joueurs et les « moustiques » devaient prendre l’avion pour rentrer à Asmara. Mais il avait bien vite fallu se rendre à l’évidence : douze joueurs avaient quitté le groupe en secret.

Chasse à l’homme

La direction de la CECAFA avait prévenu la police kenyane. Une chasse à l’homme avait alors été engagée dans les quartiers périphériques de la capitale, à la recherche des douze joueurs de football manquants. Durant plusieurs jours, sur les chaînes de télévision, les autorités kenyanes avaient prévenu : nul ne pouvait rester dans le pays sans des papiers en règle. Des articles s’étaient mis à fleurir dans les quotidiens du monde entier. The Guardian, CNN, Libération, le prestigieux Times même avaient accordé une petite colonne à la disparition de l’équipe érythréenne.

Pendant ce temps, les brutes d’Asmara avaient tout d’abord nié que l’équipe de football nationale avait fait défection. Harcelés par la presse internationale, le ministre de l’Information et l’ambassadeur à Nairobi s’étaient tournés en ridicule. Embarrassé, le secrétaire général de la CECAFA, Nicholas Musonye, avait pour sa part fait part à la presse de sa déception, le pauvre homme : « Ce n’est pas une bonne chose pour les joueurs de disparaître, cela donne une mauvaise image de la région. » Face à l’évidence, Ali Abdou, le chorégraphe des visions d’Issayas, avait finalement dû convenir que quelque chose s’était bien passé, invitant les joueurs disparus à rentrer à Asmara où ils étaient « les bienvenus », en dépit du fait qu’ils avaient « trahi leur pays ». Fumerolle méphitique, s’il en est.

Fuir, fuir

Non, avant de trouver refuge en Australie, Alemayo et ses amis avaient choisi la défection, comme après les JO de Londres, quatre athlètes érythréens qui ont demandé l’asile politique au Royaume-Uni, dont le porte-drapeau de la délégation, Weynay Ghebreselassié. Comme en 2006, quatre joueurs de l’équipe d’Asmara, le Red Sea Football Club, qui avaient demandé l’asile au Kenya après un match de Ligue des champions de la CAF. Comme en 2007, douze joueurs de l’équipe nationale qui avaient fait défection en Tanzanie, quelques mois avant que six équipiers demandent à leur tour l’asile à l’Angola après un match qualificatif.

Comme les deux pilotes de la présidence, dont on est encore sans nouvelles, depuis qu’ils ont fui l’Erythrée début octobre à bord d’un jet en direction de l’Arabie saoudite, et qui paraît-il sont aujourd’hui au cœur des conversations crispées engagées entre Riyadh et Asmara.

Comme enfin entre mille et trois mille jeunes Erythréens fuyant le pays à pied, chaque mois, vers l’Ethiopie et le Soudan, et dont beaucoup de rédacteurs en chef de la presse française, mes employeurs, me disent qu’ils ne nous concernent pas.

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