Des « spécialistes » et de leurs tourments

16 juillet 2012, Bourdeaux – C’est une drôle de situation, être le « spécialiste » de ceci ou cela, dans le monde d’aujourd’hui. Moi, je suis le « spécialiste de l’Erythrée ». Et cela uniquement parce que j’ai fait le choix imprudent et irresponsable, pour un journaliste, de tout quitter pour écrire un livre qui me hantait jour et nuit, comme une apparition nocturne dont je serais tombé amoureux. Un livre qui tenterait de dire tout ce que je savais sur l’Erythrée, et comment je l’avais su. Je me suis finalement débarrassé de quelque chose qui m’empêtre, dans l’espoir d’entraîner des inconnus avec moi. Et, dans quelques rédactions, on parle de moi comme du type qu’il faut appeler si, dans l’ordre du jour, une information importante fait surgir le mot « Erythrée ». Je suis une étiquette au dos d’une fiche.

Et tu parles d’un spécialiste ! Je l’ai dit : je n’ai jamais mis les pieds dans ce pays maudit. Ma conscience repose en équilibre sur les récits de ceux qui en viennent. J’ai dit, je crois honnêtement, par quels biais et avec quelles faiblesses je suis parti en quête d’information, auprès d’amis d’amis d’amis, et ainsi de suite. Ce qui est fait est fait et j’ai le sentiment d’avoir achevé le modeste projet que je m’étais fixé, quoiqu’avec moins de panache que je le pensais. Mais enfin…

Encore d’atroces nouvelles d’EiraEiro

Alors, aujourd’hui, je reçois encore d’atroces nouvelles du mystérieux bagne d’EiraEiro, où sont incarcérés les dignitaires réformistes et leurs fidèles, ainsi que les journalistes de septembre 2001 et leurs compagnons d’infortune. J’en envoie la moitié ici ou là, des bribes, des fragments. Je disperse les graines, avec une quasi-habitude. Une routine se met en place. Je répète les mêmes gestes, les mêmes procédures, rallume les mêmes amitiés et me rappelle aux mêmes bons souvenirs. Mais pour rien, ou presque. Pour ne pas pouvoir me reprocher à moi-même de ne pas l’avoir fait, mais aussi au nom d’une vieille poésie désuète qui hante mon âme.

J’imagine alors ce que doit être la situation des doctorants, chercheurs, universitaires, lecturers, conférenciers et experts. Lorsqu’ils ne sont pas torturés par leurs rêveries poétiques et délirantes, ils doivent être tourmentés, au fond de leurs bibliothèques, par l’idée permanente et indicible d’être des imposteurs. Ou alors ce sont eux qui sont tous fous. Beaucoup plus fous que moi, chômeur en fin de droit, sans édition fixe, conducteur de vieilles guimbardes, harceleur de commerçant chinois, journaliste bénévole et romancier secret.

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