Archives de la catégorie : Ethiopie

p42100231

21 avril 2009, Addis-Abéba, soir. A midi, nous sommes montés sur la colline de Furi, à la sortie ouest d’Addis-Abéba, dans la grosse berline Toyota de Zerihun, pour inaugurer l’émetteur de sa radio dont l’achat a été rendu possible par l’argent que je lui ai trouvé. Dans la voiture, les deux employées coincées à l’arrière, Zerihun et Nolawi chantent à tour de rôle l’une des chansons de Telahun Gesesse qui hurle dans le poste. Après que nous avons traversé des forêts enchanteresses d’eucalyptus par un pierrier dangereux, nous arrivons sur le terre-plein qui domine la région. Deux soldats m’ordonnent sèchement de ne pas prendre en photo les installations de la radiotélévision et des télécommunications publiques posées sur le sommet de l’immense colline et dont le sabotage couperait le pays du monde.

En devisant, veillant aussi à ce que son photographe nous mitraille, Zerihun me prend par les épaules, me pose la main sur la cuisse et me pose des questions stupéfaites sur Arthur Rimbaud, alors que mon regard se perd tout l’après-midi entre l’immense plaine du pays oromo qui s’étend au nord et les gorges tranchées des deux chèvres qui sont dépecées pour le déjeuner.

J’ai le sentiment que mes “Erythréens” sont loin, très loin, dans une autre vie. Pourtant, je les sens bouger là, quelque part, dans cette fraternité que j’ai du mal à accepter, méfiant, silencieux, dans ces collines paisibles et somptueuses qui se taisent, comme moi, comme cet incorrigible moi.

tilahun-gessese-1

21 avril 2009, Addis-Abéba. Telahun Gesesse est mort ce week-end d’un arrêt cardiaque et, depuis dimanche, l’Ethiopie chante ses chansons. Toutes les radios et les deux chaînes de télévision ne diffusent que ses disques, dont la complainte n’est parfois interrompue que par des flashes d’information sur ce deuil national. Des funérailles d’Etat doivent avoir lieu jeudi et tous les Abébans que je croise cherchent un moyen de ne pas aller travailler ce jour-là.

p4200005

20 avril 2009, Addis-Abéba. Quitter Paris me procure depuis quelques mois toujours le même sentiment de nostalgie et d’appréhension, comme lorsque quittais la chaleur de mon lit pour partir à l’école. Cette étrange pensée au décollage : si je mourais maintenant, ce serait avec le sentiment de quelque chose d’inachevé. Je suis pourtant arrivé ce matin en Ethiopie le coeur silencieux. De retour au travail, en quelque sorte.

Abattu de sommeil, sous un ciel blanc, chaud et moite, nous sillonnons la ville, de rendez-vous en rendez-vous, avec Nolawi, dans ces vieilles Ladas bleues que sont les taxis d’Addis-Abéba. Nous passons la fin d’après-midi dans une antichambre violemment éclairée au néon de la grande maison-musée de Zerihun et Mimi, à mâcher du qat, boire du café et refaire le monde, assis sur des matelas. La nuit est tombée lorsque je prend congé, épuisé. En rentrant, les femmes enroulées dans des châles blancs et les hommes qui se tiennent par la main en avançant sur Bole Road plongée dans l’obscurité. Le soir, sur le balcon d’un restaurant, Nolawi m’avoue qu’il donne des cours de salsa deux fois par semaine.

Je suis en paix ici. J’attends. Ecrire “Les Erythréens”, ici, a du sens. Et, du coup, l’écrire en France en a moins. Je ne sais plus d’où je viens. Tout se tait, comme si j’étais venu passer le week-end chez mon frère.

Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.