Yemane

seyoum-tsehaye

18 avril 2009, Paris. Il a la taille d’une armoire, parle le français et porte une montre dorée. Son visage triangulaire est troué par deux yeux hostiles et vifs. Une voix rocailleuse, qui articule. Il fume sans arrêt des cigarettes italiennes, avec sa bouche de pirate, chapeautée d’une moustache de Turc. Le jour de son arrestation, il avait quarante-neuf ans. Il avait passé dix-sept ans dans le maquis, dans les rangs de l’EPLF. Senait, qu’il avait séduite à Addis-Abéba après l’indépendance, en avait vingt-deux. Elle aime se perdre dans ses bras enveloppants. Il sent le poivre et le clou de girofle. Pour lire et pour écrire, il porte de vieilles lunettes. Il aime manger et se disputer avec ses amis. Il aime les livres de Karl Marx et d’Albert Camus. Il se dispute aussi avec les deux écrivains, assis sur des coussins, dans le salon. Les collaborateurs qu’il bousculait, lorsqu’il était ministre, il leur prenait le cou dans son grand bras velu. Mais il a démissionné, écœuré par les dérives autoritaires du chef de l’Etat. Désormais, il écrit des textes qu’il publie dans Setit et Keste Debena et collabore avec des organisations internationales. Certains l’appellent Robespierre, à cause de son intransigeance. 

Le colonel Ghebredingel et le lieutenant Araia étaient venus l’arrêter le mardi 18 septembre 2001, à quatre heures du matin. Senait se rappelait les coups violents contre la porte et l’irruption dans la cuisine des deux hommes qui sentaient l’ammoniaque. Simon avait deux ans. Beilula n’était pas née et dormait dans son ventre. Yemane avait enfilé un pantalon et, torse nu, avait invectivé les deux militaires en pointant un doigt sur eux. Le colonel avait sorti son pistolet et poussé violemment Senait en arrière, pour sauter à la gorge de son mari. Le lieutenant avait saisi sa main droite, où brillait une chevalière. Des assiettes se brisent à terre. La gorge écrasée. Les yeux grands ouverts. La bouche pâteuse et crispée. Les deux hommes traînent son grand corps à moitié nu dehors et le jettent dans une voiture, encadré par des soldats dressant leur kalachnikov. C’est la dernière image de son mari à la maison. Pendant six mois, elle avait pu le voir, une fois par semaine, à travers les barreaux de la prison de haute sécurité numéro deux, dans le centre-ville. Kerchelli, celle où les Ethiopiens enfermaient les combattants de l’EPLF. La cellule collective, à l’arrière du bâtiment, sentait le poulailler, le fumier, l’ivrogne. Yemane et les autres journalistes arrêtés cette semaine-là avaient disparu un matin d’avril 2002. Le jour de sa disparition, les gardes à l’entrée de la prison avaient recommandé à voix basse aux familles des prisonniers qu’elles rentrent chez elles au plus vite. Partez, ils ne sont plus là. Ni pourquoi ni comment. On ne discute pas. Les ordres viennent de la présidence. Du moins le croit-on. Depuis une semaine, les raflés de septembre avaient entamé une grève de la faim. Pour obtenir un procès. Deux camions blindés étaient venus les ramasser dans la nuit. Ils avaient pris la route des montagnes, vers le nord, et n’étaient pas redescendus vers Massaoua, sur la côte. Le colonel Ghebredingel était revenu seul à Asmara, une semaine plus tard. Les prisonniers sont quelque part, dans le maquis, vers Filfil. On parle d’une prison souterraine. Les familles ne savent rien. Rien.

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