Un cas d’école

24 novembre 2009, Paris. L’Erythrée pose actuellement au monde un problème de géostratégie d’école. Les manigances du gouvernement d’Asmara avec les « mad mollah » de Téhéran, notamment, agitent toutes sortes de spéculations depuis plusieurs mois, dont je suis étonné de trouver si peu de traces dans la presse. Posons les faits.

Isolé depuis plusieurs années, le régime érythréen s’est appuyé, pour sa survie, sur plusieurs alliés dont les intérêts convergent avec les siens. La Chine, d’abord, qui ne manque aucune occasion de planter un petit drapeau rouge sur le continent africain et qui a formé le président Issaias Afeworki, au temps de la révolution culturelle. Le Qatar, ensuite, soucieux d’être le point d’équilibre entre le jihadisme armé et la realpolitik occidentale, qui a bien perçu dans le pouvoir de nuisance d’Asmara autour de la mer Rouge et en Afrique orientale tout l’intérêt de lui conserver son amitié et de lui accorder ses pétrodollars. L’Italie, ancienne puissance coloniale, où quelques hommes d’affaires cupides proches de la Ligue du Nord et leurs alliés au gouvernement protègent le pouvoir érythréen de toute sanction européenne, sous le prétexte de lutter contre l’immigration clandestine. L’Iran, enfin.

Rencontres bilatérales, échanges ministériels, déclarations publiques d’amitié, contrats commerciaux portant sur les télécommunications et le développement… Les deux gouvernements n’ont pas ménagé leurs efforts ces dix-huit derniers mois pour montrer au monde qu’ils ne sont pas si isolés qu’on le dit et que leur pouvoir d’influence respectif s’étend bien au-delà de leur sphère géographique naturelle. Pour les Iraniens, le prix de cet échange est la réhabilitation, à ses frais, de la raffinerie d’Assab, un port industriel situé à une quarantaine de kilomètres au nord de Djibouti, sur les rives du Bab-el-Mandeb, un goulet d’étranglement naturel qui marque la frontière entre la mer Rouge et le golfe d’Aden. Or, les contrats commerciaux stratégiques passés par l’Iran avec des pays étrangers sont honorés par une branche des Gardiens de la révolution comprenant des ingénieurs et des spécialistes du génie militaire.

On comprend dès lors que la présence de pasdarans iraniens sur les rives du point de passage des supertankers transitant entre l’océan Indien et le canal de Suez a de quoi donner quelques sueurs froides à une communauté internationale déjà aux prises avec Téhéran sur la question nucléaire. L’Iran perturbant déjà le détroit d’Ormuz par où transite le pétrole du Chatt-el-Arab irakien et du Koweit, une présence iranienne à l’ouest de la péninsule arabique fait de Mahmoud Ahmadinejad le Cerbère du pétrole moyen-oriental. Et offre un appui logistique inédit pour un pays sous pression, qui a besoin de nouvelles leviers pour tenir l’Occident et l’ONU à distance. Un premier bras de fer silencieux a eu lieu début novembre, après qu’un bateau iranien chargé d’armes à destination des insurgés chiites du Yémen et en provenance d’Erythrée a été intercepté sur un plage proche de Medi, non loin du bastion rebelle d’Al-Houthis. Le quotidien yéménite indépendant Al-Ahali, citant des sources sécuritaires yéménites, a même affirmé que les rebelles chiites du nord-ouest étaient entraînés par les Pasdarans sur le sol érythréen. Malgré les démentis de circonstance, l’ambassadeur d’Asmara à Sanaa a été convoqué et sermonné.

Alors qu’une résolution décidant de lourdes sanctions contre l’Erythrée est en cours d’examen au sein du Conseil de sécurité de l’ONU, en raison de son rôle dans l’armement et le financement des taliban noirs de Somalie, l’Erythrée ne peut manquer d’être perçue comme une pièce maîtresse du « Grand jeu » que se livrent les puissances régionales et internationales dans la Corne de l’Afrique. C’est du reste, de l’aveu même de diplomates occidentaux, en raison de cette peur du pouvoir de nuisance d’Issaias Afeworki et son clan que les grandes puissances ont tant hésité à concéder à l’Ouganda, qui perd régulièrement des Casques verts dans la sale guerre de Mogadiscio, le droit de rédiger la résolution imposant un quasi embargo sur l’Erythrée. Mais enfin, le texte devrait être soumis au vote en décembre et représenterait, en raison de l’interdiction de voyager qui serait imposé au leadership érythréen, une avancée majeure dans la déstabilisation du régime. Son apport en devises est en effet essentiellement alimenté par la « taxe » obligatoire que verse la diaspora au gouvernement, sous peine de représailles envers les familles restées au pays.

C’est dans ce contexte que la « disparition » mystérieuse du ministre érythréen de la Défense, Sebhat Ephrem, du 11 au 17 novembre, en compagnie d’un cartographe et d’un opérateur radio, est interprété par certains comme la preuve que la coopération militaire, dans cette région du monde, prend des formes de plus en plus clandestines. Et de plus en plus dangereuses pour nombre de pays, et pas seulement africains.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s