Mourir guéri

5 septembre 2012, Paris – Le journaliste et écrivain érythréen Dawit Isaak passe aujourd’hui son 4000ème jour en détention, au secret, quelque part entre le bagne d’Eiraeiro et un hôpital militaire où il est régulièrement transféré pour être maintenu en vie.

Bien que personne ne soit sûr de rien, Dawit est l’un des derniers survivants des rafles des 18 et 23 septembre 2001, lorsque les réformistes du parti unique et les journalistes influents d’Erythrée ont été kidnappés par les hommes du colonel Simon Ghebredingel et enfermés à perpétuité, dans l’un des bagnes créés par l’imagination malade d’Issaias Afeworki et les mains de ses sbires.

Deux jours de liberté

4000 jours… Ou presque. Comble de l’effroi, en 2005, on apprenait que Dawit était miraculeusement réapparu chez sa sœur, à Asmara, lors du passage d’une mission diplomatique suédoise. Deux jours plus tard, il était de nouveau arrêté et jeté en cellule. Le ministre de l’Information, Ali Abdou, avait alors expliqué qu’il avait été autorisé à se soumettre à un check-up médical, mais qu’en aucun cas il n’avait été libéré.

Depuis cette date, les maigres informations sorties d’Erythrée indiquent que l’homme, âgé aujourd’hui de 47 ans, fait des allers-retours entre l’hôpital de l’armée de l’air et les blocs aveugles du complexe pénitentiaire d’EiraEiro, pour soigner son cœur défaillant.

Dawit avait choisi de retourner vivre en Erythrée, après avoir pris la route de l’exil pendant la terrible guerre d’indépendance. Il faisait des ménages et souriait aux citoyens suédois, à Göteborg où il vivait avec femme et enfants dans un petit appartement. Le soir, il écrivait. Dawit était un « immigré » ordinaire. Peut-être un peu plus rêveur et cultivé que les autres. Après tout, il était un Erythréen…

« Etre là »

Après la guerre de Badmé, en 2000, il était retourné à Asmara. Il voulait, disait-il à ses proches, « être là, alors qu’il se passe des choses« , point final. Avec ses amis Aaron Berhane et Fessehaye Yohannes, il avait co-fondé le bidhebdomadaire Setit, le journal le plus lu du pays, qu’on voyait fleurir les mardis et jeudis dans les mains de petits vendeurs des rues. Celui qui, en mai 2001, avait publié la lettre ouverte où les personnalités du G15 appelaient Issaias Afeworki à laisser respirer la jeune République d’Erythrée qui courait à la catastrophe.

Le dimanche 23 septembre 2001, à l’aube, la sécurité d’Etat est venue le chercher à son domicile. Direction les cachots du Poste de police numéro 1, un complexe ultra-surveillé du sud de la capitale, avec les autres journalistes attrapés ce matin-là par les hommes du colonel Simon Ghebredingel. Et en avril 2002, alors que les réformistes et ses confrères étaient discrètement transférés dans un centre de détention dans les montagnes, Dawit était conduit en urgence à l’hôpital Halibet, pour traiter ses problèmes cardiaques, aggravés par huit mois de sévices. Rétabli, il est allé rejoindre ses amis au fond de leur trou, pour agoniser en silence.

Pourrir en bonne santé

Voilà, je pourrais écrire sa vie. Je l’ai déjà fait. Je voulais simplement rappeler, comme ses amis en Suède l’ont calculé, que cela fait 4000 jours que le cauchemar se perpétue. Que les absurdes câjoleries de la « diplomatie silencieuse » suédoise n’ont qu’un seul effet : accorder à Dawit un traitement de faveur. Celui de recevoir des soins silencieux, pour pouvoir pourrir au fond d’une geôle en bonne santé.

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